Essentialisme

Nietzsche et les 47 rônins Par Nicolas Bonnal

Nietzsche et les 47 rônins

Les 47 rônins… Nous parlerons du film du génial et méconnu Inagaki, film tourné en 1963, au moment de l’agonie du cinéma japonais, américain (derniers Ford, derniers Walsh) ou autre, et qui est lié à la Fin de l’Histoire telle qu’elle a été décrite par Kojève, lequel comme on sait s’est inspiré du cas japonais, pays plusieurs fois sorti de l’Histoire, comme le démontre l’intelligente fille Coppola dans Lost in translation.

On est à l’ère Edo, au début du dix-huitième siècle recouvert de perruques en Europe. Tout est confort civilisé, geisha, salons de couture, bouquets de fleur, raffinement, tranquillité. La corruption est là, l’âme noble le sent. On ne défendra pas le roi en France.

On voit des marchands Hollandais venus parler commerce, car on est à l’ère du Mondain de Voltaire (le superflu, chose très nécessaire/ A réuni l’un et l’autre hémisphère). On a des décors luxueux, des costumes coûteux et sophistiqués, on n’est plus du tout dans la société de Miyamoto Musashi. Rappelons qu’à cette époque les samouraïs devenaient des bureaucrates, des administrateurs…

Kojève :

« J’ai pu y observer une Société qui est unique en son genre, parce qu’elle est seule à avoir fait une expérience presque trois fois séculaire de vie en période de fin de l’Histoire, c’est-à-dire en l’absence de toute guerre civile ou extérieure (à la suite de la liquidation du féodalisme par le roturier Hideyoshi et de l’isolement artificiel du pays conçu et réalisé par son noble successeur Yiyeasu). »

Un rappel : cette époque était écologiste, et l’on replantait des arbres…

Le film :

On a une société corrompue, hiératique, formaliste. Un comte nostalgique des vieux temps qui refuse de se plier aux règles (le bakchich) du capricieux et vicieux maître de cérémonies Kira. Houspillé, il humilie le vieux fêtard et il est condamné. Il meurt après avoir été invité à jeter un dernier regard ascétique sur les cerisiers en fleurs. Ici aussi on est déjà sans le savoir dans Kojève :

« Les sommets (nulle part égalés) du snobisme spécifiquement japonais que sont le Théâtre Nô, la cérémonie du thé et l’art des bouquets de fleurs furent et restent encore l’apanage exclusif des gens nobles et riches. »

Taine parlera de notre vieille aristocratie française d’avant 1789, délicate, formaliste et mondaine – et prête à se faire remplacer elle aussi. Elle réussit dans le détail, mais l’Histoire lui échappe.

Le film est sublime et oppose les valeurs héroïques (ici l’intendant mime l’ivresse et même l’avarice pour parvenir à son but) aux valeurs modernes dégénérées – pour faire facile. Mais ce n’est pas si simple, même si grimé en hallebardier solitaire Toshiro Mifune se joint à eux comme il peut en gardant un pont à lui seul contre l’ennemi. Là où nous avions un Bayard, ils en avaient trois mille.

A la fin, après vingt minutes de combat brouillon, les membres du clan Osono, aidés par le voisin de Kira, proche de leurs valeurs, ridiculisent les gardes du corps de Kira, à l’exception d’un superbe combattant qu’ils abattent lâchement, et vengent Osono.

Mais ils doivent se faire hara-kiri. Ils vont obtempérer, au lieu de résister plus ou de se faire brigands.

C’est donc un suicide collectif accompli dans les règles de l’art. Kojève, toujours :

« Ainsi, à la limite, tout Japonais est en principe capable de procéder, par pur snobisme, à un suicide parfaitement « gratuit » (la classique épée du samouraï pouvant être remplacée par un avion ou une torpille), qui n’a rien à voir avec le risque de la vie dans une Lutte menée en fonction de valeurs « historiques » à contenu social ou politique. »

Ici la lutte n’a clairement ni visée politique ni visée sociale. Elle est un point d’honneur. Et aussi un défi qui ne va pas trop loin – on aurait pu se réfugier dans le brigandage et continuer de défier plus férocement des autorités si corrompues. On préfèrera se donner la mort sur ordre de ces mêmes autorités… On lira aussi avec profit le très beau texte sur la mort volontaire au Japon publié dans les années soixante-dix par Maurice Pinguet.

