Aristote contre Platon

L’ultracapitalisme comme pseudo réponse au socialisme de marché :  NRx », le mouvement néo-réac monarchiste de la Silicon Valley (Avec Note du LUPUS)

Note du LUPUS

« Aussi à la Silly-conne balai ils semblent « inventer » une bien étrange nouvelle idéologie »

Pas si nouvelle que cela en fait, les enfants d’internet sont juste incultes ou font semblant de l’être pour mieux pervertir…Mais faites le lien Fabian Society, Habermas-Ecole de Francfort et Palo Alto-Californie et vous avez un joli morceau d’idéologie mondialiste pour dégénérés chroniques, cette même idéologie dont se réclame Macron et sa bande…Et puis il y a l’autre versant du mondialisme productiviste l’ultracapitalisme, celle dont il est question ici, qui ne vaut pas beaucoup mieux que sa version socialiste car reposant sur une utopie destructrice de l’individu sous couvert d’en préserver les droits fondamentaux, et qui entend substituer au politique l’économisme avec une élite dominante qui tirerait sa légitimité d’une maîtrise des technologies, du darwinisme lié à la libre concurrence et d’une pseudo supériorité raciale qui confère là encore une fois à l’eugénisme. Qui a le droit de vivre, qui doit mourir ! Qui est utile et qui ne l’est pas ou plus ! Quand on connait le nombre de psychopathes qui se trimbalent dans les entreprises, cela n’est pas fait pour rassurer. On notera là encore bien évidement l’absence totale de vraie spiritualité et le détournement abusif de références, je pense bien évidement à Julius Evola chantre de la Tradition .

Singapour est ce type de pseudo cité état non démocratique au service de l’économisme. Les Néoréactionaires adorent Singapour. Je n’y ai pas été, mais je soupçonne que c’est une ville très comme il faut un peu genre hôtel Marriott. Propre, ordonné, luxueux, et… Mort. William Gibson l’a appelé « Disneyland avec la peine de mort ».

A faire de faux choix à la manière macronienne entre la version capitaliste du mondialisme : l’ultracapitalisme, ou sa version socialiste : le socialisme de marché, je choisi bien évidement dans la famille ploutocrate la première version, n’en déplaise aux fausses bonnes âmes,  elle a au moins le mérite d’être nettement plus progressiste, moins intolérante et surtout parce qu’elle permet une certaine transversalité et une lutte (des classes et de casse) par un recouvrement identitaire, ce que n’autorise pas le marxisme culturel fascisant dans son essence.  Se redresser et être fier de ce que l’on est vaut mieux que courber l’échine et devenir plus grand chose dans le seul but de recevoir un revenu somme toute très minimum.

La transversalité dont je ne me lasse pas de faire l’éloge ici c’est justement cette capacité à rester subversif et critique en toutes circonstances et cela quelque soit le revers de la médaille que l’on prenne : pile ou face, droite ou gauche, système ou anti système. C’est cette capacité à faire éclater les dichotomies ambiantes et l’artificielle binarité des choses pour ne laisser voir que l’éclatante vérité du tout. La transversalité c’est avoir compris que le bien se nourrissait du mal et vice versa, et qu’il fallait allez au-delà, au-delà du bien et du mal et de son hideuse fausse morale.  Cela explique pourquoi Nietzsche le trop humain puisse être repris et adulé aussi bien par des gens de droite comme de gauche et autant détesté par les monothéistes de tout bord à la pensée unique et moutonnière.

Le combat ne se situe plus désormais sur un plan politique ou économique mais comme déjà affirmé par ailleurs sur un plan métaphysique et philosophique. Regardez qui est en première ligne actuellement : des philosophes…Regardez qui est tète de liste LR aux européennes en France : Bellamy, un normalien Philosophe imprégné de chrétienté. Macron lui mème s’est formé à l’école marxiste de Francfort auprès de son chef de file Habermas, d’autres sont issus de la Fabian Society. Onfray fait de la résistance façon proudhon , BHL de l’entrejambe et nous nous nous situons par delà le bien et le mal, ce qui nous permet une certaine transversalité !

