Art de la guerre monétaire et économique

Trappe à Dettes : Nous sommes tous des Terre-Neuviens par Pierre-Antoine Delhommais

Trappe à Dettes : Nous sommes tous des Terre-Neuviens par Pierre-Antoine Delhommais

Peut-être sommes-nous victimes de cette dépression saisonnière dont on nous rebat les oreilles, mais il faut bien avouer que nous avons, en ce moment, une fâcheuse tendance à voir l’économie en noir. Il est vrai aussi que la réalité y aide un peu. 

Pierre-Antoine Delhommais

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L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) l’a confirmé cette semaine, il faudra des années pour que les Etats-Unis purgent leurs excès d’endettement privé, les condamnant durablement à une croissance molle et à un chômage élevé. L’économie américaine n’est plus ce qu’elle était.

Quant au miracle économique chinois, le voilà brusquement menacé par une poussée inflationniste. Et comme il est beaucoup plus facile de contrôler les dissidents que les prix, de censurer Internet que de « faire rentrer la pâte dentifrice dans le tube », selon la définition de l’inflation qu’avait donnée un patron de la Bundesbank, tout le monde s’inquiète. Le dernier grand régime communiste chutant à cause d’une flambée des cours du gingembre, aucun de nos grands stratèges géopolitiques n’y avait songé. 

Enfin, la vieille Europe semble, à plus ou moins brève échéance, condamnée à connaître un sort qu’on croyait réservé à l’Afrique ou à l’Amérique latine. Voir un de ses Etats faire défaut, partiel ou complet, sur sa dette. Avec la crise des subprimes, la fiction devient réalité. Plus rien n’est inconcevable. Surtout après avoir lu le livre des économistes Carmen M. Reinhart et Kenneth S. Rogoff, Cette fois, c’est différent (éditions Pearson, 470 pages, 35 euros). Ce n’est certes pas un ouvrage fait pour remonter le moral et sortir de la dite dépression saisonnière, puisqu’il retrace huit siècles de folie financière, mais il est bien pratique pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui.

 

Que disent Reinhart et Rogoff ? Que la période récente – les années 2000 – où les Etats ont globalement honoré leur dette constitue une sorte d’heureuse exception, d’accalmie très passagère dans l’histoire financière mondiale. Le défaut de paiement est la norme, intemporelle et universelle.

Avec ses champions, au premier rang desquels l’Espagne, avec treize défauts sur sa dette souveraine depuis 1800. Personne n’a fait mieux. La France était pourtant bien partie, avec huit répudiations de sa dette entre 1500 et 1800. Ce qui avait fait dire à l’abbé Terray, contrôleur général des finances du royaume de 1768 à 1774, que « la banqueroute est nécessaire une fois tous les siècles, afin de mettre l’Etat au pair ». Mais la France a ensuite baissé de régime.

A l’inverse d’une Grèce qui, depuis son indépendance, a passé plus de la moitié de son temps en situation de défaut sur sa dette. Seuls l’Equateur, le Honduras et l’Angola la battent dans ce domaine. Au cours du XXe siècle, le Nigeria s’est lui aussi distingué avec pas moins de cinq défauts sur sa dette extérieure depuis sa création en 1960, performance inégalée. Au total, seul un petit groupe de pays a toujours payé rubis sur l’ongle ses créanciers étrangers : Australie, Nouvelle-Zélande, Canada, Corée du Sud, Danemark, Thaïlande, Taïwan, Malaisie, Singapour, Norvège, Belgique, Suède, Etats-Unis. Il se dit que ce club très sélect des « irréprochables » pourrait perdre prochainement quelques-uns de ses membres.

Mais tous les pays ne sont pas égaux devant la dette. Certains montrent une grande « intolérance à la dette », pour parler comme les spécialistes, d’autres pas. Selon le grand critère dette/produit intérieur brut (PIB), il y a bien longtemps que le Japon (près de 200 %) aurait dû faire défaut, alors que le Mexique s’est retrouvé en banqueroute, en 1982, avec un ratio de seulement 47 %.

C’est que la décision de faire défaut n’est pas seulement financière, elle est aussi politique. Jusqu’où un gouvernement est-il prêt à assommer d’impôts ses citoyens ou à vendre les bijoux de famille pour payer ses créanciers étrangers ?

Le dictateur roumain Nicolae Ceausescu préféra ainsi ruiner son pays, dans les années 1980, plutôt que de se déshonorer à renégocier une dette extérieure de neuf milliards de dollars.

