Etats-Unis

Le Leviathan Par James Howard Kunstler

Le Leviathan


Par James Howard Kunstler – le 9 novembre 2015 – Source kunstler.com / Le Saker Francophone

L’image de la situation économique fabriquée par la transe du consensus national n’a jamais été autant hors de tout contact avec la réalité de ma vie. Aussi les questions que tout le monde devrait se poser, deviennent difficile à aborder. Comment puis-je protéger mes économies ? Pour qui dois-je voter ? Comment puis-je penser l’avenir de mon pays ? L’incohérence règne, en particulier dans les cercles dirigés par ceux qui protègent le statu quo, ce qui comprend les médias officiels qui ont échoué.

Youpi ! Ce maudit Kraken bat en retraite ! HOURRA !

La Réserve fédérale s’est transformée en une institution sans visage agissant dans l’ombre pour les objectif plus que limités d’une claque de nécromanciens et d’astrologues, dirigée par un grand vizir, bien en vue du public, semblant guider un bateau économique gigantesque qui a, en fait, perdu son gouvernail et se trouve à la dérive dans un gigantesque tourbillon.

Depuis plus d’un an, le sort de la nation est accroché à la décision de la Fed de relever ou non ses taux d’intérêt de référence d’un quart de point. Ils en parlent sans cesse, et la foule des observateurs des marchés financiers doit donc sans cesse aborder ce sujet et ce bavardage sert lui-même à éviter la nécessité d’une action réelle sur cette question. La Fed arrive à influencer les marchés sans jamais avoir à faire quoi que ce soit. Et surtout elle a travaillé pour produire le mythe d’une économie avancée qui fonctionne magnifiquement bien à l’avantage du bien commun.

Cela survient dans le contexte d’un réseau mondial plus large de relations économiques qui est très clairement en train de se briser tout seul. Les tensions croissantes entre les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Union européenne ont grandi parallèlement aux bêtises monétaires innovantes de notre banque centrale, en particulier les manigances autour de la monétisation de la dette, qui ont créé des distorsions dangereuses sur les marchés, dans le commerce et dans la perception de l’intérêt national. Les nations sortent les sabres du fourreau et fanfaronnent les unes en face des autres. Le monde est en faillite après trente ans de traites tirées sur l’avenir pour financer les fêtes du présent, et les autorités ne peuvent pas le reconnaître.

Mais elles peuvent fournir les conditions pour déguiser cela, en particulier par le jeu statistique de miroirs qui il-était-une-fois produisaient des signaux sensés concernant la circulation des capitaux. Au lieu de choix et de décisions fondés sur la réalité, la tâche à accomplir par les personnes en charge a été d’élaborer un faux-front économique à la Potemkine de plus en plus baroque, derrière lequel se trouve un paysage de ruine balayé par des racketteurs désespérés. Que ce racket ait évolué de manière si transparente dans l’enceinte autrefois sacrée des médicaments et même au delà, doit nous informer sur le désespoir et le danger de la situation.

Le dernier opus du jeu de la désinformation concernait le communiqué de presse sur l’emploi de vendredi publié par l’US Bureau of Labor Statistics. C’était un blockbuster, ce qui implique un ciel bleu partout, de Montauk à Malibu. Sauf que personne ayant gardé une parcelle minimale de faculté critique ne peut y croire. 80% des nouveaux emplois ont été attribués au mythique modèle naissance-mort 1, un fantasme pseudo-scientifique d’hypothétiques nouvelles mises en chantier d’affaires associées à de nouvelles hypothétiques embauches. Démographiquement, la plupart des nouveaux emplois sont allés à la cohorte des plus de 55 ans, ensacheurs d’épicerie et agents d’accueil chez Walmart – beaucoup moins pour les hommes de 25 à 54 (cette tranche a sensiblement perdu des emplois). Le taux de chômage officiel est tombé à 5%, sans discussion sérieuse sur le grand nombre de gens découragés qui ont abandonné la population active.

Mais la perception d’une économie qui tourne à plein régime a envoyé les indices boursiers vers le ciel. Le Dow Jones, le S&P et le Nasdaq sont les seuls signaux que les médias officiels regardent avec attention et les politicards prennent leurs repères sur eux, dans une boucle de rétroaction de fausses informations qui engendre une psychologie positive plus délirante sur ces mêmes marchés. Je soupçonne que le sentiment qui règne maintenant est bien capable de passer au travers de la saison des fêtes sans accident financier.