 LE LUPUS

Game of thrones avec des smartphones : le grand virage à droite de la silicon valley

Crédit : Nicolas Pinet pour L’Incorrect

Si vous imaginez que la Silicon Valley a prêté allégeance au parti démocrate et qu’elle n’est peuplée que de néo-hippies, détrompez-vous! En effet, le mouvement néo-réactionnaire (ou NRx) est la preuve flagrante du contraire. Si ce courant demeure pour le moment confidentiel, rien ne garantit qu’il le reste. Portrait d’un courant de pensée entre ultra-libéralisme, alt-right et monarchisme 2.0.

Tout commence en 2007 par un blog des plus confidentiels, Unqualified Reservations, derrière lequel se cache un personnage énigmatique : Mencius Molbug (Curtis Yarvin de son vrai nom). Ingénieur informaticien passé par Berkeley et nourri à la science-fiction depuis l’enfance, il se présente comme un libertarien qui a perdu la foi et fait la promotion d’un nouveau modèle politique : le « néo-caméralisme ».

Imaginez donc des micro-États organisés comme des start-up dont le capital serait détenu par des actionnaires et vous aurez déjà un premier aperçu. Voyant en l’entrepreneur l’« übermensch » des temps modernes, il propose de mettre un terme à la démocratie moderne en mettant à la tête des États-Unis un CEO (présidentdirecteur général) élu par un collège d’actionnaires. Sa rhétorique est définitivement celle d’un geek fasciné par l’autoritarisme, notamment lorsqu’il parle de « rebooter » le gouvernement de Washington.

Enfin, Curtis Yarvin désigne comme ennemi principal ce qu’il surnomme « La cathédrale », un conglomérat de forces progressistes incluant les médias. La société dont rêve le blogueur Mencius Molbug ressemble à « Game of thrones avec des smartphones », autrement dit une monarchie féodale régie par la technique et dirigée par une élite d’experts. Ce courant rappelle une théorie marginale née en France à la fin des années 90 sous la plume de Guillaume Faye, l’archéofuturisme.

Si le monde rêvé par les apprentis sorciers de la Silicon Valley paraît aussi étranger à l’âme française, c’est sans doute parce que la droite française reste profondément conservatrice

Selon le journaliste de la BBC Mike Wendling, auteur d’un essai sur l’Alt-Right, Steve Bannon lui-même serait entré en contact plusieurs fois avec Curtis Yarvin pour solliciter son avis sur différents sujets à l’époque où il officiait encore à la Maison Blanche. Cependant, cette information est démentie formellement par Curtis Yarvin. D’ailleurs, ce dernier regarde l’Alt-Right avec dédain, déplorant sa dimension plébéienne, même s’il se réjouit qu’elle serve de courroie de transmission à ses idées.

La technologie contre les Lumières

C’est le blogueur libertarien Arnold Kling qui, en 2010, a qualifié ce courant de « néo-réactionnaire », un adjectif certes séduisant mais insuffisant pour définir de quoi il s’agit. En 2012, ce mouvement métapolitique reçoit un soutien de premier plan, à savoir celui de Nick Land, un universitaire britannique, ancien maître de conférences à l’université de Warwick et cofondateur dans les années 90 d’une unité de recherche, la Cybernetic Culture Research Unit.

Lui aussi féru de science-fiction, il est considéré comme le « père de l’accélérationnisme ». De quoi s’agitil? À la base, l’accélérationnisme provient de cercles intellectuels marxistes et s’oppose à la décroissance. Pour les accélérationnistes, il faut pousser la logique du capitalisme jusqu’au bout pour le dépasser. Lecteur assidu de Deleuze et Guattari, Nick Land défend, lui, une conception très droitière de l’accélérationnisme.

En 2012, il publie sur Internet le manifeste d’un courant qu’il surnomme « Dark Enlightenment » en référence aux Lumières, lequel mettra du carburant intellectuel dans le courant de pensée initié par Curtis Yarvin. Dans la lignée des futuristes italiens, il propose de se servir de la technologie pour mettre en place une société hiérarchisée, féodale et ultra-sécuritaire dominée par une élite augmentée.

Se prononçant en faveur du transhumanisme pourvu que celui-ci ne soit pas égalitaire, Nick Land se rapproche de la frange la plus radicale de l’Alt-Right dans son rejet de l’égalitarisme et sa promotion du racisme scientifique.

