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La Semaine à Béchade 14/12/2013

La Semaine à Béchade 14/12/2013

C’est la fin de l’année ; tous les grands intermédiaires financiers de la place convient leurs clients et relations pour faire le bilan de l’année écoulée et brosser les grandes lignes de leurs stratégies 2014. 

Ils font leur métier sérieusement. Les “slides” défilent, déroulant une logique haussière implacable : les économistes trouvent des concordances, font des rapprochements auxquels je n’aurais jamais pensé. Cela prouve que même en lisant la presse, les blogs, les essais de tel ou tel Prix Nobel, je passe toujours à côté de quelque chose, du petit indice qui aurait pu me mettre sur la bonne piste. 

Donc chapeau et hommage au travail de recherche et de synthèse des courtiers qui me font l’honneur de me recevoir et qui me bluffent en parvenant à expliquer ce qui me paraît a priori inexplicable. 

Mais je dois convenir qu’au fond de moi, je pressens que quelqu’un quelque part détient une réponse. Parce que si c’est arrivé, c’est qu’il existe une chaîne de causalité… et en bonne logique newtonienne, s’il y a eu réaction, c’est qu’initialement, il y a avait eu action. 

Des actions, les banques centrales n’en ont pas été avares depuis 2009… mais des réactions dans la vraie économie des vrais gens, je peine à en distinguer.

▪ Qui possède encore des actions boursières aux Etats-Unis ?

En revanche, je constate que toutes les réactions mécanistes des marchés sont parfaitement bien cernées et jugées totalement naturelles… puisque le “plan de reflation des actifs a été conçu pour cela”. 

La principale justification serait que 90% des ménages américains en activité ou à la retraite possèderaient des actions. Sauf que 40% des Américains n’ont aucune épargne devant eux — uniquement des dettes. Ils seraient d’ailleurs bien en peine de déterminer si les maigres pensions qui leur sont versées — quand ils en reçoivent — proviennent de la réalisation de dividendes (ou de la vente) d’actions ou de coupons obligataires (et s’il s’agit d’emprunts d’Etat, de dettes municipales ou d’émissions corporate). 

En réalité, plus de 50% des épargnants ne possèdent pas ou si peu d’actions que leur variation n’influence pas d’avantage leur patrimoine qu’une hausse ou une baisse des carburants… Et encore là, chacun se rend compte de ce que cela lui coûte ou combien il économise. 

Il y a bien sûr les 5% d’Américains qui détiennent un peu plus que la moyenne… et en fait 85% des valeurs mobilières existantes (titres obligataires, convertibles ou actions cotées ou non). 

Si l’on exclut les 40% d’Américains qui ne possèdent rien qu’ils puissent négocier, les 51 millions qui possèdent une épargne retraite en actions (sous forme de 401k) en détiennent en moyenne pour 60 000 $… Mais une fois encore, il ne s’agit que d’une moyenne car 80% de ces 51 millions d’”actionnaires” possèdent moins de 20 000 $ en actions. 

Si vous y rajoutez les portefeuilles détenus en direct en complément de l’épargne abondé par les entreprises, cela ne change pas grand’chose au fait que 100 millions d’Américains répertoriés comme actionnaires — de façon passive ou active — se partagent moins de 15% des actions en circulation. 

▪ Alors qui s’enrichit lorsque les banques centrales “reflatent les actions” ?

Ceux qui ont perdu leur emploi et leur maison… ou ceux qui possèdent 10 résidences secondaires, une flotte de voitures de luxe, un jet privé et des oeuvres d’arts valant plusieurs dizaines de millions de dollars ? 

Dans aucune des présentations auxquelles j’ai pu assister ces dernières semaines les stratèges ne se sont montrés très soucieux de l’incroyable inégalité de répartition de la richesse additionnelle engendrée par les quantitative easings. Le postulat est que les actions sont un tout (peu importe le profil de qui les détient et la possibilité de les négocier librement) et qu’elles constituent le reflet des anticipations du marché… 

… Même si ce marché se résume à quelques milliers d’individus et à une poignée de “grandes maisons” qui gèrent l’essentiel de la fortune des 1% situés tout au sommet de la pyramide et qui possèdent à eux seuls 50% des actions. 

