Au coeur de la création de richesse : l'Entreprise

De la déflation à la productivité par Konrad Hummler

De la déflation à la productivité par Konrad Hummler

La baisse des prix n’est pas mauvaise en soi. C’est la marge de manœuvre dont les sujets économiques disposent pour s’adapter qui importe.

Konrad Hummler. Associé-gérant de la banque Wegelin, le Saint-Gallois est un banquier atypique. (Keystone)  

La notion de spirale déflationniste repose sur l’idée que la baisse du chiffre d’affaires des entreprises induite par la contraction de la demande globale doit forcément conduire à un manque à gagner du fait de la réduction des prix de vente. Cela se vérifie si l’on admet le principe de la fixité des coûts de production. Mais si l’on intègre la possibilité que les entreprises s’adaptent à ce nouvel environnement et se donnent tous les moyens pour accroître à nouveau leurs recettes, la spirale s’arrête net. «Se donner tous les moyens»: c’est précisément là le comportement qui est attendu des entrepreneurs et s’exprime au travers de l’innovation et de l’investissement. La mise en place de processus plus intensifs en capital, par exemple, est un moyen d’accroître les revenus malgré la baisse des prix.

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Pour que l’innovation et l’investissement s’opèrent même durant les périodes économiquement sombres, il faut que les efforts consentis ouvrent la perspective de gagner à nouveau plus dans le futur. Aussi, lorsque les prévisions en matière de revenu marginal (après impôt…) s’avèrent négatives en raison notamment des déficits publics menaçants, on tend à s’abstenir de consacrer du temps, de l’énergie et de l’argent à l’amélioration des processus. C’est en cela que les programmes de relance posent problème: ils génèrent des anticipations toujours plus négatives à l’égard des revenus marginaux à venir.

Une baisse des prix, même à large échelle, n’est pas mauvaise en soi; ce qui importe, c’est la marge de manœuvre dont les sujets économiques disposent pour s’adapter à cette modification des conditions. En outre, un recul général des prix n’est pas davantage synonyme de régression économique. Au contraire: les grands progrès technologiques sont de nature déflationniste, dans la mesure où ils permettent un abaissement des coûts de production et un accroissement de la productivité, et qu’en fin de compte, il n’y a pas diminution mais augmentation des biens consommés, à des prix inférieurs. On pourrait parler ainsi de «bonne déflation», concept qui revient d’ailleurs sporadiquement dans la littérature économique.

La marge de manœuvre d’une entreprise pour s’adapter à un changement d’environnement n’est évidemment pas uniquement fonction des conditions cadres (fiscales) prévues, mais aussi de sa situation financière propre, autrement dit de son degré d’endettement. Aborder une phase déflationniste avec un lourd endettement, c’est risquer de sombrer avec elle. Pourquoi cela? Parce que les coûts liés au service de la dette sont fixes et que ce poste de dépenses ne peut donc être ajusté. Les phases de déflation, qu’elles soient dues à une récession ou à une avancée technologique, sont par conséquent aussi des périodes de restructuration. Il s’agit pour l’essentiel de convertir des capitaux étrangers en nouveaux fonds propres, les anciens fonds propres ayant été épuisés pour cause d’insolvabilité. Retarder artificiellement un processus d’assainissement ne fait qu’empêcher la libération de forces innovatrices et barrer la route aux investissements. A cet égard également, bon nombre des programmes de relance visant en premier lieu à maintenir des emplois et à soutenir par là même des structures pour la plupart archaïques, vont dans un sens totalement opposé. Quant à l’argent bon marché grâce auquel le poids de la dette est rendu supportable, il ne favorise pas non plus le processus d’assainissement.