L’avènement d’une monarchie transhumaniste

Ce courant de pensée est moins marginal qu’il n’y paraît. En effet, cette idéologie a séduit un personnage-clé de la Silicon Valley : l’entrepreneur américain d’origine allemande Peter Thiel, cofondateur avec Elon Musk de Paypal, membre du conseil d’administration de Facebook (dont il est un des investisseurs historiques) et conseiller de l’ombre de Donald Trump. Personnage paradoxal, il n’a pas peur de se revendiquer à la fois gay et républicain et de faire dans le même temps l’apologie du transhumanisme.

Dans un texte sous forme de profession de foi publié sur le site du Cato Institute (un think tank libertarien) et intitulé « The education of a libertarian », il ne craint pas d’avouer qu’il ne « croit plus que démocratie et liberté individuelle soient compatibles ». Avec ce côté faustien propre aux grands entrepreneurs, Peter Thiel finance des start-up investies dans la lutte contre le vieillissement, comme la société Ambrosia qui propose à des Américains aisés de se faire injecter du sang de très jeunes hommes en guise de cure de jouvence.

Par ailleurs, il a aussi investi dans un projet visant à créer des villes flottantes pour abriter les grosses fortunes mondiales. La frontière est ténue entre les rêves transhumanistes de Thiel et la pensée néo-réactionnaire. Rien d’étonnant par conséquent à ce que Peter Thiel soutienne financièrement la start-up de Curtis Yarvin, Urbit, qui propose à des particuliers de reprendre le contrôle sur leurs données virtuelles par l’intermédiaire de serveurs personnels.

Au sein de la Silicon Valley, ils sont de plus en plus nombreux à verser dans la pensée néo-réactionnaire, comme l’investisseur et farouche défenseur des crypto-monnaies Tim Draper, Eliezer Yudkowsky, idéologue de l’intelligence artificielle « amicale », et Michael Anissimov, ancien chercheur au Machine Intelligence Research Institute de Berkeley et auteur en 2015 d’un manifeste néo-réactionnaire (« A critique of democracy. A guide for neoreactionaries »).

Certains, comme l’universitaire Balaji Srinavasan, avancent même l’idée folle d’une sortie de la Silicon Valley des États-Unis! Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que la droite radicale flirte avec le libéralisme dans un pays où la pensée d’Ayn Rand fait figure de religion d’État? En revanche, si le monde rêvé par les apprentis sorciers de la Silicon Valley paraît aussi étranger à l’âme française, c’est sans doute parce que la droite française reste profondément conservatrice.

En effet, imagine-t-on une responsable politique comme Marine Le Pen chanter les louanges du transhumanisme ? Inversement, il est peu probable de voir un jour un entrepreneur comme Xavier Niel tirer à boulets rouges sur l’égalitarisme et la démocratie..

Mathieu Bollon

https://lincorrect.org/game-of-thrones-avec-des-smartphones-le-grand-virage-a-droite-de-la-silicon-valley/

Forgé par une poignée d’ingénieurs de la Silicon Valley, le mouvement néo-réactionnaire, dit « NRx », prône un retour à la monarchie dans une société hyper technologique. Encore confidentiel, il exerce pourtant son influence auprès de plusieurs grands patrons et investisseurs de la tech, aussi bien que des suprémacistes blancs de l’« alt right » américaine. Portrait d’une sinistre famille. Cet article est paru initialement dans le numéro d’octobre 2018 du magazine Usbek & Rica.

Imaginez la rencontre entre les séries Game of Thrones et The Handmaid’s Tale : la sauvagerie et l’univers féodal de la première, avec ses seigneurs, ses gueux et son virilisme guerrier ; et la société ultra sécuritaire, militarisée, raciste et patriarcale de la seconde. Une telle combinaison aurait de quoi faire frémir. Pourtant, c’est bien dans les grandes lignes le monde rêvé par quelques ingénieurs et start-upers de la Silicon Valley, rangés sous l’étiquette du mouvement « néo-réactionnaire » dit « NRx ».

