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A Propos des faux-monnayeurs de la pensée conformiste: Parution de l’essai, « De la Grande Guerre à la crise permanente, La montée en puissance de l’aristocratie financière et l’échec de la démocratie » de Marc Chesney

A propos des faux-monnayeurs de la pensée conformiste: Parution de l’essai, « De la Grande Guerre à la crise permanente, La montée en puissance de l’aristocratie financière et l’échec de la démocratie » de Marc Chesney

La justification implicite ou explicite du fonctionnement actuel de l’économie par l’élite intellectuelle doit être considérée comme une forme de corruption.

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« Les marchés financiers et les grandes banques ont atteint une taille, une complexité et un degré d’opacité particulièrement inquiétants, qui leur permet d’accroître encore plus leur pouvoir. » C’est le vice-­directeur du département Banque et finance de l’Université de Zurich, auparavant professeur de finance à HEC Paris qui le dit. Dans son ouvrage-­manifeste « De la grande Guerre à la crise permanente, La montée en puissance de l’aristocratie financière et l’échec de la démocratie », qui paraît cette semaine, Marc Chesney déclare que la crise financière de 2007 n’est toujours pas terminée. Il expose les causes à l’origine de cette situation et dénonce le rôle accru de la financiarisation de l’économie et la montée en puissance de l’aristocratie financière

« Au niveau international, les dirigeants élus, qu’ils soient de gauche ou de droite, n’appliquent le plus souvent qu’une seule et même politique économique, celle qui répond aux intérêts de l’aristocratie financière, et qui ne fait qu’accentuer la crise et assombrir les perspectives d’avenir : il est paradoxal qu’une petite minorité de la population mondiale soit en situation d’imposer sa volonté à l’ensemble de la société » accuse l’auteur. En appelant à une moralisation de la finance, Marc Chesney dénonce certains états de fait, comme le renflouement des grandes banques par le contribuable, les bonus astronomiques perçus par leurs directeurs. Il propose aussi des solutions simples et concrètes,  comme l’introduction d’une taxe  sur toutes les transactions électroniques, qui permettrait de fortement réduire les impôts actuels, ou la mise en place d’un processus de certification des produits financiers, pour assainir les marchés afin d’investir et financer   la   création   d’emplois.   Une   démarche   nécessaire,   selon   l’auteur,   car   pour   lui, « aujourd’hui, c’est au nom de la satisfaction de marchés financiers, qui par nature demeurent insatisfaits, que les générations actuelles souffrent », et notamment du chômage.

Un succès en Suisse alémanique

Paru en allemand en 2014, l’ouvrage (traduit en français par son auteur lui-­‐même, parfaitement bilingue) a déjà rencontré un franc succès. Qualifié de « véritable polar financier » par Helmut Hubacher, dans la Schweizer Illustrierte, il est présenté comme une lecture incontournable par la NZZ am Sonntag : « Voici quelques propositions libérales, invitant les acteurs de la finance-­‐ casino à revenir sur le chemin de la vertu (…). Dans ce petit livre, Chesney a condensé sa pensée fondamentale de manière si compréhensible qu’on peut le lire sans connaissance préalable (…). Un livre que tous les politiciens démocratiquement élus devraient considérer comme une lecture obligatoire ».

http://www.market.ch/fr/evenements/details/article/parution-de-lessai-de-la-grande-guerre-a-la-crise-permanente-la-montee-en-puissance-de-laristocratie-financiere-et-lechec-de-la-democratie-de-marc-chesney.html

 Aristocratie financière

Marc Chesney dénonce le fait qu’au niveau international les dirigeants élus – de gauche ou de droite – n’appliquent le plus souvent qu’une seule et même politique. Celle «qui répond aux intérêts de l’aristocratie financière». Parmi les exemples cités? La poursuite de politiques d’assistanat vis-à-vis des banques dites «too big to fail»; ce qui leur permet, en cas de problèmes graves, de se financer grâce au contribuable. Cette même garantie publique leur permet d’emprunter à des taux privilégiés sur les marchés. Une subvention qui ne dit pas son nom. Et qui atteint, selon le Fonds monétaire international, environ 25 milliards de dollars par an pour les deux grandes banques suisses. Soit plus de sept fois les subventions – pourtant très critiquées – allouées à l’agriculture.

Ce spécialiste du marché des options et des affaires de délit d’initiés souligne combien la complexité de la finance peut représenter un facteur de profit et de pouvoir. «Seuls les dirigeants de banques d’investissement ou de fonds spéculatifs sont supposés maîtriser cette complexité, et ils sont nombreux à occuper par la suite les fonctions les plus hautes au niveau politique ou économique», note Marc Chesney. Avant de citer les noms des responsables des Finances américains Robert Rubin et Henry Paulson. Celui du président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi. Ou encore Mario Monti, l’ex-premier ministre italien. Tous formatés au sein de Goldman Sachs.

