Art de la guerre monétaire et économique

Modestes propositions Par Bruno Bertez

Modestes propositions Par Bruno Bertez

L’euphorie qui a suivi l’annonce du grand plan européen de lutte contre la crise du subprime gouvernemental a fait long feu. Dès lundi, on a vu les indicateurs de marchés se remettre sinon au rouge, du moins à l’orange : élargissement des spreads obligataires, forte hausse des coûts de refinancement des pays, tensions sur les CDS, etc.

Euro Bond Spreads

 EUCRISIS

   Certains observateurs indulgents, mais guère perspicaces, mettent cet échec à convaincre les marchés sur le compte d’une mauvaise communication. C’est inverser les causes et les effets car si la communication est cacophonique et peu convaincante, c’est parce que l’accord lui-même présente tous ces vices et défauts.

 Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ; mais ce qui se conçoit mal ne peut être exposé clairement, c’est une évidence. Le galimatias de la communication recouvre, mais en même temps, révèle les faiblesses, les failles, les insuffisances de l’accord européen.

EUCrisis

 Il est maintenant acquis que les chiffrages sérieux n’ont pas été faits, que les conséquences voulues et non voulues n’ont pas été examinées.

Finalement, l’Europe est restée fidèle à sa pratique initiale : le « shock and awe », créer un choc et faire peur aux soi-disant spéculateurs.

 Nous disons soi-disant parce que de spéculateurs il y a peu. Les intervenants sont des détenteurs réels de dettes subprime et ils les vendent ou les couvrent par les hedge comme on vient de le voir avec la Deutsche Bank : elle annonce ce jour s’être débarrassée de 80% de son risque grec et de 55% de son risque espagnol. 

Le groupe Deutsche Bank a dû passer 155 millions d’euros de dépréciations sur ses titres de dette grecque, et 464 millions d’euros de provisions pour risque de crédit, près de deux fois plus qu’il y a un an, notamment en raison d’actifs à risque détenus par Postbank

Il est vrai qu’il y a des maladresses de communication comme celle de Noyer qui, par un mauvais choix de vocabulaire, suggère que nous sommes à la veille d’une nouvelle hausse des taux de la BCE. Noyer n’avait pas suffisamment révisé le code verbal des Banques Centrales

La Banque centrale européenne est en état de grande vigilance en ce qui concerne l’inflation, a réaffirmé le gouverneur de la Banque de France Christian Noyer, membre du conseil des gouverneurs de la BCE, dans un entretien au Financial Times Deutschland de mardi. Cette expression est traditionnellement utilisée par la Banque centrale européenne (BCE) et son président Jean-Claude Trichet pour signaler que les taux d’intérêt vont augmenter le mois suivant.

Le vrai problème de la communication européenne est créé :

 1) par la trop grande complexité des accords et des tentatives de décisions ; ce sont autant d’usines à gaz

2)par les grands écarts à répétitions entre les messages qui sont ciblés pour la politique intérieure, ceux qui sont destinés aux marchés, ceux qui visent les banquiers, etc.

Mais ce grand écart n’est pas une cause, c’est un effet des mensonges et dissimulations. Le refus de la vérité et de la transparence en est la cause première. La vérité est unique, elle est claire, elle est facilement communicable.

 Notre première modeste proposition est donc simple : nous proposons de dire la vérité et rien que la vérité.

PLUS DE BERTEZ EN SUIVANT :

 Notre seconde proposition découle des affirmations multipliées par les hommes politiques européens et par Trichet : si la Grèce et ses semblables sont assurés de ne pas faire défaut et de rembourser toutes leurs dettes, et c’est vrai puisqu’on nous le jure, pourquoi ne pas décider et annoncer dans tous les pays de l’Union Monétaire que les dettes subprime des différents pays seront acceptées au pair à leur valeur nominale en règlement des impôts. Voilà un bon moyen de susciter une demande formidable pour la dette, pour les obligations, pour tous les papiers émis par ces pays !

 Les contribuables vont se précipiter pour acheter cette dette à 50% de sa valeur et économiser ainsi 50% sur leurs charges fiscales. Il suffit d’un petit calcul actuariel pour établir un barème qui fixe la valeur de reprise de ces titres en fonction de leur maturité. Le soutien de la dette par des contribuables motivés est bien plus sain financièrement, économiquement et socialement que le soutien par les Trésors nationaux et, in fine, par la BCE. Pour une fois, autant que ce soit eux qui profitent de quelque chose.

 Notre troisième proposition s’inspire du rapport du Sieur Cambon.

Dans les années 1791/1795, les révolutionnaires français ont financé leurs déficits par l’émission sans modération d’assignats. Ces assignats, 45 milliards au total, se sont dépréciés en raison de l’excès d’émissions et de l’insuffisance de gages ou de matières taxables pour les couvrir. Les prix des biens et des services se sont mis à galoper à un point tel que le public a fini par se rendre compte que ce n’était pas les prix qui montaient, mais la monnaie qui se dévalorisait.

