Art de la guerre monétaire et économique

Du bon usage du nouveau miracle allemand par Nicolas Baverez

Du bon usage du nouveau miracle allemand

 

pédagogie des réformes, insertion des entreprises dans la mondialisation… L’allemagne offre moins un modèle qu’un état d’esprit.

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Naguère critiquée pour se comporter en Chine de l’Europe, exportant la déflation et exacerbant la divergence des économies européennes via la modération de ses coûts salariaux, l’Allemagne est aujourd’hui érigée en modèle. Elle enregistre des performances impressionnantes au moment où la reprise patine aux Etats-Unis, prisonniers du surendettement et du chômage de longue durée, comme en Europe et au Japon, englués dans la déflation. Aux côtés des pays émergents, l’Allemagne est le seul des grands pays développés à avoir surmonté la crise de la mondialisation. Elle affiche en 2010 une croissance supérieure à 3 %, un déficit public largement inférieur à 5 % du PIB et un taux de chômage limité à 7,6 %.

Loin de résulter d’un simple effet de rattrapage après la brutale récession de 2009 (4,9 % du PIB), le nouveau miracle allemand est durable. Du fait de l’importance de ses exportations, qui rivalisent avec celles de la Chine, l’économie allemande a été touchée de plein fouet par le choc déflationniste de 2008 et l’effondrement du commerce mondial (- 12 %). Elle a cependant réussi à l’absorber en limitant les pertes d’emplois et son déficit public (3,3 % du PIB en 2009). Elle est ainsi la seule puissance occidentale à aborder en position de force la décennie 2010. Le modèle de l’économie sociale de marché triomphe, reconfiguré par les réformes de l’Agenda 2010 à partir de choix originaux : l’industrie contre les bulles financières ; le redéploiement de l’appareil de production en direction des pays émergents d’Europe et d’Asie contre le nationalisme économique ; la qualification de la main-d’oeuvre et la maîtrise des coûts du travail contre la distribution de pouvoir d’achat fictif ; la cogestion contre les excès du capitalisme financier ; la maîtrise des finances publiques contre l’inflation et le surendettement. Ses seuls points faibles demeurent une démographie sinistrée (1,34 enfant par femme) et le délabrement du système bancaire.

L’Allemagne a ainsi reconstitué son leadership économique et monétaire en Europe. Elle s’affirme comme le moteur de la croissance du continent. Elle diffuse la reprise auprès de ses partenaires industriels. Elle impose sans partage ses conceptions budgétaires et monétaires rigoristes au sein de l’Union et de la zone euro : surveillance renforcée des finances publiques et sanctions en cas de dérives ; austérité pour les pays surendettés ; conditionnalité stricte pour les aides aux Etats en difficulté ; contrôle accru des candidatures à l’entrée dans l’euro ; refus de tout gouvernement économique européen comme d’un principe de solidarité financière, pourtant indispensables au fonctionnement d’une zone monétaire optimale.

La réussite allemande fascine et inquiète la France, qui, comme dans les moments critiques de son histoire depuis le XIXe siècle, veut y voir un modèle. Il ne fait pas de doute que la France est menacée de déclassement en Europe comme dans le monde. Le contraste est éclatant entre Berlin et Paris, dont les ambitions sont démesurées par rapport à des moyens d’action minés par le déclin économique et social. Accablée par les trois fléaux d’un secteur public tentaculaire et improductif qui accapare 56 % du PIB, par l’extinction progressive d’une production marchande sous-compétitive, par un chômage endémique depuis les chocs pétroliers, la France se tourne aujourd’hui vers l’Allemagne, comme hier vers l’Europe, pour justifier des réformes qu’elle ne parvient pas à réaliser. Sous l’objectif de la relance du couple franco-allemand et de l’ébauche d’un gouvernement économique européen, la convergence fiscale et sociale voulue par Paris masque l’incapacité à définir une stratégie crédible de sortie de crise et la crainte d’une prochaine dégradation de la notation financière en raison du refus d’assumer la rigueur.

