Art de la guerre monétaire et économique

Géopolitique : Quel impact aurait sur l’Iran la chute de Damas?

Géopolitique : Quel impact aurait sur l’Iran la chute de Damas?

Par Mohammad-Reza Djalili, professeur émérite à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, et Thierry Kellner, chargé de cours au département de science politique de l’Université libre de Bruxelles/Le Temps Aout12

Galvanisée par la chute de ses ennemis, de Saddam Hussein et des talibans, la République islamique avait gagné en importance géopolitique dans la décennie 2000. Mais son obstination à soutenir à tout prix Bachar el-Assad est en train de l’affaiblir et de l’isoler de façon spectaculaire.

Depuis un peu plus d’une décennie, nombreux sont les observateurs qui ont discerné un renforcement de l’importance géopolitique de la République islamique d’Iran, tant sur la scène internationale qu’au plan régional. Cette montée en puissance est cependant le produit d’événements étrangers à l’action du régime iranien. Le renversement des talibans en Afghanistan en 2001 par une coalition internationale dirigée par les Etats-Unis, puis, en 2003, la guerre d’Irak qui a éliminé le régime de Saddam Hussein ont eu des retombées extrêmement positives pour l’Iran sans que ce dernier y soit pour grand-chose. Ces deux conflits ont non seulement mis fin à l’existence de deux régimes ennemis du pouvoir iranien, en place dans deux pays voisins, mais ils ont aussi offert à Téhéran l’occasion de redéployer toute sa politique régionale.

A ces transformations de son environnement géopolitique s’est aussi ajouté un autre facteur, non moins déterminant pour la puissance iranienne: l’envolée des prix du pétrole sur le marché international pendant la décennie 2000. Ce prix élevé du pétrole, principale source de revenu de l’Etat iranien, conjugué aux transformations de l’environnement géopolitique du pays, devait en principe permettre à l’Iran d’améliorer considérablement sa position internationale et de renforcer ses capacités d’action. Si Téhéran, empêtré dans la crise du nucléaire et incapable de tempérer ses propres contraintes idéologiques, n’est pas parvenu à tirer le meilleur parti de ce contexte favorable, la faute n’en incombe qu’à lui-même.

Avec le Printemps arabe, la République islamique a eu l’impression qu’une nouvelle chance se présentait. Pour Téhéran, les révoltes arabes signifiaient «le réveil de l’islam», l’arrivée au pouvoir des courants islamistes solidaires avec le régime iranien, une défaite pour les Américains, Israël et plus généralement pour l’Occident. Mais contrairement aux attentes de Téhéran et au discours du régime, le Printemps arabe n’est pas annonciateur d’une nouvelle phase ascendante pour la puissance iranienne. Il marque au contraire plutôt l’amorce d’un retournement de conjoncture. En effet, si Téhéran a bien enregistré quelques gains en raison des transformations régionales du Moyen-Orient, consécutives à l’effondrement des régimes tunisien, égyptien et libyen, au total, le Printemps arabe est venu considérablement affaiblir ses positions, à la fois dans le golfe Persique et au Levant.

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Dans la zone du golfe Persique, la question de Bahreïn a envenimé le climat régional. Dans cette région, le soutien iranien à la contestation à Manama mais aussi au Yémen a considérablement tendu les relations avec l’ensemble de monarchies arabes du Golfe, y compris les mieux disposées à son égard. Un véritable climat de guerre froide s’est installé dans les relations avec l’Arabie saoudite. Le fossé politique qui sépare Téhéran des pétromonarchies du Conseil de coopération du Golfe s’est approfondi. Les prises de position de la République islamique sur ces dossiers ont amené à un resserrement des liens de ces Etats entre eux – à l’instar du Qatar qui s’est rapproché de l’Arabie saoudite –, à un renforcement du rôle de Riyad dans le Golfe, à un rapprochement de ces Etats avec Washington et finalement à un renouveau du rôle du Conseil de coopération du Golfe, qui envisage désormais la mise en place d’une unité politique entre ses membres – à commencer par l’Arabie saoudite et Bahreïn. Autant de développements qui affaiblissent la position régionale iranienne.

Au Levant, Téhéran, qui jusque-là se présentait comme un soutien des «révolutions» en Tunisie, en Egypte et en Libye, s’est retrouvé confronté à un dilemme lorsque le Printemps arabe a gagné la Syrie. Devant le risque de voir son seul véritable allié arabe mis en danger, il a dénoncé les manifestations contre le régime de Bachar el-Assad en les qualifiant de produit d’un «complot étranger» fomenté par les Occidentaux.