Le vice-directeur du département Banque et Finance de l’Université de Zurich dénonce également la façon dont cette aristocratie financière se drape dans les habits du libéralisme «alors que le plus souvent ses pratiques en contredisent les principes de base». Il fait référence ici au libéralisme qui a permis un développement économique du début du XXe siècle, dont l’inspirateur, Ludwig von Mises, disait qu’il visait «le bien-être général et non celui d’un groupe particulier».

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Marc Chesney lui oppose les rémunérations des directeurs des vingt fonds spéculatifs les plus généreux aux Etats-Unis. En 2013, ceux-ci ont perçu en moyenne 1,1 milliard de dollars. Chacun. Plus de trente fois la rémunération des patrons américains les mieux payés, en dehors de la finance. Environ 25 000 fois le salaire moyen du pays. On pourrait également citer les 150 millions touchés en près de huit ans par Brady Dougan à la tête de Credit Suisse, alors que la valeur de ses actions s’est évaporée. Des chiffres qui reflètent «la perte de sens et de valeurs totale» de la finance, selon Marc Chesney. Un monde dans lequel le New Normal apparaît ainsi toujours très normal. Mais pas vraiment neuf.

http://www.tdg.ch/economie/crise/story/26676308

La mise sur un piédestal de soi-disant sommités, qui occupent des fonctions importantes sans contrôle scientifique ou démocratique suffisant, accentue cette conversion au réalisme des élites intellectuelles et donc in fine leur trahison. La nomination des prix Nobel d’économie (ou plus précisément des prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel) illustre ce problème. Médiatisés et encensés à l’excès, ils sont en position d’influencer les gouvernements en ce qui concerne leur politique économique, les entreprises dans leurs politiques d’investissement et les institutions académiques en termes de stratégies d’enseignement et de recherche. Il est inquiétant de constater que nombre d’entre eux pro- viennent de l’Université de Chicago connue pour prôner la dérégulation la plus grande possible pour les marchés – celle-ci étant pourtant l’une des causes de la crise -, et que deux de ces lauréats (Robert Merton et Myron Scholes, nobélisés en 1997) ont par la suite été associés à la quasi-faillite du fond d’investissement LTCM en 1998. D’autres lauréats plus récents ne contredisent malheureusement pas cette analyse.

En octobre 2013, une fumée blanche est apparue dans le ciel de Stockholm et trois nouveaux papes de l’économie ont été nominés: Eugene Fama, Lars Peter Hansen et Robert Schiller. Il s’agissait de les récompenser pour leurs «analyses empiriques des prix des actifs». Fort bien en soi, mais les membres du jury n’ont malheureusement pas pris le temps d’expliquer si ces analyses étaient pertinentes face à un chômage et une précarisation de l’emploi persistants. Il convient de remarquer que les deux premiers lauréats cités sont aussi membres de l’Université de Chicago, dont les dangereuses recettes continuent à être appliquées par la plupart des gouvernements. Eugene Fama est associé à la théorie de l’efficience des marchés selon laquelle les marchés financiers ne sauraient avoir tort, contrairement à ceux parmi ses acteurs qui tenteraient de l’anticiper ou de le «sur-performer», c’est-à-dire de générer régulièrement un rendement supérieur à celui d’un indice boursier comme le SMI en Suisse ou le CAC 40 en France. Ces marchés seraient la référence naturelle de notre économie, son Dieu parfait et insondable, son alpha et oméga. Or, l’existence même d’une crise contredit cette théorie. Si les marchés financiers ont toujours raison, pourquoi changent-ils d’avis aussi brusquement, comme c’est le cas lors d’une crise, alors qu’aucune nouvelle information ne saurait le justifier? Le communiqué officiel laisse songeur: ce lauréat aurait démontré qu’il était extrêmement difficile de prévoir le cours des actions à court terme. Cette évidence quotidienne mérite certainement un prix Nobel… Robert Schiller aurait montré qu’il était moins difficile de prévoir les cours à long terme que ceux à court terme. C’est certainement rassurant, mais les précisions à court terme étant extrêmement hasardeuses, on pourrait difficilement faire pire à long terme. Par ailleurs, comme personne n’est capable de définir précisément ce qu’est le long terme (1, 5, 10 ans?), ce résultat n’est pas d’une utilité flagrante. Les travaux de ces deux lauréats sont plus contradictoires que complémentaires. Le premier se fonde sur l’hypothèse de rationalité des agents économiques, tandis que le second met en avant leur caractère irrationnel. Les questions auxquelles les prix Nobel devraient répondre demeurent en suspens. Quels sont les modèles économiques ou financiers qui peuvent être encore employés? Et de manière plus générale, quelles sont les solutions susceptibles de permettre d’en finir avec la crise et de mettre la finance au service de l’économie et de la société? Manifestement, en 2013, ces questions n’ont pas été jugées pertinentes par les membres du jury, pas plus qu’elles ne l’ont été en 2014!

