Art de la guerre monétaire et économique

Cette guerre n’est pas celle des Etats-Unis (Andreas Höfert)/ Faux prix et vrais risques/ Le nouveau record des fonds de pension

Cette guerre n’est pas celle des Etats-Unis Par Andreas Höfert

Les Etats-Unis sont régulièrement accusés d’attiser la «guerre des monnaies». C’est méconnaître l’usage du dollar.

«Les Etats-Unis sont en train de perdre la guerre des monnaies», titrait le magazine allemand Die Zeit le 2 février. Le dollar US, qui a vu sa valeur pondérée des échanges commerciaux augmenter de presque 20% depuis juin 2014, constituerait un problème de taille pour l’économie américaine. Selon Die Zeit, celle-ci pourrait ralentir, voire stagner. On tremble pour les Américains, mais ont-ils vraiment du souci à se faire? 

En règle générale, lorsqu’une monnaie s’apprécie de 20% en quelques mois, l’économie souffre. Nous, en Suisse, en savons quelque chose. Notre indice des directeurs d’achats (PMI) a chuté d’un solide 54 à une piètre 48 durant la semaine qui a suivi l’abandon du plancher euro/franc suisse par la Banque nationale suisse. 

Toutefois, lorsque nous évoquons l’Amérique, nous ne parlons pas d’une petite économie mais d’une des plus grandes, et pas d’une monnaie de deuxième ligue comme le franc suisse, la couronne suédoise ou le ringgit malaisien, mais bien du puissant dollar US. Or, le billet vert, malgré tous ses fossoyeurs, reste la monnaie de référence, représentant plus de 60% des réserves de change mondiales et environ 80% des échanges mondiaux, dont quasiment 100% du négoce du pétrole. 

Qui plus est, la valeur du dollar ne signifie rien pour l’habitant lambda de la Caroline du Nord ou de l’Idaho. Moins de la moitié des citoyens américains détiennent un passeport. Pourquoi devraient-ils se préoccuper du taux de change? Un dollar est un dollar, point barre. 

Bien sûr, les exportateurs américains s’en préoccupent, tout comme certains responsables politiques. On entend de plus en plus que le dollar fort pèse sur les résultats de telle ou telle entreprise américaine ou ralentit la reprise économique Outre-Atlantique. Ces excuses servent toutefois trop souvent à camoufler d’autres problèmes. Il est en effet plus facile d’accuser le taux de change (et donc les étrangers qui ne respectent pas les règles du jeu) que des erreurs faites maison. De plus, les récriminations actuelles sont contredites par l’évolution de la situation aux Etats-Unis qui devraient connaître une croissance supérieure à 3% cette année, avec un chômage sous la barre des 5% en décembre. 

La demande intérieure est le premier et le principal moteur de cette croissance. Les Etats-Unis sont une grande économie qui ne dépend pas du commerce international. Depuis la Seconde Guerre mondiale, aucune reprise n’est venue des exportations de biens ou de services, qui ne représentent que 13,6% du PIB (en 2013), soit bien moins que d’autres composantes de la croissance. 

Autrement dit, une hausse de 1% de la demande intérieure a le même impact sur le PIB que 7,6% de croissance des exportations. Même en tenant compte de la part des importations dans la demande intérieure, le ratio demande intérieure/exportations reste supérieur à 6,3. 

En comparaison, le poids des exportations de biens et de services dans le PIB est presque deux fois plus important dans la zone euro ou en Chine qu’aux Etats-Unis. Or, même dans ces deux régions, la demande intérieure est un moteur de croissance: une augmentation d’un point de pourcentage de cette dernière a quatre fois plus d’impact qu’une hausse similaire des exportations. 

En plus de cette comptabilité macroéconomique, un autre argument invite les Etats-Unis à laisser filer la valeur du dollar. Dans le monde entier, la notion que la croissance passe par les exportations est devenue un cliché politique. Tel est l’objectif de chaque pays engagé dans la «guerre des monnaies»: plus son excédent commercial est important, plus il gagne en prestige. Les pays affichant un déficit commercial, comme les Etats-Unis, sont considérés comme les «perdants» de cette guerre. 

Certains pays «gagnants» y ajoutent même une notion de vertu, en suggérant que les excédents sont dus au labeur et à la frugalité. A l’inverse, un pays en déficit serait paresseux et dépensier. 

Cette attitude moralisatrice et condescendante vis-à-vis des habitants des pays en déficit n’est pas très constructive dans l’optique d’une relation commerciale. Elle fait également fi de la logique selon laquelle les excédents d’un pays doivent nécessairement correspondre aux déficits d’un autre, sauf à commercer avec Mars ou Saturne. 

Enfin, il ne faut pas oublier que les pays excédentaires ont tendance à devenir créditeurs et ceux en déficit débiteurs. Un pays excédentaire échange donc une partie de ses exportations contre de la dette des autres pays. Or, l’une des leçons que la crise de l’euro nous a apprise est qu’une dette n’est pas toujours remboursée à long terme. 

C’est pourquoi je trouve que les Etats-Unis adoptent la bonne attitude dans la «guerre des monnaies»: garder la tête froide, se concentrer sur sa demande intérieure et laisser les autres pays se battre pour acheter de la dette en dollars US, qui sera remboursée plus tard – ou peut-être même pas. 