Mais cette Fed se trouve maintenant dans un piège de sa propre fabrication. Ayant interminablement jappé à propos de la hausse des taux d’intérêt, la banque centrale devra la mettre en place ou se taire en décembre. Seuls les chiffres définitifs de l’emploi annuel du BLS  pourraient jeter un froid, si les chiffres ne semblent pas si phosphorescents. Je pense que la vérité est que cette économie bidon de la foutaise ne peut pas résister même à un maigre quart de point d’augmentation des taux d’intérêt de référence. Pour une seule raison, cela ferait exploser les modèles d’exploitation de Fannie Mae et Freddie Mac, les acheteurs de prêts immobiliers qui gardent en vie l’industrie de la construction, ainsi que le racket en parallèle dans les prêts automobiles et étudiants titrisés. Imaginez tous les paris sur les dérivés (CDS) [paris sur le non remboursement des prêts, NdT] qu’il faudrait honorer. En réalité, la Fed sait qu’elle aura à bourrer à la pelle plus d’argent ZIRP [à intérêt zéro, NdT] dans la gueule d’un Léviathan financier mourant, saturé de dettes. Elle peut le faire, bien sûr, et probablement elle le fera au cours de l’hiver 2016, mais le moment venu, elle n’aura absolument plus aucune crédibilité en réserve. Et le Léviathan sera un peu plus près d’être rejeté mort sur la plage.

Dissolution de notre Histoire

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Kunstler.com 24hgold
Publié le 01 décembre 2015
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Il arrive parfois que les sociétés perdent la tête. Comme le Japon en 1931, l’Allemagne en 1933, la Chine en 1966, l’Espagne en 1483, la France en 1793, la Russie en 1917, l’Iran en 1979, le Rwanda en 1994 et le Congo en 1996. Pour ne nommer qu’eux. Et par « perdent la tête », je veux dire qu’elles laissent tout passer, jusqu’au meurtre de masse. Une roue s’est détachée du carrosse des Etats-Unis en 1861, et bien que le massacre organisé ait favorisé le développement d’une épaisse couche de mythologies historiques romantiques – notamment après sa conversion en émission télévisée par Ken Burns – le monde civilisé n’avait jusqu’alors que rarement assisté à une telle orgie de la mort.

Je doute que je sois le seul à penser que les Etats-Unis sont en train de perdre la tête. Nos relations officielles avec d’autres pays semblent avoir été pensées pour semer le chaos. Les universités sont devenues un marécage toxique qui va désormais plus loin encore que l’anti-intellectualisme, et ne ressemble à rien de plus qu’à un univers d’hallucinations. Chaque semaine, des individus déments armés jusqu’aux dents s’adonnent à une compétition qui semble-t-il vise à mettre fin à leurs jours en emportant avec eux le plus grand nombre de victimes. Les ingénieurs du monde des finances ont fait tout leur possible pour pervertir et neutraliser les opérations de marché. Les partis politiques, au travers de l’ignorance et de la corruption, se suicident lentement.  

Notre attitude envers la Russie n’a aujourd’hui plus aucun sens. Notre campagne de déstabilisation de l’Ukraine a parfaitement fonctionné, vous n’êtes pas d’accord ? Mais nous avons quand même été surpris de voir la Russie récupérer le territoire de Crimée et ses ports maritimes qui lui sont cruciaux. Qui aurait pu l’imaginer ? Mais cela ne nous a pas empêché de contrarier davantage les russes au travers de sanctions économiques. En conséquence, Poutine a pu paraître plus rationnel et plus sain d’esprit que n’importe quel autre chef d’Etat membre de l’OTAN.

Plus récemment, la Russie a de nouveau fait preuve de compétence en intervenant en Syrie pour nettoyer les dégâts laissés derrière eux par les Etats-Unis et leurs deux décennies de croisades qui n’ont contribué dans la région qu’à la montée au pouvoir de gouvernement brisés. Il y a quelques semaines, le Président Poutine a décrété devant l’Assemblé générale des Nations-Unies que la destruction des institutions des nations les plus faibles et les plus instables est loin d’être le cocktail magique de la paix dans le monde. Le Président Obama n’a jamais répondu à ces propos de façon cohérente. Il est quelque peu terrifiant de réaliser que le dirigeant de notre ancien adversaire juré semble être le seul capable de réfléchir clairement à ce qui devrait être fait au Proche-Orient. La retenue dont il a fait preuve cette semaine suite à l’abattage de l’un de ses avions de chasse par des idiots turcs possiblement assistés par les Etats-Unis est également vénérable. Il semblerait que nous soyons vraiment enclins à plonger le monde dans une troisième grande guerre, et tout ça pour quoi ? Pour que les Kardashian puissent vivre dans un monde meilleur ?