Des élites asservies apparaissent à des niveaux inférieurs dans la pyramide de la notoriété. À titre d’exemple, il est intéressant de mentionner le cas de Frederic Mishkin, professeur à la Columbia Business School et qui a, selon Le Monde Diplomatique, apposé son nom, en 2006, avant l’éclatement de la crise, sur un rapport intitulé «Stabilité financière en Islande» pour lequel il aurait perçu 135.000 dollars. Selon la même source, le professeur Richard Portes, de la London Business School, aurait perçu 58.000 livres pour une expertise similaire. L’économie et la finance ne sauraient être des matières uniquement techniques au point d’être réservées aux seuls initiés, à fortiori si ceux-ci ne jouent pas leur rôle. Le citoyen se doit de prendre les choses en main, puisqu’en dernière instance il assume les frais de la crise; c’est donc à lui d’exiger de ces initiés qu’ils contribuent à la résolution et non à la création de problèmes. Ce dont il devrait s’agir, c’est d’indignation et d’engagement, pour reprendre les termes de Stéphane Hessel. La diffusion d’une «fausse monnaie intellectuelle», c’est-à-dire de concepts sans valeur, de la part d’élites trop souvent asservies contribue à la prolongation de la crise et du chômage de masse.

Le monde politique est en grande partie responsable de l’actuelle crise. Aujourd’hui, c’est trop souvent de corruption pure et simple des élites dont il est question. La classe politique grecque, droite et gauche confondue, en est le parfait exemple. Dans ce pays, jusqu’aux élections de janvier 2015, il semblait plus facile de ponctionner les contribuables européens, grecs ou non, de diminuer les retraites et salaires des fonctionnaires, que d’exiger des armateurs grecs et des grandes fortunes de ce pays qu’ils paient leurs impôts.

Lorsqu’en 2010, Christine Lagarde, ministre des finances du gouvernement de François Fillon, transmit à son homologue grec, Georges Papaconstantinou, ministre des finances d’octobre 2009 à juin 2011, un CD-Rom contenant une liste de 2063 contribuables grecs disposant en 2007 de comptes auprès de la filiale suisse de HSBC, cela ne fut suivi d’aucun effet. Et pourtant, au lieu de mener une douloureuse politique d’austérité qui n’a fait qu’accentuer les problèmes, les gouvernements grecs qui se sont succédés au pouvoir jusqu’au 25 janvier 2015 auraient dû s’assurer que les contribuables grecs, disposant de comptes à l’étranger, s’acquittent de leurs impôts: le manque à gagner représente chaque année pour la Grèce des milliards d’euros. Jusqu’à cette date, où le parti Syriza a remporté la victoire aux élections et a formé un nouveau gouvernement, ni M. Papaconstantinou ni ses successeurs, le socialiste Evángelos Venizélos devenu par la suite secrétaire général de son parti, puis Yannis Stournaras, ministre des finances jusqu’en juin 2014, n’ont jugé bon d’utiliser cette liste pour demander aux personnes y apparaissant de payer leurs impôts. Monsieur Papaconstantinou a même invoqué comme excuse la perte de ce précieux CD-Rom. En effet comme il a dû regretter de ne pas pouvoir, alors en sa qualité ministre de l’économie, exiger de certains de ses amis et collègues, voire de certains membres de sa famille, qu’ils s’acquittent de leurs impôts! D’après le magazine grec Hot Doc, qui en 2012 a publié cette liste, et la première page du Wall-Street Journal daté du 2 novembre 2012, qui en a tiré un article, cette liste contiendrait les noms de deux anciens ministres, d’un conseiller du premier ministre élu en 2012, Monsieur Samaras, ainsi que ceux d’hommes d’affaires connus dans le pays. Le courageux journaliste grec responsable de cette publication a connu pendant un certain temps les foudres de la justice pour avoir osé briser l’omerta!

Le vendredi 28 décembre 2012, cette affaire prit une nouvelle tournure, puisque M. Papaconstantinou, l’ex-ministre des finances grec ayant reçu cette liste a été accusé de l’avoir falsifiée. Selon les médias il aurait effacé les noms de deux de ses cousines, filles d’un autre ex-ministre (un conservateur aujourd’hui décédé), et de leur mari. Le Pasok, parti dirigé par son successeur Evángelos Venizélos, a par la suite prononcé son expulsion… De manière générale, dans de nombreux pays, le système politique est à bout de souffle. La situation française illustre ce problème. Les grands partis, dits de majorité ou d’opposition – le Parti Socialiste et l’UMP – sont en état de décomposition avancée, rongés qu’ils sont par les scandales à répétition, les trahisons et reniements en tous genres. Le spectacle qu’ils donnent est pitoyable et indigne d’une démocratie. Des individus médiocres et corrompus arrivent à se placer au coeur du pouvoir.

La crise actuelle déborde du cadre strictement financier. Elle est aussi la crise des valeurs de notre société. Avec sa justification implicite ou explicite du fonctionnement actuel de l’économie, l’élite tient trop souvent le rôle de faux-monnayeurs de la pensée. Cette corruption, cet asservissement sont des maux qu’il faut traiter avec le plus grand sérieux, à moins de se satisfaire d’une situation où il n’y aurait «plus aucune espèce de conscience, sauf, si l’on peut s’exprimer ainsi, la conscience de l’opinion publique et celle du code pénal» comme l’écrivait Léon Tolstoï dans La sonate à Kreutzer.