En ce qui concerne le pronostic 2014, le seul mot que je n’ai jamais entendu prononcer en l’espace de cinq conférences est “consolidation”. 

C’est logique, il n’y a en a pas eu une seule à Wall Street depuis six mois. A part Goldman Sachs (évoqué hier), personne n’envisage une possibilité de repli de 10% en 2014. En ce qui concerne le repli des émergents, il s’agit d’un arbitrage au profit de l’Europe et des Etats-Unis : les flux se sont déplacés mais il n’y a pas eu un dollar de désinvestissement. 

On constate même un renforcement des positions en action et une poursuite de la décrue des emprunts d’Etat après la vague de dégagements assez brutale de fin mai à mi-juillet. 

Avec le ralentissement extrêmement prudent des injections de liquidités que devrait orchestrer la Fed, le marché n’a aucune raison de se sentir traumatisé. Par ailleurs, il ne faut oublier que même si les rachats de la Fed diminuent, on se situera toujours dans un contexte d’expansion des liquidités. 

▪ Quelle alternative ?

Ceci nous amène à parler du la troisième thématique totalement absente des discours des stratèges : l’existence d’un placement alternatif aux actions. A aucun moment, dans aucune réunion, il n’a été question de diversification (immobilier, matières premières, oeuvres d’art) ou de répartition des risques. La seule préoccupation demeure d’identifier quel secteur, quelle catégorie d’action va surperformer en 2014. 

Le postulat est que l’appétit pour le risque l’emporte sur toute autre considération. On part du principe que l’économie réelle n’existe pas ou va continuer de servir de lointain référent… du type “nos ancêtres les Gaulois” pour les petits Africains fréquentant les écoles de la République. 

En fait, il ne faut surtout pas qu’il se passe quelque chose dans l’économie réelle. L’équation idéale, c’est une croissance molle à inexistante (donc injection de liquidités) et la poursuite de l’illusion que l’euro peut survivre à ses contradictions internes. 

On sous-entend que les peuples vont continuer d’accepter sans broncher la destruction de leur pouvoir d’achat (déflation salariale pour retrouver une hypothétique compétitivité), l’anéantissement d’un siècle de progrès social (au nom de la réduction des déficits) et l’absence de toute perspective pour leurs enfants (obligés de s’endetter sans limite pour qu’un diplôme de troisième cycle leur ouvre enfin les portes d’une entreprise).

Le véritable secret des entreprises américaines

Le véritable secret des entreprises américaines, ce sont les marges. Elles sont incommensurablement supérieures (merci à l’inventivité des comptables) à celles de leurs concurrentes de la vieille Europe, mais également de la Chine où la plupart des groupes industriels historiques font… des pertes. 

Et puis il y a la générosité des sociétés cotées aux Etats-Unis envers les actionnaires. Elles offrent des taux de distribution des bénéfices inégalables et des programmes de rachats de titres à gogo. 

Si les profits n’augmentent pas faute de croissance, au moins les dividendes peuvent continuer de progresser au rythme voulu de 10% à 15% par an… jusqu’à ce que l’endettement de l’entreprise dépasse son chiffre d’affaires, mais ce n’est pas grave puisque l’argent est gratuit !Vous aurez naturellement reconnu la Fed dans le rôle du croupier et les banques dans le rôle du complice qui gagne à tous les coups. La brigade des jeux, ce sont les médias et les économistes qui font l’opinion.

Ils sont nombreux à prétendre depuis le début que tout se déroule normalement… qu’il faut bien des vainqueurs et des vaincus… que ceux qui perdent ont été maladroits ou qu’ils n’ont pas eu de chance — et que s’ils se plaignent, c’est qu’ils sont mauvais perdants. 

Traduit en affabulation permabullesque, cela donne : les marchés anticipent l’avenir et ils se trompent rarement, ceux qui ont raté le train de la hausse s’étaient trop focalisés sur le panneau des destinations et l’horloge de la gare. 