Si les réformes allemandes ne peuvent être dupliquées car les politiques de modernisation ne peuvent être imposées de l’extérieur, la France peut s’inspirer de leur principe et de leur méthode. Il ne fait aucun doute que le redressement français passe par la conversion d’un développement axé sur la consommation, alimentée par des transferts sociaux financés par la dette. D’où une priorité absolue à la reconstitution d’une offre compétitive et à la baisse drastique des dépenses publiques. D’où l’utilité d’une convergence vers les niveaux allemands de dépenses et de prélèvements publics – à savoir 48 et 39,5 % du PIB -, de la suppression conjointe de l’ISF et du bouclier fiscal, de l’introduction d’une règle d’équilibre budgétaire dans la Constitution. Toutefois, la France doit imaginer une stratégie propre qui corresponde à sa démographie, à ses structures diversifiées, à un système de relations sociales centralisé, à des mentalités façonnées par l’Etat. L’Allemagne offre donc moins un modèle qu’un état d’esprit : pédagogie des réformes et mobilisation des citoyens ; recherche patiente d’un consensus entre les forces politiques et sociales ; poursuite d’une stratégie de long terme ; priorité à l’insertion des entreprises dans la mondialisation et refus du protectionnisme ; primat de l’intérêt général sur les corporatismes.

Nicolas Baverez le Point sep10

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Retour sur le miracle allemand par  Lawrence White – Le 13 septembre 2010.

 George Soros et d’autres éminents économistes keynésiens ont critiqué cet été ce qu’ils considèrent être une discipline budgétaire trop stricte de l’Allemagne. Pourtant, la production réelle de l’Allemagne a augmenté à un taux annuel vigoureux de 9% au deuxième trimestre, tandis que l’économie américaine a progressé à un taux anémique de 1,6%. L’Allemagne est-elle maintenant un modèle pour la reprise ?

Dans un éditorial Juin, le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, a justifié la décision du gouvernement de réduire les dépenses, citant « l’aversion pour les déficits et les craintes inflationnistes, qui trouvent leurs racines dans l’histoire allemande du siècle passé. » Il faisait sans doute référence à l’hyperinflation destructrice des années 1920.

Pourtant, M. Schäuble aurait pu citer un autre épisode pertinent de l’histoire de sa nation. Il y a soixante-deux ans, l’Allemagne devenait un modèle de reprise, après une crise très différente. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les villes, les usines et les voies ferrées de l’Allemagne étaient en ruines. Les graves pénuries de nourriture, de carburant, d’eau et de logement posaient des défis à la simple survie.

Malheureusement, les décideurs de l’occupation perpétuaient la pénurie en conservant le contrôle des prix que le gouvernement nazi avait imposé avant et pendant la guerre. Les consommateurs et les entrepreneurs luttaient contre le régime bureaucratique de contrôles et de rationnement dans ce que l’économiste allemand Ludwig Erhard décrivit comme Der Papierkrieg – la guerre du papier. Les marchés noirs étaient partout.

Le nouveau parti social-démocrate allemand souhaitait continuer les contrôles et le rationnement, et quelques conseillers américains étaient d’accord, en particulier John Kenneth Galbraith. Galbraith, fonctionnaire du Département d’Etat américain supervisant la politique économique pour l’Allemagne occupée et le Japon, avait été le « tsar américain des contrôles de prix » depuis 1941-1943 ; il rejetait complètement l’idée de raviver l’économie allemande en supprimant les contrôles.

Heureusement pour les Allemands ordinaires, Erhard – qui devint directeur de l’administration économique des zones d’occupation anglaise et américaine en avril 1948 – pensait autrement. Une réforme monétaire qu’il avait aidé à concevoir avait été prévue pour remplacer le faible Reichsmark par le nouveau Deutsche Mark dans les trois zones occidentales le 20 Juin. Sans l’approbation du commandement allié militaire, Erhard saisit l’occasion de publier un décret abolissant la plupart des contrôles de prix et des directives de rationnement. Plus tard, il dira à ses amis que le commandant américain, le Général Lucius Clay, lui avait téléphoné après avoir entendu parler du décret et lui dit: « Professeur Erhard, mes conseillers me disent que vous faites une grosse erreur. » Erhard lui répondit : « Mes conseillers aussi. »

Ce n’était nullement une grosse erreur. Dans les semaines suivantes Erhard supprimait de la zone d’occupation britannique et américaine la plupart des contrôles de prix qui subsistaient, le contrôle des salaires, les ordonnances de répartition et les directives de rationnement. Les effets de la suppression des contrôles furent spectaculaires.