L’auteur  

Marc Chesney est professeur à l’Université de Zurich après l’avoir été à HEC Paris, où il a aussi été doyen associé. Depuis de nombreuses années il développe une analyse critique du secteur financier. Marc Chesney est membre de Finance Watch (www.finance-­‐watch.org) et de Contrepoint (www.rat-­‐kontrapunkt.ch).

En appelant à une moralisation de la finance, Marc Chesney dénonce certains états de fait, comme le renflouement des grandes banques par le contribuable, les bonus astronomiques perçus par leurs directeurs. Il propose aussi des solutions simples et concrètes, comme l’introduction d’une taxe sur toutes les transactions électroniques, qui permettrait de fortement réduire les impôts actuels, ou la mise en place d’un processus de certification des produits financiers, pour assainir les marchés afin d’investir et financer la création d’emplois.

Marc ChesneyDe la grande Guerre à la crise permanente, La montée en puissance de l’aristocratie financière et l’échec de la démocratie. PPUR. 126 pages.

AGEFI SUISSE 28/4/2015

http://www.agefi.com/quotidien-agefi/archives/news/edition/2015-04-28/article/la-justification-implicite-ou-explicite-du-fonctionnement-actuel-de-leconomie-par-lelite-intellectuelle-doit-etre-consideree-comme-une-forme-de-corruption-397226.html

Un secteur financier lobbyiste

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Le soir du samedi 1er août 1914, les familles françaises comme allemandes se préparent au déchirement de la séparation. Les ordres de mobilisation générale viennent d’être affichés. Dans les villes et villages, les cloches des églises retentissent longuement. Elles portent la nouvelle tant redoutée de l’entrée en guerre, se faisant déjà l’écho des peurs et des souffrances à venir. Le premier jour de la mobilisation sera le dimanche 2 août.

DE 1914 À 2014, DE LA GUERRE À LA CRISE

Un siècle déjà s’est écoulé depuis le sacrifice de la jeunesse européenne dans les charniers de la Grande guerre. Cent ans, cela semble beaucoup et pourtant il ne s’agit que de quelques générations, et d’une société – celle de 1914 – bien proche de la nôtre, avec ses universités, ses bibliothèques, ses opéras, ses théâtres et sa littérature, avec son parlement, ses palais de justice, sans oublier ses grandes entreprises et ses banques. L’Occident pouvait alors se targuer de ses réalisations économiques, sociales et scientifiques autant que démocratiques.

Bien sûr Internet était loin d’avoir fait son apparition, mais la radio avait déjà été inventée et les médias à support papier était déjà bien développés et probablement plus diversifiés et moins contrôlés qu’ils ne le sont aujourd’hui. Les vols commerciaux n’existaient pas encore, mais les trains et voitures permettaient déjà de nombreux déplacements.

1629:couv.pngUne société instruite, civilisée, au sein de laquelle deux pays, la France et l’Allemagne, à l’apogée de leur rayonnement – tous deux de tradition chrétienne et partageant les mêmes principes fondamentaux – entreprennent une guerre désastreuse avec les armes de destruction massive de l’époque. L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, prince héritier de l’empire Austro-Hongrois, à Sarajevo le 28 juin 1914, est l’étincelle qui embrase l’Europe et la fait basculer dans l’engrenage de la destruction, du sacrifice de toute une génération, et de la ruine non seulement matérielle mais aussi morale de sa civilisation, au nom même de son salut. Une manipulation à grande échelle des populations permet d’entraîner les foules dans la barbarie afin de sauver prétendument la démocratie ou la nation. En témoigne notamment une œuvre majeure de cette époque, Les Thibault, dans laquelle Roger Martin du Gard, son auteur, prête les mots suivants à son héros: «Jamais l’humanité n’a connu un pareil envoûtement, un pareil aveuglement de l’intelligence ! ». Citer Erich Maria Remarque, dans À l’Ouest rien de nouveau, est aussi révélateur de ce naufrage de l’humanité. Il fait dire à un soldat allemand, personnage central de son roman:

« Nous sommes consumés par les faits, nous savons distinguer les nuances, comme des marchands, et reconnaître les nécessités, comme des bouchers. […] Nous sommes d’une indifférence terrible. […] Nous sommes grossiers, tristes et superficiels : je crois que nous sommes perdus. »

Perdus, ils l’étaient dans les tranchées, en un combat horrible et insensé. Ne le sommes-nous pas aujourd’hui ? L’indifférence, la grossièreté, la tristesse et la superficialité caractérisent également les mercenaires de la guerre d’aujourd’hui.

Le trader, mercenaire du XXIe siècle

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L’échange de SMS suivant, entre deux de ces jeunes mercenaires de notre époque, est à ce titre instructif:

  • – salut
  • – salut
  • – c la mort
  • – david de CS appelle au sujet des skew trades (…)
  • – je te dis ; ils vont nous défoncer (…) ; c soir tu as au moins 600m.

