Changes et Devises

Une sécession: pourquoi pas? Par Jean-Pierre Béguelin

Une sécession: pourquoi pas? Par Jean-Pierre Béguelin

Catalogne, Ecosse et autre Crimée, la sécession est à la mode. Après tout, pourquoi pas si les populations le désirent, d’autant que le coût du divorce dépendra du régime monétaire qui suivra la séparation… Loin des sentiers battus, voire iconoclaste, la dernière chronique de Jean-Pierre Béguelin

 

Rêve pour les uns, cauchemar pour les autres, la sécession est à la mode: l’Ecosse votera en septembre, la Catalogne unilatéralement en novembre, alors que le gouvernement actuel du Québec veut reposer une troisième fois la question à ses citoyens. Et on ne compte plus les pays dans lesquels un parti puissant ou une fraction de la population désirent l’indépendance tels la Belgique, la Moldavie, l’Ukraine et, pourquoi pas, l’Italie, en Europe, tels, outre-mer, la Libye, le Mali, la Thaïlande, le Pakistan et d’autres encore, ne vient-on pas de créer un nouvel Etat en Inde? Sans oublier la longue liste des pays et territoires dont les frontières nationales s’estompent sous nos yeux: la Syrie, l’Irak, l’Afrique sahélienne, la Somalie et, demain peut-être, voire sans doute, l’Afghanistan.

Dans les pays développés, les conséquences fiscales de la récession 2008-09 expliquent en partie cet attrait renouvelé pour les charmes apparents de l’autonomie, les régions séparatistes ne voulant très souvent plus payer pour le reste du pays, supposé plein de paresseux et de profiteurs; certains politiciens bavarois ne se sont-ils récemment pas mis à plaider pour supprimer la péréquation fiscale entre les Länder allemands? Mais ce refus de solidarité ne fait en général que traduire des divergences plus fondamentales, religieuses, linguistiques ou simplement ethniques, entre la ou les régions sécessionnistes et les autres. Si ces antagonismes se creusent au point que les diverses populations refusent de partager le pouvoir central, que faire?

En appeler systématiquement, au nom d’un ordre international dépassé, au maintien de l’unité nationale et territoriale d’un pays qui se délite, comme vient de le faire le président Hollande pour la République centrafricaine, est une hypocrisie diplomatique qui ne fait le plus souvent que repousser le problème. En effet, même si aucune sécession n’est simple et beaucoup ont été des échecs comme on le voit avec le Soudan du Sud, diviser aussi rapidement que possible un territoire qui n’a plus de pays que le nom évitera probablement des troubles sans fin. Ainsi, et pour mémoire, l’indépendance de l’Irlande permit à l’Angleterre de sortir des dilemmes politiques qui la déchiraient depuis plusieurs lustres, la partition de Chypre stoppa une confrontation de plus en plus sanglante entre le nord et le sud de l’île, la division pacifique et rapide entre la République tchèque et la Slovaquie, réunies fort arbitrairement en 1919, évita sans doute un problème d’endettement supplémentaire dans l’Eurozone.

Mais – dira-t-on – en favorisant de telles sécessions ne risque-t-on pas de créer moult pays trop petits pour pouvoir simplement survivre? En d’autres termes, quelle taille minimum un pays souverain doit-il atteindre pour être viable? Nul ne le sait. L’expérience nous montre toutefois qu’un territoire indépendant n’a pas besoin d’être très grand pour croître correctement, comme c’est le cas, par exemple, de Palau, 18 000 habitants et 500 000 méduses inoffensives d’Océanie, vivant relativement bien grâce au tourisme et à la pêche. Comme aucune économie ne peut vivre en complète autarcie – même pas la Corée du Nord –, un micropays doit, pour pouvoir durer, être capable d’exporter quelque chose pour payer ses importations, donc se spécialiser, ce qui est le plus souvent possible. Il serait alors préférable pour lui qu’il ne soit pas trop endetté vis-à-vis du reste du monde, sinon il devra, à niveau d’exportations donné, réduire d’autant ses achats externes, donc son bien-être, pour pouvoir servir une telle dette. En cas d’indépendance, l’Ecosse compterait sur son pétrole, le Québec sur ces barrages et la Catalogne sur la force supposée de son économie, tandis que Genève, que certains esprits rêvent de revoir en «Parvulissime République» indépendante, ne pourrait certainement plus s’appuyer sur le secret bancaire pour ce faire.

Plus que l’endettement externe cependant, c’est la rupture plus ou moins prononcée des liens économiques et juridiques de toutes sortes qui va dicter le coût d’une sécession, surtout si celle-ci est hostile ou disputée. Même si tout se fait à l’amiable, même si – ce qui est rarement le cas en réalité – la liberté des échanges de biens, de services et de facteurs est totalement préservée, tout dépendra à la fin du régime monétaire qui naîtra de la désunion. Le coût sera d’autant plus élevé si le ou les nouveaux Etats créent leur propre monnaie car, dans ce cas, une masse de transactions purement domestiques jusqu’alors seront dorénavant soumises au coût et au risque de change. En battant sa propre monnaie en revanche, chaque partie conservera ou gagnera son autonomie monétaire tant interne qu’externe, ce qui lui permettra, par exemple, d’adapter son cours de change aux exigences de sa nouvelle spécialisation internationale. Il reste qu’entre les mains de dirigeants sans expérience, un tel pouvoir est dangereux; n’a-t-on pas vu il y a quelque 20 ans le karbovanets ukrainien, encore dans la petite enfance, brûler aussi facilement que le charbon dont il paraît porter le nom.

C’est pourquoi nombreux seront, comme nombreux le furent dans le passé, les nouveaux pays – en particulier les plus petits d’entre eux – qui décideront de s’accrocher à une monnaie externe existante. Ils pourront simplement choisir cette devise comme unité de compte et laisser les billets étrangers circuler chez eux, comme le fait le Panama avec le dollar américain. Ils pourront aussi définir leur propre monnaie – renforçant ainsi l’image qu’ils sont un Etat souverain – tout en maintenant celle-ci dans une relation fixe avec une devise externe au travers d’une caisse d’émission – «currency board» en anglais – comme le fit, par exemple, la Lettonie avec le mark jusqu’en 1999, puis avec l’euro jusqu’à la fin de 2013. Ils y perdront évidemment toute indépendance monétaire et souffriront avec plus d’amplitude des mêmes chocs que la devise mère, mais ils éviteront ainsi le dérapage inflationniste qui marque trop souvent la petite enfance d’un pays.

Or choisir un régime monétaire est loin d’être simple. Alors que la Catalogne indépendante adopterait certainement l’euro – pour peu qu’il existe encore à l’époque –, le Québec serait écartelé entre les dollars américain et canadien et l’Ecosse entre livre et euros. Pour cette dernière, le débat est déjà lancé et le possible dilemme est devenu quasi shakespearien depuis que Londres a fait connaître son opposition à toute forme d’union monétaire dans laquelle Edimbourg pourrait se faire entendre. Le cas échéant, le bon choix exigera un pur malt exceptionnel…

Source Le Temps 8/3/14

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/f8d830c4-a5fe-11e3-9f50-59b3d5b64e26%7C2

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