1984

La Réflexion du Jour : À un moment, la révélation scientifique des esprits libres n’est plus conforme au système qui l’a encouragée.

Kondratiev et les cycles économiques

02 février 2018

Ce sont des communistes qui assassinèrent l’observateur des pulsations du capitalisme.

Pour comprendre la vie de Kondratiev, il faut s’isoler dans le vide noir des « Ames mortes » de Gogol et dans « Une journée d’Ivan Denissovitch » d’Alexandre Soljenitsyne. Dans ces romans, on comprend que la Russie, c’est très loin, dans la pénombre des terres pauvres et éloignées. Mais on comprend surtout qu’au-delà des territoires lointains, il y a l’inatteignable et l’inconcevable. Et l’inimaginable – l’impossible à penser, comme dirait Camus -, c’est le monde des camps de concentration russes : les goulags.

C’est le cri muet et infini. Là-bas, les vies sont déjà en apesanteur et transparentes, sans espoir de laisser un souvenir aux survivants. Les voix sont éteintes et les regards sont tus. L’homme est réduit à sa propre horreur. Le présent flotte, comme une souffrance qui n’aboutit jamais. La pire torture de ces camps, ce n’est pas la peur de mourir à chaque instant. Ce n’est pas non plus la certitude de ne jamais en sortir vivant. Le véritable supplice de ces camps, le martyre, c’est la vie, dont on empêche la libération. Et où, paradoxalement, le seul instant important, c’est le moment passé, parce que survécu.

À un moment, la révélation scientifique des esprits libres n’est plus conforme au système qui l’a encouragée. Et à ce moment, les explorateurs de la science sont forcés à l’exil ou écartés.

En septembre 1938, Kondratiev sera libéré de cette vie translucide. Le 17 de ce mois, il est fusillé. Les purges de Staline lui auront épargné l’épouvante de la Seconde Guerre mondiale.

Kondratiev appartient à cette race de scientifiques qui, parce qu’ils vont trop loin, sont happés par la médiocrité des hommes. Comme pour Copernic, le moine Bruno ou Calvin, tout commence bien pour les jeunes prodiges que les systèmes éducatifs repèrent et encouragent. Mais, à un moment, la révélation scientifique des esprits libres n’est plus conforme au système qui l’a encouragée. Et, à ce moment, les explorateurs de la science sont forcés à l’exil ou écartés.

C’est le cas de Kondratiev, économiste russe né à la fin du XIXe siècle dans la Russie tsariste. Au moment de la révolution, il met ses compétences au service du bolchévisme et devient le directeur de l’Institut des Conjonctures économiques au Commissariat du Peuple aux Finances. C’est à ce moment qu’il émet la thèse des cycles longs, selon laquelle l’économie alterne des périodes de croissance et de dépression, d’une durée de 30 à 60 ans. En fait, Kondratiev est le premier économiste qui visualise la croissance comme une longue sinusoïde. Au sein de ces larges inflexions de l’économie, on constate, bien sûr, des chocs plus abrupts, mais ces derniers ne contrarient pas la thèse des cycles récurrents. En renfort de ces thèses, Kondratiev identifie plusieurs cycles, d’une durée de 30 à 60 ans.

Kondratiev est le premier économiste qui visualise la croissance comme une longue sinusoïde. Au sein de ces larges inflexions de l’économie, on constate des chocs plus abrupts, mais ces derniers ne contrarient pas la thèse des cycles récurrents.
Mais il y a un message plus profond dans les thèses de l’économiste russe : c’est la résilience de l’économie de marché. Selon Kondratiev, le capitalisme poursuit son expansion après chaque crise, ce qui est contraire aux postulats marxistes qui évoquent la finitude du capitalisme et la chute de ses moyens de production.

Kondratiev est alors pourchassé par le régime. C’est un des accusés-vedette du « procès du parti industriel » de 1930, orchestré par Staline. Au cours de ces années, le dictateur mobilise toute la société soviétique dans la modernisation industrielle. Staline orchestre une propagande de masse et les premiers procès répressifs, dont tous les pays communistes deviendront adeptes. Kondratiev en est une des victimes. Condamné à la déportation, il finira au Goulag.

Bruno Colmant, Professeur à l’ULB et à l’UCL, membre de l’Académie royale de Belgique
Source: L’Echo

https://www.lecho.be/dossier/brunocolmant/Kondratiev-et-les-cycles-economiques/9978543

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