Les pénuries prirent fin, le marché noir disparut, et la reprise de l’Allemagne s’amorça. Les échanges avec des Deutsche Mark remplacèrent le troc. Les observateurs remarquèrent que les usines commençaient à fumer, que les camions de livraison envahissaient les rues, et que le bruit des équipes de construction raisonnait à travers les villes.

Le succès remarquable des réformes les rendit irréversible. Quelques mois plus tard la zone française emboîtait le pas. Les autorités alliées baissèrent ensuite les taux d’imposition de façon substantielle.

Entre Juin et Décembre 1948, la production industrielle dans les trois zones occidentales augmenta spectaculairement de 50%. En mai 1949, les trois zones étaient fusionnées pour former la République fédérale d’Allemagne, communément appelée Allemagne de l’Ouest.

La croissance s’est poursuivie avec les politiques favorables au marché du nouveau gouvernement ouest-allemand. Erhard devint ministre des Affaires économiques, servant sous le chancelier Konrad Adenauer de 1949 à 1963. L’économie ouest-allemande ne fit pas seulement mordre la poussière à l’Allemagne de l’Est, elle dépassa la France et le Royaume-Uni en dépit d’une aide bien inférieure du plan Marshall. Ce fut l’époque du Wirtschaftswunder ou «miracle économique».

Entre 1950 et 1960 la production réelle de l’économie ouest-allemande a plus que doublé, croissant à un taux annuel de près de 8%. Les économètres qui ont essayé d’analyser les différents facteurs contribuant à cette performance remarquable ont constaté que tout ne peut être attribué à la croissance de la main-d’oeuvre et des flux d’investissement, ou au «rattrapage» à partir d’un faible niveau initial de production. Une grande partie de la croissance de cette période est expliquée par une politique économique de qualité.

Erhard succéda à Adenauer en 1963 et fût chancelier trois ans. Son succès électoral traduisait l’approbation des politiques qui avaient enclenché le Wirtschaftswunder.

Erhard tirait ses idées des économistes pro-marché de l’Université de Fribourg, en particulier Walter Eucken, qui a développé une philosophie libérale classique connue sous le nom d’Ordo-libéralisme.

http://www.wikiberal.org/wiki/Ordo-lib%C3%A9ralisme

 L’intérêt pour les idées Ordo-libérales diminua en Allemagne après 1963, éclipsé par l’économie keynésienne. L’État-providence progressa. L’économie s’étouffait avec les politiques favorisant les groupes d’intérêt. Ce n’est pas une coïncidence si la croissance économique a alors diminué. De 1960 à 1973, elle a été environ la moitié de celle des années 1950 et sur la période de 1973 à 1989, encore divisée par deux, à seulement 2% par an.

L’intérêt pour l’Ordolibéralisme regagna les universitaires dans les années 1970 et 1980, et il continue à jouir d’une présence institutionnelle à l’Université de Fribourg et à l’Institut Walter Eucken. Un intérêt accru aussi chez les hommes politiques pourrait être la meilleure chose pour relancer la croissance économique allemande sur le long terme.

Si M. Schäuble est sincère quand il déclare que, par comparaison avec les décideurs politiques des États-Unis, « nous avons une vision de plus long terme et sommes, par conséquent, davantage préoccupés par les conséquences des déficits excessifs et les dangers d’une inflation élevée », il peut trouver une modèle utile dans la politique de son prédécesseur il y a 60 ans.

