Cycle Economique et Financier

« Beau travail de journaliste ! » par Pierre Antoine Delhommais

« Beau travail de journaliste ! » par Pierre Antoine Delhommais

Pierre-Antoine Delhommais

 Pas d’escapade littéraire aujourd’hui, pas de balade romanesque. Dans un courrier électronique, un lecteur pas content – et même pas content du tout – nous rappelle sèchement à l’ordre, après la chronique consacrée à la pensée économique de Michel Houellebecq.

Houellebecq, ministre de la désindustrialisation par Pierre Antoine Delhommais

« Aller chercher chez un écrivain l’alpha et l’oméga de la réalité économique du monde…

Beau travail de journaliste ! »

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Les lecteurs du Monde ne badinent pas avec le sérieux de l’information économique. Ils ont bien raison. Alors, cette semaine, place aux chiffres, place aux statistiques pures et dures, au produit intérieur brut (PIB) et à la consommation des ménages, avec un peu d’histoire et de théorie économique pour faire passer le tout.

Lundi 20 septembre, on a donc eu droit à une grande et bonne nouvelle : selon le National Bureau of Economic Research (NBER), l’économie des Etats-Unis est sortie de récession… en juin 2009 ! Le NBER constitue une bizarrerie américaine. La mission de cet organisme privé : étudier les cycles économiques aux Etats-Unis et dater officiellement, au mois près, les phases d’expansion et de contraction. Partout ailleurs dans le monde, les économistes utilisent une méthode plus rudimentaire : deux trimestres consécutifs de baisse du PIB, le pays est en récession, un trimestre positif et il en sort.

Le NBER utilise toute une série d’instruments autres que le PIB, (revenus, emplois, production industrielle, ventes du commerce de gros et de détail) pour étudier les cycles. Il a vu le jour à la fin des années 1930, après que la crise eut assez clairement démontré l’incapacité des indicateurs utilisés jusqu’alors à l’anticiper.

Depuis sa création, le comité du NBER accueille les économistes les plus réputés du pays – c’est aujourd’hui la star d’Harvard, Martin Feldstein, qui le préside. La méthode de travail du NBER, décrite par Arthur Burns et Wesley Mitchell au lendemain de la seconde guerre mondiale, se veut totalement empirique et entièrement indépendante de toute doctrine, qu’il s’agisse de la sélection ou du traitement des données économiques.

« Un cycle se compose d’expansions qui interviennent à peu près simultanément dans de nombreuses activités économiques, suivies, de manière tout aussi répandue, par des récessions, des contractions, puis des reprises qui se fondent dans la phase d’expansion du prochain cycle. »

On l’a bien compris, le NBER ne fait pas dans le glamour et la polémique. Ou alors à son corps défendant. Comme cette semaine, où il y a eu quelque chose d’un peu irréel à entendre le NBER annoncer solennellement que l’économie américaine était sortie de récession il y a plus d’un an alors que tout le monde se pose aujourd’hui la question de savoir si elle n’y est pas entrée de nouveau.

Comme quoi, sans vouloir taquiner notre lecteur en colère, il n’y a pas que les écrivains qui ont du mal à « trouver l’alpha et l’oméga de la réalité économique ». Les économistes aussi, qui ont autant de mal à lire le passé qu’à deviner le futur. D’où ce décalage irréconciliable entre ce que ressent l’opinion publique – le fameux « ressenti » – et la vérité des experts. Selon un sondage Gallup, 82 % des Américains pensent ainsi que les Etats-Unis sont toujours en récession.

The New York Times

 

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Copyright 2010 The New York Times Company
 

Un avis partagé par le milliardaire Warren Buffett. Et, semble-t-il aussi, par Barack Obama, qui continue de faire le grand ménage dans son équipe économique et qui vient de renvoyer à ses chères études et à sa – très – chère université (Harvard) le concepteur du plan de relance, Larry Summers, pour cause de résultats insuffisants.

Du moins le verdict du NBER a-t-il un mérite, celui de mieux faire apparaître les différences entre ce que fut la crise des années 1930 et celle des subprimes, entre ce que fut la Grande Dépression et celle que les économistes américains ont déjà surnommée la Grande Récession. Cette dernière a donc officiellement commencé en décembre 2007, pour s’achever en juin 2009. Elle aura duré dix-huit mois, ce qui en fait la plus longue des onze récessions de l’après-guerre (celle de 1981-1982 dura seize mois). Elle aura vu la production baisser de 4,1 %, 7,3 millions d’emplois être détruits et le patrimoine des Américains fondre de 21 %.

La Grande Dépression fut aux Etats-Unis d’une tout autre dimension : elle dura quarante-trois mois, la production industrielle américaine fut divisée par deux et le taux de chômage grimpa à 25 %. Une comparaison des deux crises finalement assez bien résumée par la maxime populaire. « La récession, c’est quand votre voisin perd son job, la dépression, c’est quand vous perdez le vôtre. »

Les chercheurs ont des siècles de travail devant eux pour comprendre les raisons exactes qui ont fait que la crise des subprimes ne s’est pas transformée en Grande Dépression II.

L’une d’elles se trouve, en filigrane, dans Huit jours pour sauver la finance (à paraître, en octobre, chez Grasset), un petit livre du journaliste américain James B. Stewart : dans les journées qui ont suivi la décision – purement politique – de laisser tomber la banque d’affaires Lehman Brothers, les trois hommes qui, à New York et à Washington, se sont retrouvés aux commandes ont pris les bonnes décisions. Ou tout du moins ils n’ont pas commis les erreurs fatales de leurs prédécesseurs des années 1930.

Pendant que le patron de la Réserve fédérale (Fed) de New York, Timothy Geithner, prenait en permanence le pouls de Wall Street et veillait à ne « pas perdre le patient », le président de la Fed, Ben Bernanke, réussissait, par un discours éblouissant d’érudition, à convaincre les dirigeants du Congrès de sauver l’assureur AIG. Au même moment, le secrétaire au Trésor, Hank Paulson, comprenait la nécessité, pour éviter une panique des épargnants, de garantir les fonds monétaires, quitte à faire prendre des risques colossaux (4 000 milliards de dollars) à l’Etat américain. Confidences et anecdotes de la bouche du cheval, James B. Stewart fait vivre de l’intérieur cette semaine où le capitalisme mondial a failli imploser. « Du beau travail de journaliste », comme dirait notre exigeant lecteur.

Pierre-Antoine Delhommais le monde sep10

1 réponse »

  1. Cher M.Delhommais,
    Comment se fait-il que nous n’ayons plus le plaisir de lire vos chroniques dans le Monde?
    Merci de me répondre.
    Bien cordialement
    Mme BOURJAS

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