Que peut bien signifier ce langage guerrier autant que simpliste, voire trivial, entre individus prétendument éduqués? Renvoie-t-il à la notion de mort ? Il ne s’agit pas de 600 morts, car ici la mort est financière. Les 600m signifient 600 millions de dollars de pertes (qui dans le cas présent atteindront finalement quelque 6 milliards). Les skew trades sont-ils des armes de destruction massive ? Ces paris financiers à base de produits dérivés complexes semblent en effet s’y apparenter que trop souvent.

Le 23 mars 2012, dans la salle de trading de la banque JP Morgan à Londres, le trader Bruno Iksil, surnommé la « baleine de Londres » à cause de la taille démesurée de ses paris financiers, et son assistant Julien Grout comprennent en effet que leurs gigantesques paris sont perdants pour leur banque (c’est-à-dire en partie pour le contribuable). Leurs échanges expriment ce désarroi. Auparavant, en 2011, M. Iksil avait parié avec succès sur la faillite de plusieurs entreprises américaines. Ces paris auraient généré des gains de 400 millions de dollars pour JP Morgan, dont 32 millions de dollars d’émoluments rien que pour lui et deux de ses supérieurs hiérarchiques.

Une pièce à conviction supplémentaire permet de caractériser plus précisément l’état d’esprit en vigueur dans le milieu des banques d’investissements. Elle a pour auteur Fabrice Tourre, le centralien diplômé de Stanford qui dès l’âge de 22 ans fut recruté par la banque Goldman Sachs. Certains de ses courriers électroniques ont été utilisés par la Securities and Exchange Commission (SEC) qui a accusé cette banque d’affaires de s’être enrichie aux dépens de ses clients, c’est-à-dire de les avoir incités à acquérir des titres de créance adossés à des crédits hypothécaires particulièrement douteux, alors même que, sans que ceux-ci ne le sachent, la banque misait sur la chute de ces titres. Voici un exemple de sa prose :

«De plus en plus d’effet de levier dans le système. L’édifice tout entier peut s’effondrer à chaque instant. […] Quand je pense que c’est un peu moi qui ai participé à la création de ce produit […], le genre de truc que tu inventes en te disant: et si on créait un machin qui ne sert absolument à rien, qui est complètement conceptuel et hautement théorique et que personne ne sait pricer [évaluer], ça fait mal au cœur de voir que ça implose en vol. C’est un peu comme Frankenstein qui se retourne contre son inventeur. »

Le courriel d’un autre jeune homme confirme ce même état d’esprit. Son auteur en est Jérôme Kerviel, le trader qui aurait fait perdre 4,9 milliards d’euros à la Société Générale en 2007. Il a depuis lors été condamné par la justice alors que son employeur a curieusement évité toute peine, en dépit d’une responsabilité certaine dans la propagation de l’économie casino et de la désastreuse mentalité qui lui est associée. Kerviel écrit : « Dans une salle de marchés, le modus operandi idéal tient en une phrase : savoir prendre le maximum de risques pour faire gagner à la banque le maximum d’argent. Au nom d’une telle règle, les principes les plus élémentaires de prudence ne pèsent pas lourd. Au sein de la grande orgie bancaire, les traders ont donc juste droit à la même considération que n’importe quelle prostituée de base: la reconnaissance rapide que la recette du jour a été bonne. »

Finalement Sam Polk, ex trader pour un fond spéculatif, met en lumière une autre dimension du problème. Pour lui comme pour nombre de ses collègues, l’argent devient une drogue. Voici un extrait :

«Durant ma dernière année à Wall-Street, mon bonus était de 3,6 million de dollars et j’étais furieux car ce n’était pas assez. J’avais 30 ans, pas d’enfants, pas de dettes à rembourser, pas d’objectifs philanthropiques à l’esprit. Je voulais plus d’argent pour exactement le même motif qu’un alcoolique a besoin d’un autre verre. J’étais intoxiqué. Il ajoute plus loin : “Non seulement je n’aidais pas à trouver des solutions aux problèmes du monde, mais j’en profitais.” »

À lire ces courriels et témoignages, d’autres caractéristiques de la société actuelle émergent. Au sein de la sphère financière, le centre nerveux de l’économie, la vénalité ou l’absence de valeurs autres que financières ainsi que la vacuité morale sont dominantes. Le cynisme à l’état brut de jeunes gens désabusés, drogués à l’argent, fraîchement diplômés de nos meilleures institutions académiques, est non seulement toléré mais presque implicitement encouragé par leur employeur. Il convient à ce stade de remarquer que ces institutions s’enorgueillissent souvent de former de si brillants sujets, capables d’intégrer les salles de marchés des plus grandes banques internationales. Elles ne se posent que trop rarement la question de l’utilité sociale et de l’intégrité de leurs diplômés! Le recrutement à grande échelle de traders, c’est-à-dire trop souvent de mercenaires sans état d’âmes, permet aux grandes banques de participer activement à la guerre financière actuelle, où les paris de l’économie casino deviennent des armes de destruction massive, qui ébranlent pays et entreprises tout en produisant un chômage de masse.