A la limite, il fallait sauter dans n’importe quel train, peu importe qu’il ne marque pas l’arrêt dans la ville ou vous vous rendez. Ce qui compte, c’est d’avancer et de ne pas rester comme un voyageur désemparé sur le quai, fouetté par les courants d’airs et assourdi par le bruit des TGV. 

Mais le TGV de la hausse, c’est un train qui a perdu son système de freinage, détruit par les injections de liquidités excédentaires dans le circuit hydraulique. C’est un direct : aucun arrêt, aucune gare desservie et plein gaz jusqu’au terminus, là où la voie s’arrête. 

Tant que le train roule, tout va bien pour ses passagers… mais il va tellement vite qu’il est difficile de sauter en marche sans se rompre le cou. 

Et puis beaucoup de stratèges expliquent qu’il ne faut surtout pas chercher à descendre : il sera impossible d’y remonter car il va encore prendre de la vitesse d’ici fin 2013. En effet, nombre de gérants ne seraient pas encore assez investis à 10 jours de l’ultime séance des “Quatre sorcières” du 20 décembre qui marquera la fin des habillages de bilans… alors ils vont forcément “courir après le papier”, même si le Russell 2000 prend déjà 36% cette année. 

. Quand on vit depuis 18 mois dans un contexte de marchés gouvernés par les flux, on finit par comprendre que les mécanismes de fixation des prix des actifs sont faussés.

On peut alors s’en réjouir… car si tout le monde se contente de profiter de l’aubaine, on peut gagner beaucoup d’argent en étant complètement idiot.

Heureusement, la plupart des professionnels sont simplement cyniques. La partie de poker est truquée, tous ceux qui arborent une montre Patek ou Breguet à leur poignet gauche se voient systématiquement servir une paire d’as ou un roi/dame qui complètera un 9/10/valet pour obtenir une suite ou quinte imbattable.

Si vous êtes cynique vous aussi et voulez profiter de la combine, vous confierez vos propres jetons aux complices du croupier.

Si vous êtes idiot, vous confiez également votre mise au joueur qui a le plus gros tas de jetons parce qu’il a “un bol pas croyable”… et vous croyez aux miracles.

Si vous êtes totalement idiot et complètement aveugle (vous n’avez même pas remarqué que le croupier et le chip leader se font des clins d’oeil), vous agirez exactement de la même façon parce que vous croyez que le cador du tapis vert est “un bon”.

La partie est truquée. Les cyniques le savent tandis que les idiots pensent qu’il faut bien un vainqueur et qu’avoir de la chance, c’est juste un don du ciel.

Les cyniques, tout comme le croupier et celui qui gagne à tous les coups, savent qu’il faudra se dépêcher de déguerpir lorsque la brigade des jeux franchira la porte du casino.

Les parfaits idiots penseront qu’il faut se dépêcher de s’asseoir à la place du grand gagnant (“c’est une place qui porte chance”) ; les idiots penseront qu’il suffit de faire un clin d’oeil au nouveau croupier pour recevoir une paire d’as.

▪ Quand la brigade des jeux s’en mêle

C’est sur ces pigeons que la brigade des jeux va tomber en premier, leur confisquant tous leurs jetons. Elle coffrera d’office tous ceux qui étaient assis à la table où tant d’autres joueurs — dont ceux qui ont porté plainte — se sont fait plumer.

Si la brigade des jeux est maline, elle aura placé des auxiliaires de police près des issues de secours, devant les portes des cuisines, devant l’entrée des fournisseurs, à la sortie du parking… et les tricheurs se feront également coincer.

Mais il se peut aussi que certains agents de la brigade soient complices des arnaqueurs… C’est pourquoi malgré un grand nombre d’appels de joueurs floués, aucune intervention n’a été diligentée, ou le plus tard possible, et sans mobiliser les effectifs suffisants pour réaliser un beau coup de filet.

L’avenir nous le dira.

SOURCE ET REMERCIEMENTS CHRONIQUE AGORA

http://la-chronique-agora.com/

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