Andreas Höfert Chef économiste, UBS Wealth Management / AGEFI SUISSE  10.02.2015

http://www.agefi.com/forum-page-2/detail/artikel/les-etats-unis-sont-regulierement-accuses-dattiser-la-%3C%3Cguerre-des-monnaies%3E%3E-cest-meconnaitre-lusage-du-dollar-391656.html?issueUID=781&pageUID=23345&cHash=1c94925ecbdf2ed70aadbecd0f09aa10

Faux prix et vrais risques Par  Marc Craquelin

Système monétaire. Les ajustements de valeur d’une devise finissent par provoquer des chutes brutales.

Le jeudi 15 janvier, la Banque nationale suisse mettait brutalement fin à l’arrimage (le «peg») de sa devise à l’euro. Calé sur une parité de 1,20 depuis plus de 3 ans, le franc suisse s’envolait de 30% en séance pour finalement s’équilibrer dans les jours suivants autour de 1,03 franc suisse pour 1 euro. Cet ajustement soudain de la valeur d’une monnaie est venu rappeler que les lois de la finance sont proches de celles de la mécanique des fluides: lorsqu’une digue lâche, l’écoulement est brutal.

Le marché anglais a connu un épisode du même ordre il y a plus de 20 ans. A l’inverse du peg suisse qui visait à freiner la hausse de la monnaie, la banque d’Angleterre défendait alors sa devise pour l’empêcher de baisser. Lorsqu’elle finit par y renoncer en septembre 1992, face à l’ampleur des flux, l’ajustement s’avéra tout aussi violent: effondrement de la livre sterling, sortie du système monétaire européen… et gloire de Georges Soros, le financier génial qui avait parié sur ce mouvement.

Les «faux prix» sont plus répandus dans le monde qu’il n’y paraît. Tant dans la microéconomie, dès l’instant où une loi encadre les prix (les notaires et les taxis français le savent bien) que dans la macroéconomie, à partir du moment où une banque centrale ou un Etat intervient de manière à influencer les marchés. Quelles que soient les méthodes utilisées, il faut dès ce moment faire preuve d’une vigilance particulière dans le but d’identifier et de surveiller ces prix artificiellement construits.

Les politiques de rachats massifs d’actifs («Quantitative Easing») menées par les banques centrales sont de véritables machines à contrôler et transformer le prix des actifs. Si la dette à 3 ans du groupe Nestlé a vu son taux passer en territoire négatif (jusqu’à -0,6% la semaine dernière), ce n’est pas à la suite d’un seppuku** collectif des prêteurs mais bien parce que les interventions de la Banque centrale européenne font émerger un nouvel univers de taux.

Dans cet environnement qui est favorable à la multiplication des «faux prix», faut-il s’attendre à de nouveaux ajustements spectaculaires? Certaines digues ont déjà lâché de façon pilotée: la dévaluation de l’euro de 16% en un an en est un exemple, mais d’autres conséquences sont bien sûr à venir. Des conséquences heureuses, sans doute, pour les champions mondiaux qui peuvent ainsi déployer leurs investissements à coût nul et parfois négatif. Mais il faut rester vigilant: l’argent gratuit augmente fortement les risques de mauvaises allocations du capital. Celles-ci ont été légion par le passé dans les secteurs «sponsorisés»: souvenons-nous du solaire! Le scénario démarre de manière générale par des investissements massifs ainsi qu’un excès de confiance initial qui est ensuite suivi de brusques déconvenues.

Le Quantitative Easing est une machine à sponsoriser l’économie toute entière. Profitons dans un premier temps de ce beau marché haussier, de la reprise naissante du crédit aux entreprises… Et dansons tant que joue la musique! Mais ne perdons pas de vue notre horizon de long terme: lorsque la confiance finira par revenir en Europe, les mauvaises allocations d’investissement referont surface et les digues protectrices céderont. Mieux vaudra alors se trouver en amont, aux côtés des entreprises qui auront efficacement alloué leur capital. A nous de bien les identifier!

Marc Craquelin Financière de l’Echiquier /AGEFI SUISSE 12/2/2015

** Le seppuku  ou hara-kiri est une forme rituelle de suicide, apparue au Japon vers le XIIe siècle dans la classe des samouraïs.

Le nouveau record des fonds de pension

Les fonds de pension mondiaux ont atteint un montant record estimé à 36.119 milliards de dollars en 2014, selon une étude du cabinet de conseil Towers Watson publiée hier. «Cette somme représente un peu plus de 80% de la richesse de ces pays», a expliqué à l’AFP un consultant du cabinet, Thierry de la Noue. Les principaux fonds de pension qui proviennent de capitalisations d’entreprises de 16 pays (dont les Etats-Unis, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et le Japon) ont vu leur encours «augmenter de 6,1% fin 2014 par rapport à 2013», selon l’étude. Les Etats-Unis capitalisent 22.117 milliards de dollars de fonds de pension, ce qui représente 127% de leur PIB. Les Pays-Bas sont le pays où les fonds de pension représentent la plus grosse part du produit intérieur brut (PIB) avec 165,5%, ils s’élèvent à 1457 milliards de dollars. En France, où les retraites sont principalement reversées par répartition, Towers Watson estime tout de même que les retraites par capitalisation représentent environ 171 milliards de dollars, soit 5,9% de la richesse nationale.

4 réponses »

  1. a 3% de croissance ils leur faudra juste 6,25 millions d’années pour rembourser leur dette,
    ils sont sauvés, c’est la sortie de crise.

    et encore comme les US ne publient plus rien ( ni M3 ni autre chiffres significatifs), ce chiffre peut évoluer de quelques années, mais est-ce important ?.

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