Un moyen astucieux pour justifier une répudiation de dette souveraine, c’est d’accuser les prêteurs d’hier de tous les maux d’aujourd’hui. C’est la doctrine de la « dette odieuse » qui s’applique généralement aux Etats corrompus ou sanguinaires : « Vous avez financé un génocide, tant pis pour vous.  » La chancelière allemande, Angela Merkel, en propose aujourd’hui une version inattendue. Selon elle, les investisseurs qui ont gagné beaucoup d’argent en prêtant à des pays comme l’Irlande ou l’Espagne ont favorisé la formation de bulles immobilières dans ces pays. Ils sont donc coresponsables de la catastrophe qui s’en est suivie et il est « moral » qu’ils ne soient pas intégralement remboursés de ces « dettes odieuses ». Du travail en perspective pour les juristes et les avocats d’affaires.

Les choses étaient tellement plus simples avant. Il fallait d’abord être bien audacieux, ou inconscient, quand on était un créancier du roi de France, pour aller lui réclamer son dû si celui-ci faisait défaut. Ce n’est pas tout à fait un hasard si l’on parlait de « saignées » à propos de ces restructurations radicales de dette. A l’inverse, au XIXe siècle, les grandes puissances, devenues prêteuses, n’hésitaient pas à attaquer militairement les pays qui ne remboursaient pas leurs emprunts. Ce fut le cas de la Grande-Bretagne en Turquie et en Egypte au cours des années 1870-1880, ou des Etats-Unis au Venezuela une décennie plus tard. C’est aussi pour un problème de dette non réglée que Terre-Neuve perdit son indépendance au début des années 1930 et fut rattachée au Canada.

Quand on sait que les Chinois et les Japonais détiennent respectivement 883 et 865 milliards de dollars de bons du Trésor américains, on n’ose à peine imaginer ce qu’il resterait de la paix mondiale si les Etats-Unis faisaient défaut sur leur dette. Ou la réaction des investisseurs étrangers qui possèdent 70 % de la dette publique française si celle-ci n’était plus remboursée. On se sentait déjà un peu irlandais ou grecs. On se sent un peu terre-neuviens aussi.

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Courriel : delhommais@lemonde.fr

Pierre-Antoine Delhommais le monde nov10

BILLET PRECEDENT : Les Français vont crier… eh bien, et après ? » par Pierre-Antoine Delhommais

EN COMPLEMENT  Dette publique: il n’y a pas de honte à faire défaut de paiement

Athènes a choisi la solution la plus douloureuse qui épargne une faillite au pays

Il n’y a apparemment pas d’équivalent en français pour «haircut» au sens où l’entend Angela Merkel dans le contexte de la crise irlandaise. Ce mot suggère que les investisseurs renoncent à une partie de leurs créances. Pour avoir prêté des sommes aussi faramineuses – 844 milliards d’euros, soit cinq fois le produit intérieur brut du pays – elles sont, selon la chancelière allemande, coresponsables du drame irlandais.

Ses propos ont trouvé écho en Grèce, autre pays de la zone euro également écrasé par la dette. Le ministre des Finances, Georges Papaconstantinou, a déclaré vendredi qu’«une implication des investisseurs privés dans un mécanisme d’aide à des pays en difficulté aurait du sens».

Assurer la participation des banques au règlement de la crise de la dette implique un défaut de paiement et une négociation de nouvelles conditions de remboursement ou de rééchelonnement. Ce serait une solution pour de nombreux pays européens. Notamment la Grèce, l’Espagne, le Portugal et l’Irlande, dont les emprunts dépassent les 100% du PIB alors que les critères de Maastricht fixent la limite à 60%. Pour ces pays et pour bien d’autres, faire un défaut de paiement ne serait pas un déshonneur. S’ils continuent à faire une question de fierté leur capacité à rembourser, pour sauver au passage la confiance dans l’euro, c’est l’entrée garantie dans un cercle vicieux dont il ne sera pas facile de sortir.

La Grèce a choisi de ne pas faire défaut. A chaque échéance, elle émet des obligations à des taux d’intérêt élevés qui font la joie des investisseurs en quête de rendement rapide. Résultat, le pays sera encore un peu plus enfoncé en 2011. Et ce n’est pas la sévère cure d’austérité (suppression d’emplois, montée du chômage, coupes sombres dans les dépenses publiques et gel des chantiers) imposée par le Fonds monétaire international (FMI) qui permettra à son économie de sortir de l’ornière. Ce n’est pas pour rien qu’une majorité d’économistes en Europe et aux Etats-Unis recommandent à la Grèce de faire défaut tant son niveau d’endettement est insoutenable. Selon eux, Athènes sera, tôt ou tard, amené à reconnaître cette réalité.

Athènes a choisi la solution la plus douloureuse, mais qui épargne les créanciers, principalement des banques françaises et allemandes. Celles-ci ont pourtant prêté des milliards sans vergogne et financé l’achat de matériel militaire fabriqué en France et en Allemagne.

