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Another bric in the Wall : En Russie, l’affaire kafkaïenne des Pussy Riot

Another bric in the Wall : En Russie, l’affaire kafkaïenne des Pussy Riot

La presse commente l’affaire kafkaïenne des Pussy Riot en Russie.  Soit trois jeunes femmes encagoulées et avec guitares qui avaient dansé et chanté une «prière» en février dans la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, demandant à la Sainte Vierge de «chasser Poutine».

Le «sacrilège» des punkettes en la cathédrale Saint-Sauveur de Moscou ravive les forts soupçons de collusion entre l’Eglise et l’Etat au sein du régime de Poutine. .La justice russe a rendu un verdict pour l’exemple en condamnant les trois punkettes des Pussy Riot à deux ans de camp. Au terme d’une affaire qui a opposé depuis des mois le pouvoir politique, l’Eglise et les punkettes des Pussy Riot. Retour sur ce que certains n’hésitent plus à qualifier de «farce judiciaire» et de crasse entrave à la liberté d’expression

Vladimir Putin & Dmitry Medvedev, painted portraits DDC_7583.jpg

C’est une affaire comme on les aime, qui ne peut arriver que dans le saint des saints de toutes les Russies. Et c’est «LE sujet de conversation en Russie» – selon Atlantico.fr – qui met dos à dos le pouvoir politique, l’Eglise orthodoxe et un groupe bien innocent de punkettes impertinentes à l’avant-garde des nouveaux contestataires, les Pussy Riot. Soit, littéralement, les Vagins enragés, cinq jeunes femmes encagoulées, avec guitares et sonorisation peu discrète, qui avaient dansé et chanté une «prière punk» en février dernier dans la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, demandant à la sainte Vierge de «chasser Poutine». C’était peu avant l’élection présidentielle. Quelques vidéos explicites sont disponibles sur YouTube, qui montrent un type de show et une musique qui ne font pas dans la dentelle.

Depuis, après de nombreux rebondissements, l’attitude intransigeante de la hiérarchie orthodoxe russe dans cette affaire a bien écorné l’image de l’Eglise dans la société. Elle a troublé une partie des fidèles, y compris des prêtres, pour qui pardonner aux jeunes femmes aurait été plus conforme aux valeurs chrétiennes. A l’occasion de leur récent procès, l’Eglise orthodoxe «a eu tort de donner tant d’importance à cette affaire et d’adopter une position rigide, ce qui a fait de ces femmes des martyres», estime Vladimir Oïvine, du site Credo.ru, spécialisé dans les affaires religieuses.

PLUS DARBITRAIRE  ET DAUTORITARISME OBSCURANTISTE EN SUIVANT :

«Pire qu’un meurtre»

Le patriarche Kirill avait en effet qualifié leur action de «sacrilège» et le porte-parole du patriarcat, Vsevolod Tchapline, estimé que les jeunes femmes avaient commis un «crime pire qu’un meurtre» et devaient être «punies». «Les Pussy Riot, disent les agences de presse notamment reprises par 20 minutes qui en a fait un joli fonds de commerce, s’étaient placées devant l’iconostase, avaient fait quelques génuflexions et signes de croix, et la mélodie de leur «prière» ressemblait à un chant religieux. Autant d’éléments choquants pour de nombreux croyants.»

Ainsi, ce qui devait arriver est arrivé: «Nadejda Tolokonnikova, 22 ans, Ekaterina Samoutsevitch, 29 ans, et Maria Alekhina, 24 ans, accusées de «hooliganisme» et d’«incitation à la haine religieuse», contre lesquelles le procureur a requis trois ans de camp, ont affirmé avoir voulu ainsi dénoncer la «collusion de l’Eglise et de l’Etat» en Russie.» A ce sujet, voir le dossier très complet constitué par le Guardian britannique. Et le portrait artistique bien documenté que brossent Les Inrocks de ces filles plutôt roboratives et fières des «retombées politico-médiatiques» que détaille Le Huffington Post France.

«La miséricorde et l’amour»

Selon un institut de sondage réputé mais actuellement bloqué par une menace virale, le Centre Levada, 47% des Russes considèrent qu’une condamnation des Pussy Riot à sept ans de camp, le maximum prévu par la loi dans leur cas, aurait été tout à fait justifiée. Cette attitude négative est cependant loin de faire l’unanimité. «C’est une honte. […] Le vrai sacrilège, c’est de les juger au nom du Christ. La foi chrétienne, c’est la miséricorde et l’amour», a écrit sur le site Grani.ru un prêtre de Moscou, le Père Viatcheslav Vinnikov, 74 ans, dans une critique ouverte du patriarcat.

Professeur à l’Académie de théologie, le Père Andreï Kouraïev, qui est également un des blogueurs orthodoxes les plus connus, a plaidé lui aussi pour la clémence, même s’il considère que la prestation des Pussy Riot dans la cathédrale est «une chose exécrable», dit-il dans un entretien accordé à Novaya Gazeta. «L’Eglise n’a pas à jouer les procureurs et demander des châtiments sévères», avait-il aussi déclaré à l’hebdomadaire moscovite The New Times.