«Game of Thrones avec des iPhones »

« L’autre jour, j’étais en train de bricoler dans mon garage et je me suis dit que j’avais envie d’inventer une nouvelle idéologie. » Ces mots, ce sont ceux de Curtis Yarvin, ingénieur quadragénaire de la Silicon Valley, ancien de Berkeley, qui a fait fortune lors de la bulle Internet. Il les écrit dans « A formalist manifesto », un texte publié le 22 avril 2007 sur 2Blowhards, blog polémique où s’échangent des idées supposées en rupture avec le politiquement correct. Une semaine plus tard, sous le pseudonyme de Mencius Moldbug, il lance son propre blog, Unqualified Reservations, et développe sa pensée : « Washington a échoué. La Constitution a échoué. La démocratie a échoué (…). Le temps est venu d’une restauration, d’un sursaut national, d’un redémarrage (reboot dans le jargon informatique) complet, écrit-il. Il n’y a aucune raison de penser que la forme de gouvernement actuelle soit meilleure que des formes plus anciennes. La République américaine a aujourd’hui plus de 200 ans mais la République de Venise, elle, a duré plus de 700 ans. »

La prose de Curtis Yarvin est sinueuse, boursouflée et convoque de nombreuses références. Thomas Carlyle, écrivain et historien britannique de l’époque victorienne, qui encense les héros providentiels et défend la supériorité de l’homme blanc. L’économiste libéral autrichien Ludwig von Mises, chantre de l’individualisme et du capitalisme. Murray Rothbard, référence des libertariens américains, ou bien encore Hans-Hermann Hoppe, philosophe contemporain, critique acharné de la démocratie, qui opère la jonction entre anarcho-capitalisme et monarchisme. Il en vient même à faire appel aux travaux de Julius Evola, philosophe italien, théoricien d’un élitisme aryen antimoderne, trop radical pour Mussolini – c’est dire – et qui deviendra plus tard une référence des mouvements néo-fascistes.

« Yarvin propose un retour à un modèle de société féodal, très hiérarchique, imprimé de racisme, explique le chercheur britannique Benjamin Noys, spécialiste du sujet. C’est ce que j’appelle “Game of Thrones avec des iPhones”, car il soutient que la technologie peut contribuer à ce changement de paradigme. »

Pour l’ingénieur californien, la démocratie détruit la liberté individuelle, et seul le libre marché peut se révéler un système à même de la respecter. L’État doit, selon lui, devenir une entreprise – un « government-corporation » ou « gov-corp » – avec, à sa tête, non plus un président élu, mais un PDG – un « CEO » ou « receiver » – choisi par une élite d’actionnaires. Cette élite, masculine et blanche, est la seule à même de mener à bien le devenir de cet État-entreprise.

Le droit divin des rois et de l’aristocratie se voit remplacé par le droit génétique d’une nouvelle élite

Ce faisant, Yarvin rejette toute idée d’égalité et verse dans le racisme, qu’il étaye sous couvert de science. C’est ce que l’on appelait autrefois le « racisme scientifique » et qui, sous la plume de Mencius Moldbug, se mue en un nouveau concept baptisé « Human biodiversity » (HBD), soit l’idée que le quotient intellectuel des individus est le trait le plus déterminant de l’humanité et qu’il est de nature génétique. En découle, selon lui, l’inégalité entre Blancs et Noirs, hommes et femmes, élite technophile et plèbe abrutie. Le droit divin des rois et de l’aristocratie se voit ainsi remplacé par le droit génétique d’une nouvelle élite. Yarvin qualifie sa théorie de « néo-caméralisme », en hommage au caméralisme de Frédéric II de Prusse. Soit l’idée, grosso modo, d’organiser son royaume comme une entreprise.

Portrait de Frédéric II de Prusse par Wilhelm Camphausen

Si la logorrhée de Curtis Yarvin peut ressembler aux élucubrations d’un geek qui aurait trop traîné sur le Net et aurait mieux fait de continuer à bricoler dans son garage, elle rencontre toutefois un certain écho, notamment sur Twitter et sur des forums tels que 4chan, Reddit, MoreRight ou LessWrong, connus pour leur absence de censure et leurs débordements racistes et sexistes. Ses idées sont débattues, commentées, sur fond de défiance face à la démocratie et aux grands partis politiques traditionnels, et aussi d’un certain désenchantement. En 2010, le blogueur libertarien Arnold Kling qualifie ce mouvement de « néo-réactionnaire». L’expression commence à faire florès et une nébuleuse se constitue.