 Le cours des assignats étant descendu à 8% de leur nominal, notre ami Cambon proposa de coupler les assignats à une gigantesque loterie. Soit les assignats gagnants pouvaient être tirés directement, soit les assignats servaient à acheter des billets de loterie et, dans ce cas, bien entendu, ils étaient acceptés au nominal. Pourquoi ne pas brancher une loterie sur les emprunts grecs, irlandais, espagnols, italiens, belges, etc.

A QUI LE TOUR ?

On sait depuis Adam Smith que les joueurs exagèrent toujours leurs chances de gagner au jeu. C’est d’ailleurs sur ce principe que fonctionnent les bourses : la surestimation des chances de gains. Avec le système Cambon, la demande pour les emprunts subprime peut devenir considérable. Regardez le succès et les sommes colossales qui sont en jeu dans l’Euromillions.

A ceux qui sont intéressés par l’approfondissement de cette idée, nous conseillons l’étude de l’histoire monétaire sous la Révolution Française. Les similitudes et les bonnes idées abondent. Dieu sait s’ils ont été nombreux à travailler à cette époque, d’abord pour produire du papier, ensuite pour faire en sorte qu’il soit accepté, et enfin pour tenter de le soutenir. Rien que des grands noms, des Condorcet, des Lavoisier, des Clavière, Mirabeau, etc.

Petite astuce intellectuelle : remplacer les assignats et leurs successeurs, les éphémères mandats qui sont de maturité zéro, par nos papiers contemporains qui eux sont de maturité non nulle. Comme le dit Bernanke, le « long terme » n’est qu’une succession de « court terme ».

Plus intelligemment, l’assimilation est justifiée par le fait que les papiers à maturité non nulle des gouvernements sont en réalité financés par les banques, lesquelles sont financées soit par la BCE soit par le marché de gros de l’argent au jour le jour. Ce qui paraît long n’est en réalité que du jour le jour, c’est à dire de la maturité quasi zéro. Et ce sera encore plus vrai, dans la voie suivie par l’Union Monétaire Européenne, ce sera encore plus vrai au fur et à mesure que la BCE et les Trésors Publics interviendront en soutien de la dette des débiteurs en difficultés. Avec le temps, on verra alors clairement les monétisations, on verra à l’évidence que tout l’édifice repose sur du papier à maturité zéro, de la monnaie.

Pour sortir de la crise des assignats, on a procédé à une grande cérémonie, à un sacrifice public solennel avec processions, costumes, apparat : on a détruit le matériel qui avait servi à la fabrication des assignats. On a brûlé les planches, brisé le poinçons, écrasé les coins, etc. On a aussi, pour faire bonne mesure, jugé quelques responsables et prononcé quelques condamnations à mort.

De nos jours, le Président français Sarkozy propose d’inscrire dans la Constitution une « règle d’or » (tiens, tiens, encore l’or, est-ce un hasard ?) afin de limiter l’émission de dettes, l’émission de papier et restaurer la confiance des marchés face à la dette qui menace de décoter. Sera-ce suffisant ?

Si des similitudes entre nos propositions modestes et les « modest proposals » de Jonathan Swift venaient à apparaître, ce ne serait bien entendu que fortuit. Swift est un auteur sérieux, n’est-ce pas. 

BRUNO BERTEZ Le 27 Juillet 2011

EN LIEN :

L’Edito : Atlas serait-il allemand ? Par Bruno Bertez

EN BANDE SON :

4 réponses »

  1. Jeudi 21 juillet 2011 : réunion des chefs d’Etat et de gouvernement européens.

    Vendredi 22 juillet 2011 : les taux des obligations de l’Italie et de l’Espagne repartent à la hausse.

    Lundi 25 juillet 2011 : les taux des obligations de l’Italie et de l’Espagne sont en hausse.

    Mardi 26 juillet 2011 : les taux des obligations de l’Italie et de l’Espagne sont en hausse.

    Mercredi 27 juillet 2011 : les taux des obligations de l’Italie et de l’Espagne sont en hausse.

    Jeudi 28 juillet 2011 : les taux des obligations de l’Italie et de l’Espagne sont en hausse.

    L’Italie a emprunté : pic de 11 ans du rendement d’une émission de 8 milliards d’euros.

    Les coûts d’emprunt de l’Italie ont bondi jeudi lors d’une émission de près de huit milliards d’euros d’obligations, l’inquiétude entourant la solvabilité de la péninsule ayant poussé le rendement du papier italien à son plus haut depuis 11 ans.

    Le rendement moyen de la dette italienne à dix ans a atteint 5,77 %, à son plus haut depuis février 2000, et non loin de son niveau record depuis la création de l’euro, de 5,81 %.

    Le rendement des obligations à trois ans a bondi à 4,80 %, au plus haut depuis juillet 2008.

    Aussitôt après l’adjudication, la prime exigée par les investisseurs pour détenir le papier italien à dix ans plutôt que son équivalent allemand, le Bund, s’est accrue à 3,31 points de pourcentage.