Madonna au combat

Mais ce n’est pas tout. Car une centaine d’artistes russes de premier plan, parmi lesquels le cinéaste Andreï Kontchalovsky et les écrivains Lioudmila Oulitskaïa et Boris Akounine, ont pris la défense des Pussy Riot, désapprouvant à la fois la gravité des charges retenues contre elles, leur maintien en détention pendant cinq mois et la position du patriarcat. Et après les protestations d’intellectuels et d’artistes connus tels que Madonna, Yoko Ono, ou les cinéastes polonais Andrzej Wajda et Agnieszka Holland, une mobilisation générale, à l’enseigne de «Free Pussy Riot» s’est organisée au plan européen, notamment via le Web, qui annonce un «Global Day» ce vendredi 17 août, qui est le jour du verdict judiciaire, explique LaTéléLibre. Car «Pussies worldwide keep rioting!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!» s’exclame un internaute sur la page Facebook du groupe.

Pour le quotidien des affaires Vedomosti, l’Eglise est en train de commettre «sa plus grande erreur depuis 1901», quand l’écrivain Léon Tolstoï avait été excommunié. Pour de nombreux observateurs, le procès des Pussy Riot est embarrassant pour l’Eglise et pour le patriarche, qui avait été critiqué pour avoir soutenu publiquement Vladimir Poutine à l’élection présidentielle de mars et condamné le mouvement de contestation qui se développait alors contre le Kremlin, accentuant ainsi pour certains le sentiment d’une trop grande proximité entre l’Eglise et l’Etat. Mais en avril dernier, Dmitri Medvedev, alors président de la Russie, voyait les choses tout autrement: il avait «déclaré que les Pussy Riot avaient obtenu ce qu’elles escomptaient, à savoir la popularité», résume la radio La Voix de la Russie.

L’autoritarisme éclairé

Dans une remarquable analyse traduite par Courrier international qui dénonce cette collusion entre les deux pouvoirs, la Nezavissimaïa Gazeta écrit que «cette jeunesse en colère a instinctivement deviné où frapper le pouvoir, et a touché le système idéologique en plein cœur», comme le révèle une petite chronologie de leurs faits et gestes. «L’autoritarisme éclairé s’applique à ceux que l’on pourrait appeler les «catégories patriarcales» de la société, des gens vulnérables qui n’ont pas réussi dans la vie, qui ne sont pas dotés de qualités telles que la volonté et l’aspiration à concrétiser leur potentiel. Cette idéologie, qui s’adresse à un niveau de conscience qui prend tout au premier degré, doit satisfaire les exigences vitales de ce type de population, à savoir son besoin de protection sociale, de morale, son sens de l’importance nationale.»

Et d’expliquer que «du point de vue de la conscience patriarcale, le contrat tacite du pouvoir avec ses électeurs consiste à leur assurer un niveau de vie acceptable, en échange de quoi il a carte blanche en ce qui concerne la manière d’administrer le pays. Mais pour ce qui touche à la morale, le pouvoir est obligé de s’associer étroitement à l’Eglise, car la pensée patriarcale lie morale et religion. Quant au sens de l’importance nationale, même si la machine de propagande parvient à le conforter, l’Eglise apporte là aussi une aide inestimable, car, depuis toujours, dans la conscience patriarcale, nationalité et foi orthodoxe sont synonymes.» Voilà donc de quelle machine sont victimes les Pussy Riot, qui mènent «la lutte contre l’oppression étatico-religieuse», indique le site Slate.fr.

«Les minettes en révolte!»

Un journaliste russe s’est d’ailleurs amusé à concevoir un dialogue imaginaire entre le président russe Vladimir Poutine et le premier ministre britannique David Cameron. Ce dernier cherche à l’alerter sur la situation des chanteuses arrêtées. Mais le dirigeant russe ne semble pas vouloir comprendre… Extrait: «Cameron, qui bouscule l’interprète pétrifié. – Monsieur Poutine, je vous parle du groupe musical féminin Les Vagins enragés, qui passe devant un tribunal à Moscou pour une prestation sans autorisation! Poutine, conciliant. – Aaah! Vous auriez pu le dire tout de suite! Cameron, d’un ton impératif. – Nous sommes inquiets du fait qu’il est question de les condamner lourdement! Poutine, avec un hochement de tête. – Qui ça? Cameron, qui se met soudain à parler un russe impeccable. – Les minettes en révolte! […] La colère du vagin! Pussy Riot! Poutine, accommodant. – Oui, bien sûr. Une lourde peine, ça ne serait pas adapté. [Cameron pousse un soupir et se rassoit.]»

Alors c’est bien simple, et c’est l’écrivain russe Alexandre Skorobogatov qui le dit dans Le Monde: «Stupéfaction et incrédulité totale, voilà ce que je ressens devant [cette] farce judiciaire […]. Je pensais que la détention préventive de plusieurs mois des jeunes mères en raison d’une innocente «prière punk» était le summum de la cruauté arrogante du régime Poutine, mais c’est le procès de fond, entamé le 30 juillet, qui révèle véritablement l’insatiable anarchie et l’arbitraire qui rongent la Russie de Poutine. La gigantesque, presque irréelle, absurdité du procès fait penser à une sombre chimère kafkaïenne devenue réalité.»