Contre l’esprit des Lumières

En 2012, c’est un universitaire britannique, ancien pensionnaire de l’Université de Warwick et de sa « Cybernetic culture research unit », qui donne encore plus d’ampleur aux fantasmes néo-réactionaires. Nick Land, c’est son nom, publie à son tour un manifeste, The Dark Enlightenment, pied de nez à l’esprit des Lumières (« enlighteners » en anglais). Il s’affiche comme un soutien de Curtis Yarvin et le rejoint dans son rejet farouche de l’égalité, sa croyance dans le pouvoir des entreprises et de la technologie. « C’est une sorte d’accélérationnisme jusqu’à un moment fasciste, précise Benjamin Noys. Je définis l’accélérationnisme comme l’idée de pousser toujours plus loin et plus vite les principes du capitalisme afin d’atteindre un point de rupture qui déboucherait sur le basculement vers un autre système – ici une sorte de capitalisme pur, purifié. Avec les néo-réactionnaires, il faut ajouter à cela le fait d’instaurer un modèle hyper hiérarchique et le recyclage d’idées profondément racistes. »

© Max Löffler pour Usbek & Rica

Nick Land croit fermement que la technologie va permettre aux hommes de fusionner avec les machines et de créer une nouvelle élite augmentée qui devra « gouverner » le monde. Il conçoit le terme d’« hyper-racism »« Ce n’est pas tant l’idée de soutenir et défendre les différences entre les sous-espèces humaines telles qu’elle existent aujourd’hui que d’en promouvoir de nouvelles », confie-t-il de manière laconique, avant de préciser que « le transhumanisme ne sera pas égalitaire ».

« Les États doivent devenir des entreprises lourdement armées et ultra rentables, qui aboliront le pouvoir de la presse, écraseront les universités et vendront les écoles publiques »

Land ne croit plus en l’existence d’États tels que nous les connaissons, mais bien plutôt à l’essor d’entités plus petites, privées et hautement militarisées, à l’image de ce qu’écrivait Curtis Yarvin. « Les États doivent devenir des entreprises lourdement armées et ultra rentables, quiaboliront le pouvoir de la presse, écraseront les universités, vendront les écoles publiques et transféreront les “populations décivilisées” dans des enclaves sécurisées pour les rééduquer », imaginait ainsi Yarvin.

Si les deux compères de la « néo-réaction » vouent aux gémonies la presse et les mandarins, c’est qu’ils croient tous deux à l’existence d’une « Cathédrale » : une méta-institution regroupant journalistes, universitaires et faiseurs d’opinion, qui imposerait ses vues à la société entière et ferait la promotion de l’égalité, de la raison et du progrès, fidèle aux idéaux des Lumières. « Nous ne parlons pas aux journalistes », me répond d’ailleurs Curtis Yarvin quand je le sollicite pour une interview. À l’évidence, je fais partie des ennemis désignés.

Elon Musk, « CEO de l’Amérique » ?

Tout cela ne porterait guère à conséquence si ces idées n’avaient pas fait leur lit sur Internet et séduit de nombreux ingénieurs et patrons de la Silicon Valley, à commencer par Peter Thiel (auquel nous avons consacré en mai 2018 un long portait dans le n° 22 d’Usbek & Rica, Ndlr). L’investisseur libertarien, éminence grise de la vallée et conseiller de Donald Trump, soutient la dernière start-up de Curtis Yarvin, dénommé Urbit. Et intellectuellement, il abonde dans son sens. Pour lui, les États devraient s’inspirer du système de gouvernance des start-up de la tech qui, selon ses mots, « sont fondamentalement structurées comme des monarchies ».

Parmi les voix qui penchent également du côté de la néo-réaction, on peut noter également celles de l’investisseur Tim Draper, de l’universitaire Balaji Srinivasan, qui s’est fait connaître pour défendre l’idée d’une sortie de la Silicon Valley des États-Unis, d’Eliezer Yudkowsky, chantre de l’intelligence artificielle « amicale », ou bien encore de Michael Anissimov, ancien chercheur au Machine Intelligence Research Institute, installé à Berkeley, et soutenu lui aussi par Peter Thiel. Anissimov a notamment publié A critique of democracy : A guide for neoreactionaries, et surtout son terrifiant Idaho Project« un manifeste nationaliste blanc qui intègre futurisme et survivalisme ».