    Parallèlement, la Bourse de Milan a creusé ses pertes, les investisseurs s’inquiétant de la capacité de l’Italie d’emprunter à des taux de plus en plus élevés.

    « Ce ne sont pas des niveaux de rendement soutenables sur le long terme », estime Marc Ostwald, analyste obligataire pour Monument Securities, à Londres.

    (Dépêche Reuters)

    Conclusion :

    Rien, absolument rien, ne pourra empêcher l’explosion de la zone euro.

    Le compte à rebours est enclenché.

  2. Vendredi 29 juillet 2011 :

    L’agence de notation Moody’s menace d’abaisser la note de l’Espagne, six régions dégradées.

    L’agence de notation Moody’s a annoncé vendredi qu’elle envisageait d’abaisser la note de la dette souveraine de l’Espagne, actuellement à « Aa2 », en raison des difficultés budgétaires du pays, qui créent selon elle « une vulnérabilité croissante à la tension du marché ».

    Moody’s a décidé vendredi d’abaisser d’un cran les notes de six régions espagnoles, dont l’une des plus puissantes du pays, la Catalogne, une décision qui reflète selon elle « la détérioration de leur situation budgétaire et de leur dette ».

    http://www.boursorama.com/infos/actualites/detail_actu_marches.phtml?num=1c5f966f1d0106d516b0cbe06de24a66

    L’Espagne sera-t-elle le prochain domino à tomber ?

    Ou alors l’Italie ?

    Nicolas Sarkozy réussira-t-il à empêcher l’explosion de la zone euro ?

    Le suspens est insoutenable.

  3. Le problème est que la situation réelle , fondamentale de certains subprimes européens est peut être en train de s’améliorer mais que ce qui apparait donne l’impression contraire. Vous savez que nous affirmons depuis longtemps que tous les chiffres espagnols sont faux , a la Enron disons nous. En particulier au niveau des provinces. Comme les agences commencent a prendre peur et les dirigeants des provinces également , il y a des sortes d’opérations vérité qui sont en cours ou qui se préparent. Un peu à l’image de ce qui s’est passe pour la Grèce. La situation réelle ne se détériore pas mais le flux des nouvelles devient détestable.
    C’est le problème du extend and pretend généralisé : faute d’une opération nettoyage des bilans , les mesures prises sont contrariées, compromises par la révélation de la situation dissimulée antérieurement.
    Les Cajas par exemple ont besoin de plus de 100 billions de fonds propres, on prétend qu’elles n’ont besoin que de 10 a 20 billions. Le problème n’étant pas résolu, il faut donc s’attendre à ce que les annonces à venir restent négatives et donnent l’impression d’une aggravation malgré le travail entrepris pour redresser la situation.
    Ce que nous décrivons pour l’Espagne, ses provinces, ses Cajas est valable pour toute l’Europe.

    Trois phénomènes se conjuguent :

    1 la révélation , prise de conscience de ce qui était dissimulé

    2 la vitesse acquise, l’inertie des déséquilibres qui continent de sembler se creuser en raison de la lenteur à obtenir des résultats dans le cas de systèmes aussi lourds que les pays, pour donner une comparaison un paquebot vire très lentement

    3 le remède de l’austérité , remède que nous n’approuvons pas, ce remède aggrave toujours les situations dans sa première phase, ce n’est que bien plus tard que l’on en voit quelques bénéfices.

    Le problème avec le remède de l’austérité c’est que dans un premier temps il est douloureux il affaiblit le malade et que ce n’est que plus tard si le patient est de bonne composition , si il est fondamentalement fort que l’on voit les résultats positifs. Comme en Europe il n’y a que la zone allemande qui soit forte et fondamentalement saine , l’austérité appliquée aux autres les fera chuter encore plus. On le verra bientôt avec l’Italie, puis et surtout avec la France si les processus de contamination les attaquent.

    Le FMI et les pseudo-docteurs charlatans européens feraient bien de revoir les grands classiques incontournables de l’économie: l’économie d’un pays disait Michel Rocard c’est comme une bicyclette, elle ne tient en équilibre que quand elle roule. L’austérité fait peut être plaisir aux pères fouettards , aux malthusiens et aux culpabilisés de la croissance , mais si celle-ci ralentit la bicyclette est sous le poids des déséquilibres et les cyclistes chutent….

  4. Tout d’abord, MERCI, à Bruno Bertez, pour son esprit de synthèse remarquable
    mis au service d’un style et d’un humour que j’apprécie grandement.

    Tout à fait incapable de me « hisser » à ce niveau brillantissime,
    je ne ferait part que d’un proverbe africain qui me semble
    correspondre qq peu à la situation actuelle et SURTOUT …
    aux tragiques conséquences évoquées par B.B dont je crains fort,
    qu’elles n’aboutisssent en tout ou en partie !

    CELUI QUI AVALE UNE NOIX DE COCO,
    À GRANDE CONFIANCE DANS SON ANUS !

    Ben de fait, ce s’rait y pas à ça qu’on jouze ?
    Pfiouuuuu ! A.C

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