Ceux qui souffrent d’un tel cynisme sont en effet légions. Une chômeuse, Isabelle Maurer, en témoigne. Le jeudi 10 octobre 2013, lors d’une émission de télévision, elle interpelle Jean-François Copé, le président de l’UMP (parti politique français), de la manière suivante: « On survit avec le peu qu’on ose nous donner. Bientôt, on ne pourra plus se payer un morceau de savon pour se laver ! Et faut encore que je dise merci ! » s’est-elle emportée.

Un autre aspect mérite ainsi d’être relevé. Une grande partie des générations actuelles estdésemparée, car confrontée à une situation apparemment sans issue et qui génère précisément la détresse.

Une guerre sans frontière

Aujourd’hui, la jeunesse européenne ne meurt plus en masse dans les tranchées ou sur les champs de bataille. Ceux d’entre elle qui disparaissent prématurément le doivent plutôt aux accidents de la route et aux suicides. Elle est pourtant enrôlée dans cette autre forme de guerre qu’est cette guerre financière, et dont elle pâtit le plus souvent. Ses maux sont la dépression, l’alcoolémie, le surpoids… qui sont précisément les corollaires de la détresse. Ses peurs: l’avenir et les risques de chômage et d’insécurité générés par la crise financière. Les générations actuelles sont hébétées par des médias qui présentent le plus souvent le futile comme essentiel et qui n’abordent l’essentiel au mieux que de manière futile. Ne possédant pas les clés pour comprendre les véritables enjeux, l’avenir leur apparaît trop souvent indéchiffrable et donc inquiétant. Un chômage de masse s’est installé durablement dans notre société avec pour conséquence une précarisation croissante des emplois et une marginalisation de pans entier de la population. Pour un chômeur, l’exclusion du monde de l’emploi signifie l’impossibilité de bâtir une vie et l’absence de tout horizon. Le vocabulaire guerrier traduit l’ampleur du mal. En l’espace d’un siècle la «bataille pour l’emploi» serait-elle une nouvelle «bataille de la Marne»? Probablement non, car si du côté français la bataille de la Marne fût une victoire, l’issue de la «bataille pour l’emploi» demeure très fumeuse. L’imaginaire «inflexion de la courbe du chômage», l’incantatoire «reprise de la croissance » relèvent dans ce pays plutôt de la propagande que de la réalité.

Plus généralement, de par le monde, la crise financière a généré plus de 61 millions de chômeurs supplémentaires, sans compter tous ceux qui sont exclus des statistiques officielles. Elle semble posséder un caractère permanent, puisque les mesures prises pour soi-disant y remédier ne font que la prolonger.

Cette profonde crise est la résultante d’une guerre financière mondiale qui spolie et appauvrit à grande échelle une large majorité de la population du globe. Ce conflit est asymétrique, car il est essentiellement mené par une aristocratie financière, une toute petite minorité qui représente à peine 0,001% de cette population.

Les théâtres de cette guerre sont multiples et situés sur différents continents. L’Europe en est un, avec aujourd’hui la Grèce et Athènes comme point focal. Certains quartiers d’Athènes ont été ravagés par ce conflit et par cette crise financière d’une rare intensité. Tant les affrontements réguliers entre manifestants et forces de l’ordre que le chômage et la précarité à grande échelle sont les caractéristiques de cette guerre sociale. Une de ses causes est qu’en 2000, la banque Goldman Sachs a permis à la Grèce de camoufler une partie de sa dette, ce qui a permis à ce pays d’intégrer la zone euro. Sans cette manipulation financière, une telle intégration n’aurait pas été possible, et cela aurait été souhaitable tant pour la Grèce que pour la zone euro.

L’Afrique est un autre théâtre de cette guerre sans frontière. Les pays perdants dans ce conflit économique et financier sont pour la plupart situés sur ce continent. Une des conséquences de leur défaite est d’avoir à subir la pollution industrielle du monde développé, c’est-à-dire de lui servir de plus en plus de dépotoir. On le sait, le fleuron de la modernité, le secteur informatique, génère des milliers de tonnes de déchets. Certains pays africains, le Ghana en particulier, sont devenus de vastes décharges à ciel ouvert. Des enfants, des adolescents, au lieu d’aller à l’école, essaient jour après jour, avec des outils de fortune, de dépecer nos ordinateurs tombés en panne, pour en extraire certains métaux et les revendre. Ils sont exposés à des produits toxiques. Leur travail est dangereux. La survie quotidienne est une guerre permanente.

Par ailleurs, dans le domaine alimentaire, la spéculation effrénée créée une pénurie dont de nombreux africains souffrent. En 2008 par exemple, selon la FAO10, plus de 900 millions d’individus souffraient de malnutrition. Pourtant, la production céréalière mondiale cette année-là aurait largement suffi pour subvenir aux besoins de l’ensemble de la population. De nos jours, tous les 24 heures, quelque 25000 personnes dont 18 000 enfants décèdent des suites de la famine.