Lawrence White est professeur d’économie à l’université George Mason aux USA./ Un Monde Libre sep10

EN COMPLEMENT : Ce que l’Allemagne doit à l’euro par Martin Wolf

L’Europe doit choisir entre la solidarité ou … le schisme! par Michel Santi

La formidable machine à exporter allemande peut se payer le luxe de réduire ses dépenses budgétaires car elle mise sur une demande internationale de ses marchandises appelée à la rescousse de sa propre relance économique. En dépit d’une croissance du P.I.B. sans précédent depuis la réunification du pays (2.2% pour le second trimestre 2010), cette situation est intenable tant le contraste entre l’Allemagne et les nations périphériques Européennes est saisissant. En effet, la Grèce s’est elle aussi distinguée pendant la même période, quoique dans un sens radicalement opposé, puisque son économie s’est contractée au même moment de 1.8% tandis que l’Espagne et que le Portugal survivent péniblement avec une croissance tout juste positive de l’ordre de 0.2%…  

Cet état des lieux pour le moins préoccupant de certaines nations faisant partie intégrante de la famille Européenne a néanmoins, aux yeux de l’Allemagne, transformé cette crise en un « happening » salutaire et hautement profitable.

 Le rendement payé par les obligations d’Etat allemandes (bunds), considérées comme valeur refuge en ces temps d’incertitudes, n’est-il pas à son plus bas historique? L’effondrement de ces mêmes rendements n’offre-t-il pas un avantage supplémentaire déterminant aux entreprises allemandes ainsi capables de se financer à bon marché pendant que les entreprises espagnoles (pour ne citer qu’elles) doivent lutter du fait de rendements sur leurs Bons du Trésor condamnés à grimper pour attirer les investisseurs? La crise grecque représente en outre une véritable aubaine car, ayant contribué à mettre l’Euro sous une pression intense, elle a du même coup dopé artificiellement les exportations allemandes. Encore mieux: l’appréciation notable de certaines monnaies, comme le Yen japonais au plus haut depuis 15 ans vis-à-vis du Dollar, ayant bénéficié d’un afflux très substantiel de liquidités en quête de sécurité en périodes de tourmentes Européennes confère ainsi un atout supplémentaire à l’Allemagne. Ses exportations inondent aujourd’hui l’Asie tout en mettant le Japon au tapis et en neutralisant sa (déjà) maigre croissance très fortement pénalisée par l’extrême fermeté de sa devise.  

La crise Européenne prouve de manière flagrante que nos responsables n’ont tiré nul enseignement de la crise ayant démarré à l’été 2007.

Les problèmes inextricables des nations Européennes et des exportateurs japonais ne sont-ils pas inversement proportionnels à l’euphorie allemande? La crise Européenne n’a-t-elle pas tout simplement démontré que notre système global était encore et toujours marqué par cette instabilité et par ces déséquilibres ayant parfois des impacts désastreux sur les activités économiques? La croissance d’un pays, voire celle d’un bloc géographique entier, n’a pas vocation à se révéler tout aussi volatile et versatile que les fluctuations de sa devise. Comment un pays rigoureux et travailleur comme l’Allemagne cède-t-il aujourd’hui aux sirènes de la facilité en multipliant ses excédents et en exploitant les déficits (et accessoirement la souffrance) des autres? Les déséquilibres et autres déficits ne se solderont pas plus positivement en 2010 qu’en 2001 ou qu’en 2007… 

Il est aujourd’hui impératif de dépasser ce stade de l’admiration béate et simpliste envers un pays puisant force et richesses de ses exportations afin de tendre vers un monde d’Etats responsables qui s’efforcent de trouver ensemble des solutions optimales aux crises financières en assumant chacun sa part du fardeau. L’industrie allemande, qui profite pleinement aujourd’hui de taux d’intérêt artificiellement bas et d’une monnaie unique rongée par la perte de confiance internationale, serait pourtant terriblement exposée en cas de déroute grecque. Un nouveau modèle de coopération dans l’intérêt des populations sinistrées et moins favorisées se doit donc urgemment d’être adopté. Un modèle où les pays du Nord – et pas toujours ceux du Sud – consentent aussi à des sacrifices.

Michel Santi sep10 Gestionsuisse.com

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