« C’est une philosophie pour les programmeurs : elle propose un monde dans lequel l’utilisation de la technologie va servir à réorganiser l’humanité de manière hiérarchique »

« La technologie, pour ces futuristes néo-réactionnaires, est vue comme une force exclusivement détenue par les experts afin de refaçonner le monde, politiquement et socialement, souligne Benjamin Noys. Si le saint-simonisme était une philosophie pour les ingénieurs, la néo-réaction est une philosophie pour les programmeurs: elle propose un monde dans lequel l’utilisation de la technologie va servir à réorganiser l’humanité de manière hiérarchique. L’industrie technologique est particulièrement vulnérable et réceptive à cette façon de penser. »

© Max Löffler pour Usbek & Rica

David Golumbia, professeur à la Virginia Commonwealth University, va plus loin et fait remonter cette porosité aux origines mêmes de la Silicon Valley et de l’informatique moderne. À des figures comme Frederick Terman, un des pontes de l’université Stanford, qui a initié le développement de l’industrie dans la région, ou encore à William Shockley, co-inventeur du transistor et prix Nobel de physique, qui versera dans l’eugénisme et le racisme scientifique. La Silicon Valley cultive en effet depuis longtemps le culte du self-made-man, du leader visionnaire capable de changer le monde à lui tout seul, d’une élite (blanche et éduquée) qui peut faire fi des règles collectives, de l’État, et les contourner.

« Je pense qu’il y a une connexion très forte entre l’amour ou l’identification aux ordinateurs et l’autoritarisme. Il y a cette idée d’imposer ses vues aux autres, explique David Golumbia. Beaucoup des grands promoteurs et acteurs du numérique – voire la majorité – font état de positions d’extrême droite, même si parfois ils n’en sont pas conscients. Ils peuvent, dans le même temps, soutenir des combats dits de gauche et manifester une défiance très forte vis-à-vis de la démocratie. Même les quelques patrons de la Silicon Valley qui ont ouvertement soutenu les candidats démocrates aux États-Unis, comme Mark Zuckerberg, ne cessent, dans leurs actions et leurs prises de parole, d’exprimer leur mépris pour la démocratie. Des gens comme Peter Thiel, Elon Musk ou Travis Kalanick(l’ancien patron d’Uber, ndlr), pour ne citer qu’eux, dont le mépris est encore plus flagrant, sont eux célébrés comme des héros par les néo-réactionnaires. »

Lorsque Curtis Yarvin entend ainsi choisir un PDG pour les États-Unis, il avance d’ailleurs le nom d’Elon Musk

Lorsque Curtis Yarvin entend ainsi choisir un PDG pour les États-Unis, il avance d’ailleurs le nom d’Elon Musk. En 2014, une programmeuse de Google, Justine Tunney, avait lancé une pétition pour nommer Eric Schmidt, à l’époque patron de la firme de Mountain View, « CEO of America ».

Le bitcoin est-il d’extrême droite ?

Dans son dernier essai intitulé Thepolitics of Bitcoin: Softwareas right-wingextremism (2016), David Golumbia insiste encore davantage sur les liens intimes entre technologie numérique et extrême droite. Le bitcoin, cette crypto-monnaie placée sous le signe de la liberté et déconnectée des institutions, ne serait selon lui qu’un instrument pour répandre les vues néo-réactionnaires : « Ce qui sous-tend le bitcoin, explique-t-il, c’est toute une série de théories économiques d’extrême droite fondées sur le complot supposé des banques centrales et leur pouvoir malfaisant, la conspiration menée par la Réserve fédérale américaine ou bien encore la relation entre l’inflation et l’offre de monnaie. »

« La communauté du bitcoin a largement œuvré à diffuser l’idée qu’une trop grande offre de monnaie était la seule et unique cause de l’inflation, et qu’une monnaie limitée et fixée en quantité, comme l’or ou les métaux précieux, ne pouvait souffrir de l’inflation, ajoute David Golumbia. L’histoire nous a prouvé tout le contraire. N’importe quelle enquête sur le bitcoin et la technologie blockchain démontre par ailleurs que ses principaux contributeurs flirtent avec l’extrême droite, qu’il s’agisse de Timothy May, Nick Szabo ou Hal Finney, que l’on soupçonne de se cacher derrière le mystérieux personnage de Satoshi Nakamoto qui a créé le bitcoin. Dans son ensemble, la communauté du bitcoin adore débattre des théories d’extrême droite, allant autant puiser chez le modéré Friedrich Hayek que chez les plus radicaux Murray Rothbard et David Friedman (un des penseurs américains de l’anarcho-capitalisme), jusqu’aux plus ouvertement fascistes Hans-Hermann Hoppe et Alexandre Douguine(nationaliste et traditionaliste russe, proche de Poutine). »

Le pont avec l’« alt-right » ?