L’Amérique est aussi un théâtre de cette vaste guerre. Dans le domaine industriel, au cœur même des États-Unis, la ville de Detroit autrefois réputée pour sa production automobile, est devenue méconnaissable. Certains de ses quartiers sont dévastés. Usines à l’abandon et maisons en ruine en sont les caractéristiques. Les cerveaux requis pour produire de manière compétitive des voitures plus petites, utilisant des moteurs hybrides, consommant moins d’énergie et qui émettraient moins de gaz carbonique, lui font défaut car ils ont trop souvent émigré à Wall-Street. En effet, le secteur financier rémunère bien mieux les ingénieurs que le secteur industriel, et ce non pas car il est plus efficace, mais parce qu’il est particulièrement subventionné.

Au Brésil, au début 2015, cette guerre financière prend un caractère particulier. Le pays souffre d’un manque de liquidité, mais au sens premier du terme. Il s’agit de l’eau, essentielle à la vie! Le sud-est du Brésil subit une sécheresse inquiétante. La situation en termes de distribution d’eau est problématique. Des mégapoles comme São Paulo et Rio de Janeiro sont touchées. Les réserves qui alimentent ces deux villes ont atteint des niveaux historiquement faibles: celle de Cantareira pour São Paulo et celle de rio Paraíba do Sul que se disputent São Paulo et Rio de Janeiro. Le rationnement de l’eau est probable. Dans l’urgence, pour faire face aux besoins, l’État de São Paulo envisage d’utiliser un réservoir d’eau polluée (celui de Billings) pour la population et ce avant qu’une véritable décontamination n’ait eu lieu, ainsi que des égouts à ciel ouverts comme les fleuves Tietê et Pinheiros pour l’industrie. Actuellement, deux phénomènes sont observés. D’une part, le niveau de pluviométrie est bien trop faible. D’autre part, lorsqu’il pleut, l’eau va se perdre dans les égouts. Certains experts estiment probable que la déforestation continue de l’Amazonie soit la véritable cause de la sécheresse exceptionnelle que connaît le sud-est du Brésil. Quant au second phénomène, la société Sabesp, responsable de l’approvisionnement en eau de São Paulo, n’a pas procédé à des investissements de canalisation sérieux depuis de nombreuses années. Elle préfère distribuer des dividendes importants plutôt que d’investir dans la modernisation du réseau. Entre 2007 et 2014 les profits de cette compagnie, une des plus rentables du pays, se sont élevés à environ 10 milliards de reals, soit 3,23 milliards d’euros ou 3,4 milliards de francs suisses. De cette somme, environ un tiers fut destiné aux actionnaires, tant publics que privés. De tels dividendes dépassent de 48% le minimum légal et sont rarement observés dans de tels secteurs d’activités. Ce qui resta des profits ne fut pas vraiment investi de manière responsable. Le taux de fuite d’eau est de 36% à São Paulo, ce qui correspond à 435 milliards de litres par an ! Pour cette société, il semble qu’il soit moins cher de laisser fuir l’eau que de procéder aux investissements permettant de rénover et réparer les canalisations. Les bonus des directeurs de cette compagnie sont uniquement basés sur les profits réalisés, sans qu’aucun indicateur d’efficacité ne soit considéré. Pourquoi rénover et réparer les canalisations, si cela fait en même temps diminuer les profits à court terme ?

La logique financière «court-termiste» est à l’origine de ces deux phénomènes. Elle correspond aux intérêts d’une élite trop souvent corrompue, et ce au détriment des besoins de base de la population. Le pays est fier d’organiser une coupe du monde de football et les Jeux olympiques en l’espace de deux ans (2014 et 2016) et néglige l’élément vital : l’eau !

La manipulation et le contrôle de l’opinion publique

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L’état actuel de notre société, basée sur une économie financiarisée, est souvent présenté comme le stade ultime et donc indépassable du développement du capitalisme. Or qu’en est- il ? La situation actuelle est-elle caractéristique d’un capitalisme en pleine expansion dont l’épanouissement pourrait perpétuellement prodiguer ses bienfaits, y compris démocratiques, à la terre toute entière ? Il est permis d’en douter ! La présente situation ne rappellerait-elle pas plutôt celle qui prévalait au début du XXe siècle, lorsque la civilisation occidentale était convaincue de sa suprématie sur le reste du monde, jusqu’au moment où … la Grande Guerre survint? À l’heure où une nouvelle guerre froide s’organise en Europe, sur la base, ou sous le prétexte des événements ukrainiens, la chute, le déclin accéléré de la civilisation sont déjà enclenchés. Les principes démocratiques de base sont bafoués, comme en témoigne le système PRISM de surveillance des communications électroniques et téléphoniques, révélé par Edward Snowden. Un État démocratique ne saurait lire les communications de ses citoyens, ou même celles de l’ensemble de la population mondiale, épier leurs faits et gestes, et demain, si la technologie le permet, essayer de lire dans leurs pensées. Il est utile de rappeler ici les termes de l’article 12 de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « Nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance ». La société décrite par Georges Orwell dans 1984, semble bien se réaliser sous nos yeux, voire même être dépassée par la réalité. La technologie a permis aux cauchemars de devenir réalité ! La démocratie part en lambeaux du fait des contrôles intensifs et généralisés de la population. L’humanité mérite une autre fin pour sa propre histoire.

