Analyse d'un secteur économique particulier

Les systèmes financiers peuvent-ils être trop grands?

Les systèmes financiers peuvent-ils être trop grands?

Le secteur financier est-il garant de la croissance économique? Vieille question débattue tout au long du XXe siècle, et qui prend une importance particulière depuis la crise des subprimes et l’accentuation de la mondialisation financière. Pour le professeur Ugo Panizza, la réponse est claire

EN COMPLEMENT : http://www.voxeu.org/article/has-finance-gone-too-far

En juillet 2011, le Financial Times a publié une tribune libre d’Alan Greenspan (l’ancien président de la Réserve fédérale américaine), dans laquelle il critiquait les réformes réglementaires visant à accroître les exigences de fonds propres du secteur financier. Cette politique conduirait, selon lui, à l’accumulation «de ressources immobilisées qui ne seraient pas affectées à la production de biens et de services», mais au contraire utilisées pour «parer à une crise qui ne se produit que tous les 50 ou 100 ans», avec pour effet «un excédent de fonds propres au détriment de notre niveau de vie».

Greenspan suppose implicitement que des secteurs financiers importants sont toujours bénéfiques pour la croissance économique. Qu’en est-il réellement?

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La réponse à cette question pourrait sembler évidente. A la fin du XIXe et au début du XXe siècles, Walter Bagehot et Joseph Schumpeter ont abondamment écrit sur l’importance que revêt la finance pour le développement économique. Leur point de vue était qu’il serait impossible, sans un système bancaire et de paiement performant, de gérer l’écheveau complexe de relations économiques nécessaire à une économie décentralisée.

A la fin des années 1960, Raymond Gold­smith a comparé les idées de Bagehot et Schumpeter aux données de l’époque, et démontré que la taille du secteur financier était positivement corrélée à la croissance économique. Bien que les travaux de Goldsmith aient démontré un lien entre le développement économique et du secteur financier, son approche empirique ne permettait pas d’évaluer si la finance avait un effet de causalité sur la croissance économique. Au début des années 1990, Ross Levine et plusieurs coauteurs ont publié une série d’articles influents, démontrant de manière convaincante que la finance a un effet de causalité positif sur la croissance économique. Les arguments en faveur du lien entre la finance et la croissance sont devenus quasiment irréfutables à la suite d’un article très remarqué, publié par Raghuram Rajan et Luigi Zingales en 1998, qui établissait que les industries qui avaient besoin, pour des raisons technologiques, de plus de capitaux, avaient tendance à croître plus rapidement dans les pays ayant des secteurs financiers plus développés.

La récente crise laisse toutefois à penser que certains pays pourraient avoir des systèmes financiers «trop grands» par rapport à leur économie. Dans un article paru récemment, rédigé en collaboration avec Jean-Louis Arcand et Enrico Berkes et intitulé Trop de finance?, nous avons contesté le point de vue selon lequel la finance est toujours bénéfique pour la croissance économique, en démontrant que la relation entre la finance et le développement économique est une relation non monotone. Nous avons, en particulier, trouvé que l’effet de la finance sur la croissance est positif dans les pays ayant des niveaux modérés de développement financier, mais que cet effet devient négatif dans les pays dotés de très vastes secteurs financiers. Nos recherches montrent que l’effet du développement du secteur financier sur la croissance du PIB devient négatif lorsque les crédits du secteur privé approchent les 100 pour cent du PIB. Ces résultats ont des implications importantes pour la réglementation financière, parce qu’ils tendent à montrer qu’il existe des pays pour lesquels des normes de crédit plus strictes pourraient encourager la croissance à long terme.

D’où provient notre résultat de «trop» de finance? Une hypothèse est que des secteurs financiers importants accroissent la volatilité macroéconomique qui, à son tour, a un effet négatif sur la croissance. Une autre possibilité est que des secteurs financiers importants augmentent le risque de crises bancaires, également au détriment de la croissance économique. Nos travaux montrent, toutefois, que les crises bancaires et la volatilité macroéconomique ne sont qu’une partie du problème.

Une autre explication tient à une allocation erronée des ressources. Dans les années 1980, James Tobin s’inquiétait du fait qu’un secteur financier important «fasse main basse» sur les talents, au détriment des secteurs productifs de l’économie, et soit donc inefficace du point de vue de la société dans son ensemble. Il a également souligné que les éventuels bénéfices liés à une plus grande circulation de liquidités pourraient être annulés par la création d’instruments financiers inutiles, voire nocifs. Il a, en conséquence, argumenté en faveur d’une réglementation plus stricte et de l’adoption de taxes sur les transactions, dans l’objectif de limiter les incitations à utiliser les instruments financiers à des fins purement spéculatives.

Un secteur financier important peut également s’approprier le processus politique et promouvoir des choix politiques qui profitent au secteur, mais pas à l’ensemble de la société. Cette emprise de la finance sur la politique est partiellement réalisée par le biais des contributions aux campagnes électorales, mais peut également être le résultat de la capacité du secteur financier à promouvoir une vision du monde qui voudrait que «ce qui est bon pour la finance est bon pour le pays». Cette notion est au centre de l’article de Simon Johnson, The Quiet Coup («Le Coup d’Etat discret»), qui affirme que l’influence politique et intellectuelle du secteur financier est à l’origine des politiques de déréglementation qui: promeuvent la libéralisation du compte de capital; ont fait abroger les lois séparant les activités des banques de dépôts et d’investissement; empêché la réglementation de certains instruments dérivés, dont le contrat d’échange sur risque de crédit; et permis aux banques de prendre des risques plus élevés en augmentant les effets de levier autorisés.

Il semble donc que nous pouvons affirmer, pour répondre à la question initiale, qu’à défaut d’être contrôlés, les systèmes financiers peuvent en effet devenir trop grands.

Par Ugo Panizza/Le Temps Nov12

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