Aujourd’hui, la toile néo-réactionnaire a débordé le seul secteur de la tech, et c’est en cela qu’elle peut inquiéter davantage. Elle est notamment venue abonder le ruisseau de l’extrême droite américaine renaissante. Ces derniers mois, les écrits « néo-réac » ont été largement débattus et commentés sur le Net, et notamment sur le site Breitbart News,longtemps dirigé par Steve Bannon, directeur de la campagne victorieuse de Donald Trump et incubateur de l’« alt-right » américaine, que l’on a notamment pu voir à l’œuvre à Charlottesville, le 12 août 2017, quand la manifestante antiraciste Heather Heyer a été tuée par la voiture-bélier d’un suprémaciste blanc.

Auteur du livre Alt-right, from 4chan to the White House (Pluto Press, 2018), le journaliste américain Mike Wendling décrit cette « nouvelle » extrême droite comme une « coalition lâche d’antiféministes, suprémacistes blancs, universitaires d’extrême droite ou en rupture de ban, journalistes amateurs, pseudo-scientifiques obsédés par la question raciale et trolls d’Internet ».

Du temps où il était encore en poste à la Maison-Blanche (il a été limogé en août 2017), Steve Bannon aurait appelé Curtis Yarvin pour connaître ses vues sur différents sujets. Nick Land, lui, semble prendre ses distances, se contentant de souligner que la NRx était simplement « un avertissement prophétique de la montée de l’alt-right ».

« Les néo-réactionnaires voient l’alt-right comme un mouvement plébéien et populiste. Mais dans le même temps ils se réjouissent de voir leurs idées se propager. »

Pour Benjamin Noys, il ne s’agit là que de précautions oratoires et d’une certaine forme de condescendance vis-à-vis d’un mouvement jugé bien trop populaire : « Les néo-réactionnaires voient l’alt-right comme un mouvement plébéien et populiste, souligne l’universitaire britannique. Mais dans le même temps ils se réjouissent de voir leurs idées se propager. »

« Les néo-réactionnaires ont incontestablement influencé la frange “intellectuelle” de l’alt-right, ils leur ont donné de nouveaux arguments », souligne quant à lui Mike Wendling. Des ponts peuvent-ils réellement se tisser entre grands patrons de la tech, geeks réac de la Silicon Valley, rednecks et traditionalistes de l’« alt-right » ? Rien n’est moins sûr tant ce panel semble hétéroclite et irréconciliable sur de nombreux points. « Les effets combinés de la crise du capitalisme et de la crise climatique semblent avoir libéré une vague de pensée réactionnaire, conclut Benjamin Noys. Les néo-réactionnaires sont un indicateur de plus d’une façon de penser très en vogue actuellement, qui voit dans la technologie une solution à tous les problèmes, quel qu’en soit le coût, qui entend préserver les privilèges des élites, et qui considère le peuple comme une masse disponible et jetable. »

Protéiforme, la nouvelle extrême droite américaine n’en reste pas moins vivace. Et à défaut de s’accorder sur tous les sujets, elle a indiscutablement comme ambition commune la volonté de tirer à boulets rouges contre la démocratie.

Cet article est paru initialement dans le numéro d’octobre 2018 du magazine Usbek & Rica.

https://usbeketrica.com/article/nrx-neo-reactionnaire-monarchiste-silicon-valley?fbclid=IwAR2ZtG1XA6Z9GhxIj1_P6HVfoUFTehshK-v7KKdFvjP9p3Upk0WlQOjZb4o

EN BANDE SON : 

7 réponses »

  1. Certains, comme l’universitaire Balaji Srinavasan, avancent même l’idée folle d’une sortie de la Silicon Valley des États-Unis! Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que la droite radicale flirte avec le libéralisme dans un pays où la pensée d’Ayn Rand fait figure de religion d’État? En revanche, si le monde rêvé par les apprentis sorciers

    …de la Silicon Valley paraît aussi étranger à l’âme française, c’est sans doute parce que la droite française reste profondément conservatrice.