La manipulation de l’opinion publique grâce au commerce de la peur est toujours plus à l’œuvre. Aujourd’hui, ce sont des monstres financiers, présentés comme des champions nationaux, qu’il faut à tout prix sauver de peur d’un cataclysme. Ceux-là mêmes qui émettent des produits financiers toxiques et qui profitent d’une crise qu’ils ont largement contribué à créer doivent être renfloués avec des fonds publics, au nom de la stabilité et de la prospérité économique ! Hier, c’était au nom de la civilisation, de la nation, de la démocratie, de la peur de la barbarie et «pour en finir avec toutes les guerres», qu’il fallait faire la soi-disante dernière. En réalité, les producteurs d’armements – Krupp en Allemagne et Schneider en France – avaient de puissants intérêts à défendre. La peur de pertes financières colossales pour les banques américaines ayant prêté des fonds à l’Angleterre et à la France fût un des facteurs essentiels expliquant l’entrée des États-Unis en guerre. Aujourd’hui comme hier, pour couvrir de puissantes banques contre les risques qu’elles ont pris, et pour les maintenir en vie, tous les sacrifices sont requis, y compris celui de la démocratie. La suite de l’extrait des Thibault, cité précédemment, conserve aujourd’hui malheureusement toute son acuité : « Jamais les forces du pouvoir n’ont imposé aux esprits une si totale abdication… »

Le pouvoir et les lobbies de l’aristocratie financière

Ainsi, les principes démocratiques sont aujourd’hui bafoués en particulier dans le domaine économique. En effet, le plus souvent, quels que soient les résultats électoraux, une seule politique prévaut, celle de l’aristocratie financière. Cette dernière est tellement convaincue de la supériorité et de la primauté de ses intérêts sur ceux de l’économie et de la société, présentées par ses lobbies comme une concomitance d’intérêts, qu’elle ne se donne pas la peine d’en discuter. Mais ce n’est pas encore le pire. La plupart de nos responsables politiques en sont aussi convaincus, ou du moins font semblant de l’être.

Cette véritable caste siphonne des montants astronomiques qu’elle est incapable de véritablement investir dans l’économie. Ces sommes circulent toujours plus rapidement dans le cadre d’une finance casino contraire à la logique de l’entrepreneur, où les paris douteux sur la faillite d’entreprises, de banques ou de pays prennent le pas sur les opérations financières standard inhérentes à la logique du capitalisme. Ce qui caractérise ces paris, c’est qu’ils sont le plus souvent réalisés en se défaussant des risques sur le reste de la société. Pour les institutions financières qui ont réussi à atteindre la taille critique et une certaine densité de connexions au sein du tissu économique et financier (institutions dites «too big to fail») c’est en effet à l’État et donc finalement au contribuable, au retraité, au client et au chômeur – d’assumer les risques et de payer le cas échéant les factures. Cette économie financiarisée fragilise à grande échelle tant le tissu économique que social.

Or que font les responsables politiques pour résoudre cette crise et lutter contre cette finance casino? Ils se réunissent… et, de plus, souvent! Nous voici rassurés. En 2011 et 2012 à Bruxelles, la situation grecque focalisa l’attention des dirigeants européens. Leurs réunions successives frisèrent le ridicule. Le spectacle que donnent les dirigeants européens est pourtant bien réglé : déclarations publiques suivies de négociations puis d’une photo de famille, de conférences de presse et d’auto-congratulations; il est assurément affligeant. L’écrivain autrichien Karl Kraus dans son introduction aux Derniers jours de l’humanité, œuvre écrite en référence à la Première Guerre mondiale, fait allusion à « ces années durant lesquelles des personnages d’opérette ont joué la tragédie de l’humanité ». Un siècle après, cette phrase est de pleine actualité. Ces personnages, censés incarner l’autorité de l’État, semblent souvent désorientés. Ils donnent l’impression de naviguer à vue, sans visibilité. Ils ont pourtant un objectif qui consiste à rassurer les marchés financiers, mais ils ne l’atteignent que de manière transitoire. Leurs solutions sont éphémères car leur objectif est vain. Cette nouvelle religion qu’est le néo-libéralisme requiert des sacrifices sur l’autel de la finance casino. Chercher à rassurer les marchés financiers est illusoire.

Extrait du titre De la Grande guerre à la crise permanente – La montée en puissance de l’aristocratie financière et l’échec de la démocratie De Marc Chesney

Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

 http://pressespolytechniques.blog.tdg.ch/archive/2015/04/30/un-secteur-financier-lobbyiste-266808.html

4 réponses »

  1. En attendant, on construit de nouvelles grandes tours à NY.
    La tour Nordstrom cherche à dépasser le OTC.

    La construction de super-tours a toujours coïncidé avec les économies en bulle…

    J'aime

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