Une société «rigidifiée»

Cette réalité, la voici, résumée dans un éditorial de Courrier international: «Peut-on raisonnablement qualifier d’artistes les trois punkettes qui ont osé défier […] l’Eglise orthodoxe et le chef du Kremlin […]? Peut-être pas, mais au fond on se fiche royalement de la qualité musicale du trio […] et on ne peut que se réjouir du tintamarre médiatique déclenché par leur procès au sein de la communauté internationale. Car ce qui est en jeu, une fois de plus, sur cette terre russe, c’est bien la liberté d’expression, un trésor qui ne supporte ni les entraves ni les jugements à l’emporte-pièce, et encore moins l’imposition de normes morales ou sociales. Provocatrices, les Pussy Riot? Elles tombent donc à pic pour secouer le carcan d’une société russe totalement rigidifiée.»

  • L’ombre de Tolstoï sur un procès simpliste

La justice russe a rendu un verdict pour l’exemple en condamnant les trois punkettes des Pussy Riot à deux ans de camp

Le verdict est sévère: 2 ans de travaux forcés, destinés à des personnes qui ont commis un crime grave. Las, les Pussy Riot ont été reconnues coupables vendredi de «hooliganisme» et d’«incitation à la haine religieuse», alors que leur but était de dénoncer la trop grande proximité entre Eglise et Etat en Russie.

On a pu lire dans la presse libérale russe que l’Eglise s’apprêtait à commettre «sa plus grande erreur depuis 1901», lorsque Tolstoï avait été excommunié. Quel embarras pour elle et son patriarche, vilipendé pour avoir soutenu Poutine lors de la présidentielle de mars et condamné le mouvement qui se développait contre le Kremlin! Rien de tel pour aiguiser le sentiment de collusion.

Voilà donc bien punie l’avant-garde des contestataires. La justice a rabattu le caquet de cette jeunesse au flair truffier qui a su où frapper le pouvoir: au cœur de sa mécanique idéologique. Les Pussy Riot ont bravé le fameux «autoritarisme éclairé» du système. Celui qui établit le contrat tacite du pouvoir avec ses électeurs consistant à assurer un niveau de vie correct en échange d’une carte blanche administrative.

Mais la morale, c’est autre chose! Et l’erreur de la pensée patriarcale est de la lier à la religion. Comment éviter ensuite la farce judiciaire? Malgré ce verdict navrant, on ne peut que se réjouir du tohu-bohu déclenché par cette affaire au plan international. Car plus que de morale, il s’agit ici de défendre la liberté d’expression, bafouée pour l’exemple. Dans cet esprit simpliste qui consiste à prendre tout au premier degré, même l’insignifiance artistique.

Par Olivier Perrin/Le Temps aout12

 EN BANDE SON :

7 réponses »

  1. Another brick in the wall…Pink floyd n’a jamais fait ce genre de provocation dans un lieu de culte. Quand au fond de cette affaire, les mêmes réactions indignées s’il s’était agit d’une mosquée ou d’une synagogue?

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  2. Je me permet de vous proposer un autre son de cloche sur le sujet et qui s’éloigne quelque peu de ce tissu de propagande répété à souhait par la presse occidentale.

    On commence par le point de vu de l’église Orthodoxe Russe
    http://www.lecourrierderussie.com/2012/08/17/l-eglise-orthodoxe-ne-peut-pardonner-une-offense-faite-a-dieu/
    Impossible de nier le blasphème. A titre de comparaison, j’invite quiconque à effectuer se genre d’acte haineux sur le thème anti musulman dans une mosquée ou anti juif dans une synagogue en France afin de voir quelle traitement sera fait par la presse à son sujet.

    Pussy Riot, de qui parle-t-on, par Alexandre Latsa
    http://www.alexandrelatsa.ru/2012/08/pussy-riot-pourquoi-une-telle.html
    Des militantes LGBT aux actions particulières, mention spéciales à l’orgie de femme enceinte au musée, puis à la masturbation avec une carcasse de poulet dans une épicerie (vidéo disponible pour les amateurs…) Si seulement la profondeur de leur réflexion égalait la profondeur de leurs vagins, on pourrait peut être en tiré quelque chose, mais même pas. Alors les superbes interprétations type slate.fr me font bien rire.

    A l’apposé, l’analyse d’Alexandre Douguine me sied mieux.
    http://zebrastationpolaire.over-blog.com/article-verbatim-alexandre-douguine-sur-l-affaire-pussy-riot-109115910.html

    Il vaut mieux éviter tous articles de presse occidentale sur la Russie sur tout ce qui s’approche du pouvoir ou de la politique. D’autant plus si cet article s’appuie sur des citations croisés avec tout ce qui peux exister de pire comme presse système.

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  3. Sans defendre Poutine au moins il assume clairement son autocratie
    Alors qu’en Europe certains le sont aussi mais en douce et par derriere

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