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Du Niger à l’Alberta : L’or noir la nouvelle relique barbare… 

Sables bitumineux canadiens : Les entreprises commencent à boycotter le pétrole de l’Alberta

Après Gap, Timberland ou encore Lévi Strauss, le géant américain de la pharmacie de détail, Walgreens renonce, à son tour, à l’or noir du Canada

De plus en plus d’entreprises américaines et non des moindres boycottent le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta. Les Canadiens s’inquiètent de cette tendance qui pourrait menacer leurs ventes d’or noir chez leur principal client, les Etats-Unis.

PLUS/MOINS DE PETROLE CANADIEN :

Six des 500 plus grandes entreprises américaines ont décidé de ne plus utiliser de pétrole de l’Alberta pour leurs camions de livraison. Après Gap, Timberland ou ­encore Levi Strauss, le géant américain de la pharmacie de détail, Walgreens, a annoncé ces jours-ci que ses 7500 établissements boycotteraient désormais l’or noir des sables bitumineux de l’Alberta.

Depuis déjà plusieurs mois, des villes américaines croisent le fer avec les pétroliers canadiens en choisissant pour leurs flottes de véhicules municipaux du carburant qui ne provient pas de l’Alberta.

Une coalition d’associations écologistes américaines, Rethink Alberta, appelle les touristes des Etats-Unis à ne pas se rendre dans la province canadienne. Le mouvement de boycott pétrolier est lui coordonné par l’organisme écologiste Forest Ethics.

Si les pertes économiques pour l’Alberta, difficiles à mesurer, sont certainement encore faibles, la tendance est morose. L’embargo des sociétés américaines n’a rien d’un feu de paille. Il s’inscrit dans la durée et il devrait s’amplifier. Federal Express a ainsi annoncé qu’elle menait une réflexion sur le sujet. Les entreprises de l’Oncle Sam ont compris qu’elles pouvaient séduire la bonne conscience verte des consommateurs.

Colère à Calgary

Les Albertains, eux, ne décolèrent pas. «J’habite en Alberta et si Walgreens peut boycotter le pétrole de l’Alberta, je peux boycotter Walgreens lors de mes visites aux Etats-Unis», écrit mardi un lecteur du quotidien Calgary Herald. Tim Shipton, le président de l’un des principaux mouvements d’entrepreneurs de l’Alberta, l’Alberta Entreprise Group, a dénoncé «Gap, une société régulièrement accusée de pratiques non éthiques dans des pays du tiers monde». A l’inverse des réactions épidermiques des médias locaux, le gouvernement de l’Alberta a compris le danger économique. Bon an mal an, deux tiers de la production de pétrole canadien (provenant pour l’essentiel des gisements de l’Alberta) est exportée vers les Etats-Unis.

Ottawa est devenu le premier fournisseur de pétrole brut de Washington. Le gouvernement albertain mène ces jours-ci une importante campagne de publicité pour vanter ses efforts de défense de l’environnement autour des sites pétroliers. Le premier ministre de la province, Ed Stelmach, a écrit aux dirigeants des sociétés américaines incriminées et estime que «l’Alberta est la seule province en Amérique du Nord avec des objectifs de réduction de gaz à effet de serre pour les gros émetteurs». Lundi, les entreprises américaines ont adouci leur position. Gap a assuré que son action envers le pétrole de l’Alberta n’était qu’une mesure parmi d’autres. Sans convaincre au Canada.

Par Ludovic Hirtzmann, Montréal/le temps sep10

EN COMPLEMENT : Dans le delta du Niger, une marée noire permanente et peu médiatisée

Simon Porcher, économiste à Sciences Po, et Thomas Porcher, professeur à l’Ecole des sciences de gestion de Paris, dénoncent une catastrophe qui a débuté en 1958 et se poursuit aujourd’hui