Le cas irlandais n’est pas très différent. Ici, ce sont les banques britanniques, allemandes et françaises qui ont prêté des sommes astronomiques, faisant fi des règles élémentaires de gestion des risques. Le déficit budgétaire de l’Etat s’est déjà creusé de 12 à 32% à cause d’une aide de 50 milliards d’euros aux trois banques menacées de faillite. Puisque le problème n’est de loin pas résolu, Dublin s’apprête à emprunter encore entre 40 et 100 milliards d’euros auprès du Mécanisme européen de stabilisation et du FMI. L’opération de sauvetage sera probablement conclue ces prochains jours, avec à la clé un programme d’austérité qui sera imposé à la population.

A moins que ce soit une déclaration à but électoral, Angela Mer­kel n’a pas tort lorsqu’elle demande que les banques assument leur part de responsabilité dans le drame irlandais.

Si la Grèce, l’Irlande ou d’autres pays européens venaient à faire défaut, ce ne serait pas une première. Confronté à une situation identique, l’Islande s’est montré réaliste et a obtenu un rééchelonnement en décembre 2008.

L’an dernier, le nouveau pouvoir en Equateur a institué une commission internationale pour auditer la dette du pays. Celle-ci a constaté que de nombreux prêts avaient été accordés sans respecter les règles établies. L’Etat a alors suspendu le remboursement. Après un bras de fer avec les banquiers américains, ce petit pays d’Amérique du Sud a racheté pour un milliard de dollars des titres valant 3,2 milliards.

En 2001, c’est l’Argentine qui avait refusé de rembourser les banquiers qui avaient financé des achats d’armes. Après plusieurs années de bras de fer, ces derniers avaient fini par accepter un «haircut» de 45% de leurs créances. Sans passer par le FMI.

Ram Etwareea/le temps nov10

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Inconséquents Allemands par Michel Santi

 Après tout, le sauvetage grec était également destiné à secourir les banques allemandes qui s’étaient gavées d’obligations grecques en même temps que d’autres produits et papiers à risques d’Europe périphérique afin de satisfaire l’appétit de rendement des investisseurs allemands!

A-t-on jamais entendu les exportateurs allemands se plaindre de vendre leurs autos ou leurs machines à ces pays Européens durant la période d’euphorie et alors même qu’ils savaient pertinemment que ces pays vivaient sur du crédit facile?

Les allemands ayant façonné l’Euro à leur unique diapason, ils ne pouvaient en fait ignorer qu’une telle crise se déclencherait… Cette rigueur germanique et cette politique monétaire de la BCE strictement et exclusivement orientée sur la lutte contre les pressions inflationnistes ne pouvaient en effet que convenir à des nations austères et disciplinées comme l’Allemagne. Les autres nations moins organisées, aux industries peu efficientes, aux économies souvent corrompues et où l’investissement structurel était déficient ayant perdu – avec l’Euro – la faculté de dévaluer leur monnaie nationale afin de récupérer un peu en compétitivité. Pourtant, responsables politiques et économiques allemands (et du Nord plus généralement) décidèrent d’ignorer cette profonde dichotomie pendant que les politiciens du Sud se remplissaient les poches ou remettaient simplement les inévitables réformes à plus tard. La crise grecque a fini par révéler le racisme latent de la majorité des allemands ainsi que leur dédain à l’encontre de nations tout juste bonnes à accueillir leurs touristes.

Source gestionsuisse.com nov10

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Le surendettement et la simplicité forcée par Beat Kappeler

Dans les pays surendettés de la zone euro, l’expérience de la simplicité forcée au quotidien rejoint les statistiques économiques déprimantes

Une demi-année après le coup de frein asséné aux pays endettés en Europe, les premiers reportages arrivent dans nos médias. Ils montrent la vie quotidienne des populations après ces grandes décisions.

Rappelons que celles-ci se résument comme suit: les politiciens des Etats de la zone euro ont exclu qu’un pays non compétitif sorte de l’euro ou qu’il fasse faillite. Ne reste alors que la baisse des prix et des salaires sur une grande échelle, et pendant des années à venir. C’est la déflation interne.

Le quotidien, le vécu de ces décisions a deux faces. D’une part, dans ces pays, en Irlande comme en Grèce, en Espagne ou au Portugal, les gens ne se promènent pas en loques, mais ils maintiennent un style normal de vêtements, de circulation privée et publique, et ils continuent d’habiter leurs logements habituels. C’était le cas aussi des Argentins ou des Serbes quand leur Etat et leur économie nationale se ruinaient complètement à la fin des années 90. L’autre face est – pour l’instant – celle des statistiques. Le chômage augmente d’une manière alarmante. Les faillites se multiplient. Les rentes de vieillesse ont déjà baissé. Les investissements publics s’arrêtent.