Le tapage qui a secoué les campus avant Thanksgiving est plus le reflet de la couardise des directeurs d’universités que de la folie des jeunes esprits – qui, parce qu’ils ne sont pas bien informés, sont susceptibles de céder à l’idéalisme. Les adultes qui sont en charge devraient être mieux informés. Le président de Princeton, Christopher Eisgruber, a accepté la « demande » de bannir toute mention de Woodrow Wilson sur son campus pour avoir été un ségrégationniste, une demande faite par un étudiant noir membre de la « ligue pour la justice sociale » qui dans le même temps demandait l’établissement d’espaces sociaux réservés uniquement aux étudiants noirs. Allez savoir comment il a su marier ces deux idées dans son esprit.

Le président d’Amherst, Biddy Martin, a flatté les étudiants qui protestaient contre la liberté d’expression :

« Au cours de ces quelques derniers jours, un certain nombre d’étudiants ont pris la parole pour nous faire part de façon émouvante des préjudices et du racisme qu’ils ont subi sur notre campus comme à l’extérieur. L’intensité de leur douleur est évidente. Cette douleur est réelle. L’expression de leur solitude et de leur sens d’invisibilité est accablante. Aucune tentative de minimisation et de banalisation de leurs sentiments ne parviendra à convaincre ceux d’entre nous qui les ont écoutés. Il est une bonne chose pour nos étudiants d’avoir saisi l’opportunité de prendre la parole plutôt que d’internaliser l’isolation et le manque d’attention qu’ils nous ont décrits. »

Conclusion : le préjudice moral annule la liberté d’expression. C’est exactement le contraire de ce que stipule le premier amendement. Comment un président d’université peut-il ne pas le comprendre ? Comment peut-il manquer de défendre son campus face à un despotisme jacobin ? Les présidents d’universités ont été pris en otage par les dogmes inventés par les carriéristes de la question raciale et identitaire qui ne savent plus faire la distinction entre vérité et mensonge – voilà quelle est la musique officielle de l’éducation supérieure aux Etats-Unis. Bientôt, nous ne saurons plus déterminer ce qui est réel de ce qui ne l’est pas.

La mode des jeunes assassins esseulés qui assassinent aveuglément inconnus et innocents se transformera bientôt en une guerre civile, notamment à mesure que les partis politiques majeurs se déchireront et que les factions chercheront à régler leurs comptes de quelque manière que ce soit. L’Histoire nous a déjà prouvé que la violence est contagieuse et que les inhibitions sociales peuvent disparaitre sous les conditions adéquates. Des groupes se permettent d’agir hors des limites de l’acceptable, et les atrocités deviennent de l’ordre du jour.

Trump et Hillary ont tous deux la capacité de détruire leur propre parti, et je pense qu’ils le feront. Malheureusement, nous ne visons pas sous un système parlementaire qui reconnait les plus petites factions comme étant des partis légitimes. Nous sommes condamnés à traverser une ère de désordre politique. Ce qui en ressortira pourrait être un système politique sévère basé sur le désir de rétablir l’ordre à tout prix.

L’implosion du système financier, qui roule désormais à la vapeur de crédit, pourrait accélérer les évènements. Le faux capitalisme règne sur le faux capital – le capital notionnel qui n’est en rien un capital véritable, la valeur qui n’en est pas une. C’est généralement à ce moment que s’effondrent les devises, et vient ouvrir la voie à un effondrement plus large encore de tous les arrangements qui nous sont familiers.

Il est évident qu’il existe au sein de la société un organe sensoriel capable de déterminer si un système est proche de l’effondrement. Et il fait tant peur à ceux qui gèrent les sociétés qu’il les pousse à croire et à faire absolument n’importe quoi.

James Howard Kunstler est l’auteur de nombreux livres, y compris (non fiction) «The Geography of Nowhere», «The City in Mind: Notes on the Urban Condition», «Home from Nowhere», «The Long Emergency», «Too Much Magic: Wishful Thinking, Technology» et «The Fate of the Nation». Ses romans incluent «World Made By Hand», «The Witch of Hebron», «Maggie Darling — A Modern Romance», «The Halloween Ball», «Embarrassment of Riches», et bien d’autres. Il a publié trois romans avec Water Street Press: Water Street Press: «Manhattan Gothic», «A Christmas Orphan» et «The Flight of Mehetabel»

Traduit par Hervé, édité par jj, relu par Literato pour la Saker Francophone 

  1. Délai existant entre l’enregistrement statistique de la disparition d’une entreprise et celui de la création d’une autre ↩

http://lesakerfrancophone.net/le-leviathan/

http://www.24hgold.com/francais/actualite-or-argent-dissolution-de-notre-histoire.aspx?contributor=James+Howard+Kunstler.&article=7787332800H11690&redirect=False

EN BANDE SON : 

1 réponse »

  1. Bonjour, quelqu’un peut me dire quel est cet organe sensoriel capable de déterminer quand le sytème est proche de l’effondrement ?? Merci.

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