Sous-estimation grossière de la flexibilité dont les entreprises sont capables pour accroître leur productivité et propension à maintenir des dettes excessives (y compris certains emprunts d’Etat) à une valeur illusoire: tels sont les ingrédients clés des recettes erronées défendues par les adeptes du keynésianisme comme Krugman ou Stiglitz et transposées sous forme de politique aux Etats-Unis et en Europe. Face à l’échec manifeste des mesures prises, les critiques se font enfin plus fortes. Mais quant à savoir si cela suffira à provoquer un sérieux changement de cap, il y a tout lieu d’en douter. (…)

Revenons à la succession d’avancées technologiques qui rivalisent d’importance avec la découverte de la machine à vapeur, et tentons d’en établir la liste. L’augmentation massive de la puissance de calcul des ordinateurs arrive évidemment en tête. Même ceux qui se souviennent encore des premiers PC chèrement acquis dans les années 1980 ou qui, avant cela, se sont débattus avec les grands ordinateurs «mainframe» des universités, ne peuvent véritablement mesurer le bond incroyable qui s’est opéré dans nos bureaux en termes de performance. Il est intéressant de relever que dès le départ, on a régulièrement prédit la fin de cette évolution exponentielle, mais que cette fin se fait toujours attendre. En d’autres termes, le progrès technologique lié à la puissance de calcul est toujours en marche.

La puissance de calcul ne génère en soi aucun gain de productivité, lesquels découlent plutôt de l’utilisation des capacités ajoutées. Ces nouvelles capacités sont selon nous au nombre de deux, et chacune d’elle possède un potentiel explosif aux plans économique et social. La première est la révolution de la communication qui, au travers d’Internet et de la téléphonie mobile, a fait de l’information un bien disponible à l’échelle globale et ultra bon marché. La seconde est la gestion des processus sans laquelle aucune exploitation industrielle ni aucun véhicule à moteur moderne ne fonctionneraient aujourd’hui. Mesurer, contrôler, corriger: telles sont les fonctions qui, des machines à café aux chaînes de production en passant par les avions, assurent le bon déroulement des opérations d’une manière entièrement automatisée et avec la plus haute fiabilité.

Une autre avancée, éloignée des technologies de l’information mais grande bénéficiaire de l’accroissement de la puissance de calcul, se produit actuellement dans le secteur de la microbiologie. Nous progressons lentement dans la compréhension du vivant. Si bon nombre de données et de processus échappent certes au néophyte (un problème auquel les articles de qualité littéraire publiés par le professeur de biochimie Gottfried Schatz dans les colonnes de la NZZ pourront certainement remédier partiellement), une chose du moins est sûre: le fait que notre savoir et notre savoir-faire accèdent aux plus petits éléments constitutifs de l’être humain, des plantes et des animaux, modifie pour ainsi dire toutes les hypothèses et les limites, de la médecine jusqu’à la nutrition pour ne citer que deux domaines parmi d’autres. De même, notre palette de possibilités s’élargit au travers des percées réalisées dans les nanotechnologies ou l’exploitation des ondes électromagnétiques – génération de chaleur et de lumière, utilisation des fréquences les plus basses, principalement pour la communication. En résumé, on retiendra que tout va dans le sens d’une exploitation nettement plus efficace des ressources existantes.