    En effet, imagine-t-on une responsable politique comme Marine Le Pen chanter les louanges du transhumanisme ? Inversement, il est peu probable de voir un jour un entrepreneur comme Xavier Niel tirer à boulets rouges sur l’égalitarisme et la démocratie »

    A la lecture de l’article de Mathieu Bollon qui plane en le décrivant bien le survol au dessus d’un nid de coucou sa fin est un atterrissage brutal qui pèse son pesant de fossiles:
    On atterrit brutal de chez brutal.
    Comme si la France existait encore,..comme si elle n’était pas colonisée par ces forces souterraines le Janus ses deux faces: celle des Fabiens et celle de L’ultracapitalisme.
    Comme si elle n’était pas dissoute dans l’Europe.
    Comme si Le Pen représentait encore quelque chose!
    Parler encore de la droite française …
    Fossilisation française on reste au XX eme siécle
    Ces braves gens vont se prendre le XXI en pleine tête.

    Par contre votre série d’articles sur La Fabien Society et son pendant Sillyconné retourne les cartes et nous donne a voir le clairement le Grand Jeu …!

    Et aussi pour revenir aux syndrome fossiles français cela peut permettre de sortir enfin de l’éternel complot judéo maconnique binarité ringarde a mettre au placard

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    • C’est la preuve par l’absurde que le capitalisme entrepreneurial n’existe plus et que les petits patrons d’hier sont venus gonfler le prolétariat d’aujourd’hui. Pas plus que les marchés libres purs et durs n’existent, avec la financiarisation de l’économie l’entreprise d’hier s’est muée en star up d’aujourd’hui dont l’intérêt productif se mesure à une idée, à un cours de bourse et à sa capacité de rafler la mise de la dette au travers de fonds spéculatifs spécialisés dans le risque. Autrement dit ce ne sont ni l’offre, ni la demande qui sont au cœur du projet d’entreprise mais la communication autour du projet permettant d’attirer les investisseurs. La notoriété, le goodwill important mieux que la qualité intrinsèque ou l’utilité réelle du produit. L’objectif final de l’entrepreneur 2.0 étant la valorisation maximale en bourse et la revente rapide de son bébé à un groupe multinational. L’entreprise est un produit jetable à obsolescence rapide tout comme le salarié. Tout comme la souveraineté l’on parle là donc de choses et d’un capitalisme ayant peu ou pas existé à l’exception notoire de l’Allemagne. L’entrepreneur, le self mad man de légende, étant d’abord passé par la case familiale pour se fondre ensuite dans un marché coopté par des Managers au service d’actionnaires cosmopolites et d’horizons diverses et variées. Ainsi va la mondialisation…

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  2. Rappel :
    A G E N D A 2 1
    https://www.crashdebug.fr/dossiers/3289-agenda-21
    Des scientifiques mettent en garde contre la disparition des populations d’insectes qui met en danger les écosystèmes de la planète et la survie de l’humanité…
    https://www.crashdebug.fr/sciencess/15641-des-scientifiques-mettent-en-garde-contre-la-disparition-des-populations-d-insectes-qui-met-en-danger-les-ecosystemes-de-la-planete-et-la-survie-de-l-humanite
    Alors allez-vous les laisser faire ??? Je ne prétends pas « avoir » de solutions clef en main, mais participer aux débats.
    Notre Cause Commune – Instituer nous-mêmes la puissance politique qui nous manque (Étienne Chouard)
    https://www.crashdebug.fr/loisirss/73-livres/15643-notre-cause-commune-instituer-nous-memes-la-puissance-politique-qui-nous-manque-etienne-chouard
    Ces PDG aussi puissant soit ils « virtuellement » sont juste des petits Geek sous coke, il faut juste siffler la fin de la récré, et leur taper sur l’épaule (tant qu’on le peut). avant qu’ils n’aient mis la main sur des états, et des armées….. Genre Blackwater ou US Army via la dépendance à de l’IA par exemple.
    De toutes manière regardez en France Xavier Niel et Macron etc….. Ils susurrent déjà aux oreilles des politiques, et moi j’ai vu la présentation de l’école 42 de Xavier Niel, car mon fils y était pris, et je l’en ai dissuadé après avoir écouter leur présentation, du reste, la 1ere chose que vous voyez dès l’entrée c’est le slogan « OBEY » sur fond d’image année 30.
    Ce sont des fascistes, et ils l’assument, la tyrannie technologique voilà ce qui nous attend…. être mis en concurrence contre des machines, ne pas trouver d’emploi si vous n’êtes pas « augmenté » (si nous ne réagissons pas)
    Merci Lupus,
    f.

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