Malgré une petite hésitation à l’été 2011 – en tout cas sur le plan de la rhétorique –, Téhéran a soutenu et continue de soutenir le régime syrien par tous les moyens possibles. Il lui a fourni un appui politique et, en termes de sécurité, a relayé la propagande syrienne et conseillé les autorités en matière de répression et de cyberguerre contre les opposants. Téhéran a assisté financièrement et économiquement Damas. Plus récemment, il a menacé d’activer l’alliance militaire avec la Syrie en cas d’intervention extérieure contre ce pays. Il a enfin tenté de former un front d’Etats pro-Bachar el-Assad à l’occasion d’une conférence diplomatique organisée dans la capitale iranienne au début du mois d’août. Sans grand succès cependant.

Certes, ses actions et ses prises de positions ont à court terme accentué l’influence iranienne à Damas. Mais elles ont cependant déjà commencé à produire des effets négatifs pour Téhéran. Depuis quelques mois, le Hamas palestinien, avec qui le régime iranien entretenait des liens de proximité depuis plusieurs années, a rompu avec Damas. Il s’est rapproché de l’Egypte et des Frères musulmans et a développé ses relations avec le Qatar et la Turquie. Parallèlement, il a au contraire pris ses distances vis-à-vis de l’Iran en raison de son soutien au régime de Bachar el-Assad. De plus, le Hezbollah, allié libanais de la République islamique, qui apporte également son soutien au régime syrien, a vu comme Téhéran son image se dégrader dans tout le monde sunnite. Son isolement s’est accru sur la scène libanaise où certains, au sein même de la communauté chiite, s’interrogent sur le bien-fondé de ce soutien à Damas et sur les risques qu’il fait courir à l’ensemble des chiites. Sur le fond, il est clair qu’il deviendra de plus en plus coûteux pour ce mouvement de maintenir une politique de proximité avec le régime de Bachar el-Assad. L’affaiblissement de son allié du Hezbollah touche par répercussion Téhéran. L’axe Téhéran-Damas – Hezbollah-Hamas est d’ores et déjà affaibli.

Ce n’est pas tout. Du fait des développements en Syrie, les relations de proximité tissées entre Téhéran et Ankara depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP au début de la décennie 2000 se sont également considérablement refroidies, alors que la crise syrienne alimente la rivalité avec l’Arabie saoudite. Par ailleurs, de manière générale, l’Iran – comme le Hezbollah –, qui jouissait d’une image plutôt positive dans l’opinion publique arabe en raison de ses prises de positions anti-israéliennes, est désormais très critiqué dans le monde arabe sunnite compte tenu de son alignement et de son soutien continu au régime syrien.

A plus long terme, les actions et les prises de positions iraniennes en faveur de Bachar el-Assad pourraient s’avérer véritablement contre-productives. Si les opposants renversent finalement le pouvoir en place à Damas, la position du régime iranien sera très délicate dans ce pays, étant donné son image dégradée dans l’opinion sunnite syrienne. Si le contact se rompt avec un éventuel nouveau gouvernement syrien, c’est toute la politique de Téhéran au Levant et en direction de la Méditerranée qui sera remise en question. Cela sonnera le glas de 30 années de politique étrangère iranienne en direction de cette région, réduira considérablement l’influence de Téhéran dans tout le Moyen-Orient tout en renforçant son isolement régional. La position de la Turquie en sortira au contraire renforcée au détriment de l’Iran. Quoi qu’il arrive, Téhéran va payer un prix politique pour son soutien inconditionnel au régime de Bachar el-Assad.

Par ailleurs, l’effondrement du régime syrien pourrait aussi avoir des conséquences en Irak où l’arrivée à Damas d’un pouvoir sunnite pourrait renforcer la minorité sunnite irakienne dans un pays déjà très instable où l’influence de l’Iran n’est pas aussi forte que certains l’imaginent. L’onde de choc syrienne pourrait enfin produire des conséquences internes en Iran, en démontrant qu’un régime politique même violent à l’extrême ne peut finalement pas se maintenir face à une opposition déterminée. Ce constat pourrait redynamiser l’opposition durement réprimée depuis juin 2009. Face au développement du Printemps arabe, le régime iranien affaibli par les événements de 2009, confronté à une crise de légitimité sans précédent et à des difficultés économiques chroniques, encore renforcées par les sanctions internationales en raison de la crise du nucléaire, risque désormais, de surcroît, d’apparaître de plus en plus clairement comme étant du «mauvais côté de l’histoire».

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