Ce qui étonne, c’est que ces deux faces, ou façades, peuvent aller de pair pendant de longues années. Le lien entre les deux se fait par des décisions individuelles, par des adaptations d’abord presque invisibles. Les gens ne mangent plus en ville. Ils ne partent plus en vacances. Ils n’achètent pas la collection de vêtements d’automne ou de printemps. Ils ne rénovent pas la maison. Ils prolongent la vie de leur voiture. Ces adaptations expliquent le chômage, les faillites, la décroissance dans les statistiques nationales. Et la face presque intacte, le déclin imperceptible dans son aspect extérieur, s’explique par la richesse de nos sociétés. A la rigueur, on peut subsister des années avec trois pull-overs, dix chemises, quatre paires de souliers. La voiture roule dix années de plus si on limite son usage à la stricte nécessité. Les maisons tiennent encore cinquante ans sans broncher, on n’a qu’à regarder les rues de La Havane. Les écoles fonctionnent tout aussi bien sans tableaux noirs automatisés, avec des livres que les écoliers se passent d’une génération à l’autre. Même dans les hôpitaux on arrive à donner les soins de base avec des moyens limités. Les antennes de communication restent actives, on achète le bas de gamme des appareils mobiles, les câbles high-speed ne sont pas mis sous terre, mais suspendus le long des murs ou par des mâts de fortune.

Je ne veux pas chanter la simplicité forcée qui saisit ces pays. Car dans la durée, les deux faces de l’austérité se rejoignent. Les statistiques en baisse prennent du corps, elles exhibent les faits peu à peu dans le quotidien. On le voit par l’âge des voitures, par les vêtements, les façades des maisons, les coupures d’électricité, les sans-abri qui augmentent et qui rouspètent. Des craquelures apparaissent dans l’ordre public. La denture des gens, des lunettes peu à la mode, des boiteux non opérés trahissent un état de santé précaire.

Cette cure d’amaigrissement, vécue il y a dix ans en Argentine et dans les Balkans, peut-elle poser la base d’une relance ultérieure en Europe du Sud?

On peut l’espérer si les créances illusoires des années folles sont soldées, anéanties – par les faillites, par la dégringolade des prix des maisons, par la baisse des rentes et du pouvoir d’achat en général. On doit par contre en douter si en même temps les fortunes se ruinent à tel point que des investissements nouveaux restent rares. Seuls des apports de capitaux étrangers pourraient alors construire l’avenir. Mais il y a d’autres coûts encore – des jeunes qui n’ont jamais appris à travailler, des infrastructures qui s’effritent, des partis politiques qui se radicalisent, des gouvernements qui tombent. Le sud de l’Europe et l’Irlande s’empêtrent dans cette austérité, à cause des issues taboues, verrouillées à Bruxelles, à savoir de renier les dettes et de quitter l’euro.

source le temps nov10

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Matthew Lynn, chroniqueur de l’agence d’information financière Bloomberg, pointe lui aussi l’effet domino à l’œuvre et prévient qu’après la Grèce et aujourd’hui l’Irlande la défiance des marchés et des prêteurs gagnera les titres de dette du Portugal, de l’Espagne, de l’Italie et… de la France. «La France a une économie plus forte que bon nombre de pays périphériques de la zone euro. Mais comme les protestions contre une une réforme modeste des retraites l’ont montré, aucune autre nation européenne reste aussi attachée à un système social coûteux et dépassé que les Français», écrit-il.

Le Financial Times met lui en avant la rancœur grandissante en Europe contre l’Allemagne dans un article accessible gratuitement via le site de la chaine de télévisions américaine CNBC. Le quotidien londonien souligne que les pays en difficulté de la zone euro ont le sentiment d’être mis dans une situation intenable par la chancelière Angela Merkel qui poursuit des objectifs de politique intérieure en voulant surtout rassurer le contribuable allemand.

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Commentaire du Wolf

   En Irlande, les rendements obligataires à 10 ans ont atteint 8,9 %contre 6,9 % fin octobre avant que le marché se reprenne un peu. Les spreads vis-à-vis des emprunts d’Etat allemands se sont élargis jusqu’à 580pb. Les obligations grecques et portugaises ont aussi corrigé et les spreads des creditdefault swaps (CDS) ont atteint des records.

Un sondage Bloomberg a rapporté que 71 % des sondés anticipaient un défaut de la Grèce, 51 % un défaut de l’Irlande et 38 % un défaut du Portugal. D’après les spreads des CDS à 5 ans, le marché estime la probabilité d’un défaut de la Grèce d’ici 5 ans à 54 %, et à 40 % et 33 % pour l’Irlande et le Portugal….

EN BANDE SON :

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