Le 20 avril dernier, l’explosion de la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon est le début d’un véritable «11 septembre écologique». Les fuites provoquées par l’explosion ont laissé s’échapper tous les jours 20 000 à 40 000 barils de pétrole, soit 3 à 6 millions de litres. Au final, 200 millions de litres de pétrole – quatre fois plus que la catastrophe de l’Exxon-Valdez – ont été déversés en à peine trois mois dans le golfe du Mexique. La nappe pétrolière s’étend sur 320 km2. La marée noire aura été également très coûteuse pour l’économie américaine et pour la société BP, détentrice de la plate-forme, qui va devoir faire face à plusieurs centaines de milliers de demandes d’indemnisation. Le coût du nettoyage de la nappe pétrolière s’élève à au moins 10 milliards de dollars pour la société pétrolière, tandis que l’indemnisation des victimes pourrait faire monter le coût de la marée noire à 100 milliards de dollars. Il aura fallu au final une douzaine de tentatives – des plus classiques aux plus innovantes en termes de géo-ingénierie – pour arrêter la fuite de pétrole avec succès.

A 9000 km au sud-est du golfe du Mexique, une marée noire permanente détruit la vie des 30 millions d’habitants du delta du Niger au sud du Nigeria. Depuis 1958, plus de 13 millions de barils de pétrole, soit 2 milliards de litres, ont été déversés dans cette zone géographique. En ordre de grandeur, cela représente 10 fois la marée noire du golfe du Mexique et 40 fois l’Exxon-Valdez. C’est donc grosso modo la catastrophe de l’Exxon-Valdez qui se déroule chaque année depuis 50 ans dans le delta du Niger sans que l’opinion publique mondiale s’en émeuve.

Si le delta du Niger est la zone qui a connu la plus forte augmentation du nombre de barils produits en haute mer lors des vingt dernières années, les fuites en cause proviennent pour l’essentiel d’oléoducs terrestres. Le niveau de contamination n’est pas pour autant moins important que dans le golfe du Mexique: toute l’économie locale a été ruinée par 7000 fuites, provenant de 600 points d’extraction et créant 2000 sites de grandes pollutions. Dans un rapport publié il y a tout juste un an, l’ONG Amnesty International, insiste sur les conséquences humaines de la catastrophe: l’eau et les terres étant complètement souillées, l’agriculture et la pêche – principales ressources économiques hors pétrole – sont désormais impossibles. Au final, plus d’une dizaine de droits humains – du droit à l’eau au droit à l’information – sont bafoués.

La principale compagnie en cause, Shell, se défend en évoquant l’importance du vandalisme dont elle est victime. Selon la compagnie pétrolière, 98% des fuites seraient dues à des actes de sabotage et de vol consistant à percer les oléoducs. Il est vrai que la situation du delta du Niger est exceptionnelle puisque Shell – présente dans une centaine de pays – totalise 40% de ses fuites dans cette zone. Par ailleurs, la région du Sud est traditionnellement sécessionniste et de nombreuses milices organisent le vandalisme en encadrant les réseaux d’oléoducs, ce qui rend difficile le nettoyage des nappes de pétrole. Mais compte tenu du coût du renouvellement du réseau d’oléoducs et de la rente pétrolière de 40 milliards de dollars qui revient à l’Etat nigérian, les compagnies pétrolières et le pouvoir central ont plutôt intérêt à jouer le statu quo.

Pourquoi devrions-nous nous sentir responsables de la tragédie du delta du Niger?

Tout simplement parce que l’Afrique consomme 10 à 15 fois moins de pétrole par habitant que les pays du Nord. Le Nigeria représente 40% des importations américaines de brut. Les populations africaines payent en quelque sorte notre dépendance à l’or noir. La marée noire du delta du Niger semble par ailleurs être la plus inquiétante pour l’avenir: si les fuites de la plate-forme Deepwater Horizon sont désormais réparées, les fuites du delta du Niger ont quadruplé entre 2007 et 2009.

La pression médiatique pourra peut-être enfin donner l’impulsion nécessaire à la mise aux normes du réseau d’oléoducs et à l’indemnisation des populations. Mais c’est également une réflexion en profondeur qui doit être menée au niveau des institutions internationales sur les industries pétrolières et leur impact sur les populations locales.

Thomas Porcher est l’auteur de «Un baril de pétrole contre 100 mensonges», Res Publica, 2009.

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