Kojève termine par une note optimiste –trop pour nous :

 « La civilisation japonaise « post-historique » s’est engagée dans des voies diamétralement opposées à la voie américaine ».

Ce qui semble permettre de croire que l’interaction récemment amorcée entre le Japon et le Monde occidental aboutira en fin de compte non pas à une re-barbarisation des Japonais, mais à une «japonisation » des Occidentaux (les Russes y compris). »

Kojève annonçait-il le dernier samouraï façon Tom Cruise ? Mais nous blaguons…

Restons-en pour finir à notre première lecture, du troisième degré.

Le film-testament d’Inagaki défend a priori bien sûr ce Japon solaire et médiéval, sauvage et féodal, contre un monde moderne fait de décadents, de courtisans, de coiffeurs pointilleux (voir Montesquieu) de snobs et de marchands. La mort héroïque des 47 derniers combattants aurait été bouleversante, celle par Harakiri nous barbe.

On n’y reviendra plus. Comme l’a vu Ridley Scott, la pluie noire a mis fin à tout cela. Les vieilles générations de chevaliers errants ont été remplacées par les jeunes cadres, les combattants par des lecteurs de mangas. Même le film Geisha évoque bien cette brutale américanisation du monde – c’est à-dire du Japon, cet archipel ultime du vrai monde.

On appliquera aux héros japonais ce passage de Nietzsche sur les barbares européens, qui justifie tous les exploits, tous les massacres, tous les Rônins et les Nibelungen :

« Cette « audace » des races nobles, audace folle, absurde, spontanée ; la nature même de leurs entreprises, imprévues et invraisemblables — Périclès célèbre surtout la ῥαθυμία des Athéniens — ; leur indifférence et leur mépris pour toutes les sécurités du corps, pour la vie, le bien-être ; la gaieté terrible et la joie profonde qu’ils goûtent à toute destruction, à toutes les voluptés de la victoire et de la cruauté : — tout cela se résumait pour ceux qui en étaient les victimes, dans l’image du « barbare », de « l’ennemi méchant », de quelque chose comme le « Vandale ».

Réveillons-nous, jouons aux barbares…

Nicolas Bonnal

Sources

  • Nicolas Bonnal – le paganisme au cinéma (Dualpha)
  • Nietzsche – Généalogie de la morale, I, 11
  • Taine – Origines de la France contemporaine, I 

EN BANDE SON :

1 réponse »

  1. N’y a-t-il pas ? de plus belle gloire, que de mourir les armes à la main
    N’y a-t-il pas ? de plus belle gloire, que de choisir son destin
    N’y a-t-il pas ? de plus belle gloire, que d’être un exemple pour demain
    N’y a-t-il pas ? de plus belle gloire, que d’honorer la mémoire de ces anciens
    N’y a-t-il pas ? de plus belle gloire, que d’avoir son nom glorifié pour le bien des siens

    Aux armes, vive la mort !! elle n’est belle que quand elle sert de ciment a la communauté et montrer d’exemple et doit être glorifier.
    Mais aujourd’hui la gloire est de mourir le plus vieux possible avec le plus d’argent, laisser son nom dans l’histoire n’a plus d’importance…le héros n’est plus que le footballeur, le chanteur, l’acteur…surtout pas le guerrier…
    Les gilets jaune non rien compris, l’histoire s’écrie avec le sang…le pouvoir la compris car lui n’a pas hésité à faire couler le sang des manifestants…tans que des hommes ne seront pas prêt à mourir et a éliminer leurs adversaires rien ne changera.

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