Si une telle évolution fascine, c’est parce que dans de très nombreux cas, cette meilleure exploitation concerne l’ «utilisateur final», autrement dit le consommateur ou, d’une manière plus générale encore, l’individu. Nous avons déjà évoqué les machines à café et les voitures. Les téléphones portables, les smartphones et les iPads devraient également être cités. Avons-nous seulement conscience qu’au travers de tous ces instruments, nous sommes réellement devenus infiniment plus riches? «Plus riches» au sens éminemment économique, puisque nous retirons une utilité personnelle sensiblement plus grande qu’auparavant. Chacun a désormais une cafétéria installée dans sa propre cuisine, peut transformer sa cuisinière en four à pizza en un tournemain et télécharger ensuite La Dolce Vita depuis Internet pour le projeter sur son «home cinema». Equipé d’un appareil reflex acquis pour un prix somme toute raisonnable, chacun peut faire des photos d’une qualité quasi professionnelle, alors qu’avec le logiciel «Garage Band» par exemple, on peut s’offrir à domicile un studio d’enregistrement top niveau. Grâce au courrier électronique et autres outils, les travaux de bureau ont été relégués au rang d’occupations annexes. Désormais, plus rien ou presque ne fait obstacle à notre besoin d’informations et à notre soif de connaissances: journaux, magazines et ouvrages en tout genre affluent vers nous par voie électronique. Avec Wikipédia, nous avons accès à l’encyclopédie la plus complète qui ait jamais vu le jour, et ce dans toutes les langues du monde. Enfin, les «plateformes sociales» telles que Facebook nous permettent de satisfaire de manière presque illimitée l’énorme besoin de communication hérité de nos lointains ancêtres arboricoles. (Pour éviter tout malentendu: l’accroissement du profit économique de l’individu ne coïncide pas forcément avec des valeurs morales supérieures, mais tel n’est pas le propos.)

Dans l’attente d’un wealth effect

Ce qui fascine d’autant plus, c’est que l’avancée technologique décrite n’est pas et n’a jamais été l’apanage d’une petite élite nantie; elle a été «socialisée» quasiment jusqu’au niveau des bidonvilles. Nous avons récemment lu un article sur les aborigènes de Papouasie Nouvelle-Guinée: il se trouve que ces hommes, qui chassent encore à l’aide d’arcs et de flèches et qui, de temps à autre, revendiquent une plus large autonomie en abattant des soldats indonésiens, communiquent au moyen de téléphones portables… L’accroissement de l’utilité individuelle peut évidemment servir aussi à des fins violentes, voire criminelles; mais ce qu’il faut retenir, c’est que nous tous – du haut de l’échelle sociale jusqu’en bas ou presque, de New York City aux îles du Pacifique en passant par le pays d’Appenzell –, sommes devenus nettement plus riches en quelques années.

Ce «bénéfice exceptionnel» généré par les différentes poussées technologiques des vingt dernières années n’est toutefois guère visible dans les comptes nationaux: dès le moment où il ne peut être imputé à une chaîne de création de valeur entre matières premières et consommateurs, l’accroissement du profit individuel n’est pas comptabilisé. Ce qui est obtenu gratuitement ne répond pas à la définition de «création de valeur» et n’est donc pas enregistré, alors même que la chaîne de création de valeur est à l’évidence affectée par la disparition de biens et services qui suscitaient jusqu’ici une demande. Ici également, les conséquences d’une «bonne déflation» sont particulièrement frappantes. Quoi qu’il en soit, nous sommes d’avis que les effets secondaires liés à l’augmentation de la richesse sont appelés à stimuler le circuit économique dans une plus large mesure au cours des années à venir, et percevons dès lors «une lueur d’espoir à l’horizon». Celle-ci est déjà bien visible dans les pays émergents et les pays jadis en développement. Ce n’est pas – ou à la rigueur pour une part nettement plus limitée qu’on ne l’admet généralement – un «policy mix» plus judicieux ou plus intelligent qui donne des ailes à des pays comme la Chine ou l’Inde; l’énorme croissance dans ces parties du monde est bien davantage le fruit de l’émancipation par l’efficience survenue au niveau individuel. Des phénomènes semblables devraient également se manifester dans les pays hautement développés, sous une forme atténuée tout au moins. Ce que nous voyons pour les années à venir, c’est un «wealth effect», autrement dit un élan de croissance induit par l’accroissement de la richesse. (KH)

konrad hummler  Wegelin & Co, Extraits du dernier Commentaire d’investissement du 4 octobre 2010 

EN LIEN et pour poursuivre la lecture passionnante de ce commentaire d’investissement :

 http://www.wegelin-anlagekommentar.ch/download/medien/anlagekommentar/kom_273fr.pdf

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