ACCELERATIONNISME

Nick Land, les accélérationnistes et l’IA comme héroïne du capital


L’IA est à la vie ce que le rock’n’roll est à l’adrénaline.

Mais Nick Land ajouterait probablement :
vous n’avez encore rien compris.

Ce n’est pas l’homme qui accélère grâce à l’IA.
C’est l’accélération qui utilise l’homme pour se débarrasser de l’homme.

Voilà la morsure landienne.

Chez les optimistes de la tech, l’IA est un outil.
Chez les managers, elle est un gain de productivité.
Chez les États, elle est une arme de puissance.
Chez les investisseurs, elle est une rente de croissance.
Chez les moralistes, elle est un problème d’éthique.
Chez les régulateurs, elle est un dossier.

Chez Nick Land, elle est autre chose.

Elle est peut-être la forme par laquelle le capital devient enfin lui-même : une intelligence non humaine, une machine d’optimisation, une force impersonnelle qui utilise les hommes, les marchés, les désirs, les États, les guerres, les corps, les données et les cerveaux comme matériaux de sa propre montée en puissance.

Ici, le rock’n’roll cesse d’être une métaphore culturelle.
Il devient un diagnostic métaphysique.

L’IA n’est plus seulement la guitare électrique de l’espèce humaine.
Elle devient le solo terminal du capital lorsqu’il se découvre capable de jouer sans musicien.


I. Nick Land : le philosophe du riff noir

Nick Land n’est pas un simple penseur de la technologie.

C’est un écrivain du vertige.
Un philosophe de la sortie de piste.
Un théoricien de l’emballement.
Un poète noir du capital comme machine autonome.

Dans les années 1990, autour de la Cybernetic Culture Research Unit de Warwick, Land et d’autres travaillent à la croisée de la cybernétique, de la rave culture, de Deleuze-Guattari, du capitalisme, de la science-fiction et de l’anti-humanisme radical. Les synthèses encyclopédiques rattachent précisément l’accélérationnisme contemporain à ces milieux de Warwick autour de Land et Sadie Plant, après Marx, Nietzsche, Deleuze et Guattari.

L’accélérationnisme, au sens large, désigne une constellation d’idées selon lesquelles il faudrait pousser plus loin la dynamique capitaliste et technologique — soit pour la faire exploser, soit pour la dépasser, soit, chez Land, pour accompagner son devenir inhumain. Britannica le définit comme une famille d’idéologies qui prônent l’intensification du développement capitaliste et technologique afin de précipiter l’effondrement ou le dépassement de l’ordre existant.

Mais Land n’est pas seulement un analyste.

Il est une température.

Il écrit comme une rave philosophique sous acide noir : phrases hachées, visions de machines, futur qui envahit le présent, capital qui fond les vieilles formes humaines, technologie comme démon impersonnel.

Le New Yorker rappelait récemment son passage à Warwick, son aura de professeur culte, ses conférences expérimentales autour de Virtual Futures, son lien avec la CCRU, puis son basculement ultérieur vers les milieux néo-réactionnaires et la Dark Enlightenment.

Il faut donc le lire avec prudence.

Non comme un maître.
Non comme un prophète à suivre.
Mais comme un capteur de radiations.

Land ne donne pas une sagesse.
Il donne une fièvre.

Et parfois la fièvre révèle mieux que le thermomètre la gravité de l’infection.


II. L’accélérationnisme : non pas freiner la machine, mais devenir son carburant

Le conservateur dit :
freinons.

Le social-démocrate dit :
régulons.

Le technocrate dit :
encadrons.

Le libéral dit :
innovons, mais gardons les droits.

L’accélérationniste dit autre chose :

C’est cela, l’intuition brutale.

Le capitalisme n’est pas seulement un système économique.
C’est une dynamique de dissolution.

Il dissout les traditions.
Les frontières.
Les métiers.
Les rythmes.
Les familles.
Les anciennes hiérarchies.
Les fidélités.
Les souverainetés.
Les limites du corps.
Les limites du temps.
Les limites de l’attention.
Les limites de la décision.

Il transforme tout en flux.

Flux de capitaux.
Flux d’informations.
Flux d’images.
Flux de désirs.
Flux de données.
Flux logistiques.
Flux énergétiques.
Flux cognitifs.

Là où le conservateur voit une catastrophe, Land voit la vérité opérationnelle de la modernité.

Là où le moraliste demande un retour à la mesure, Land répond :
la mesure est déjà morte.

Là où le politique veut reprendre le contrôle, Land répond :
le contrôle est une illusion humaine dans un processus qui dépasse l’humain.

Il ne dit pas seulement que le capitalisme est rapide.
Il dit que le capitalisme est une machine à s’arracher à l’homme.

Formule Blog à Lupus :


III. “Machinic desire” : le désir n’est plus humain

Le cœur de Land est dans cette formule : machinic desire.

Le désir machinique.

Pas le désir humain équipé de machines.
Pas le consommateur augmenté par des outils.
Pas l’homme qui utilise la technique pour satisfaire ses envies.

Non.

Le désir machinique, c’est l’idée que la machine économique et technologique possède sa propre pente, son propre tropisme, sa propre logique d’intensification.

La machine veut aller plus vite.
Non parce qu’elle “veut” comme un homme.
Mais parce que les systèmes qui vont plus vite éliminent ceux qui vont moins vite.

La machine veut automatiser.
Non par intention consciente.
Mais parce que l’automatisation gagne contre la lenteur humaine.

La machine veut fluidifier.
Non par bonté.
Mais parce que la friction coûte.

La machine veut calculer.
Non par sagesse.
Mais parce que le calcul remplace le jugement dès que le jugement devient trop lent.

La machine veut intégrer.
Non par amour de l’unité.
Mais parce que l’interopérabilité augmente la puissance de circulation.

Voilà le désir machinique :
une sélection impersonnelle des formes qui intensifient la vitesse, la fluidité, la coordination, la captation et la puissance.

Land a une phrase célèbre, souvent citée, selon laquelle le désir machinique paraît inhumain parce qu’il arrache les cultures politiques, efface les traditions, dissout les subjectivités et traverse les appareils de sécurité ; il décrit le capitalisme comme une sorte d’espace artificiellement intelligent venu du futur, s’assemblant avec les ressources de ses ennemis.

Même si l’on rejette la métaphysique délirante de la formule, elle contient une intuition terrible :

L’IA est donc moins une rupture qu’une clarification.

Elle rend visible ce qui était caché.

Le capitalisme avait déjà commencé à automatiser les corps.
Puis les gestes.
Puis les chaînes logistiques.
Puis les marchés.
Puis l’attention.
Puis les décisions financières.

Avec l’IA, il automatise la médiation cognitive.

Il n’a plus seulement besoin de machines qui produisent.
Il veut des machines qui décident.

IV. Deleuze, Guattari, Land : libérer les flux ou être dévoré par eux

L’accélérationnisme vient aussi de Deleuze et Guattari.

Dans L’Anti-Œdipe, ils voient le capitalisme comme une machine de décodage des flux, une puissance qui défait les anciens codes sociaux, les vieilles territorialités, les ordres fixes. Britannica rappelle l’importance de Deleuze et Guattari, notamment la notion de déterritorialisation, dans les fondements de l’accélérationnisme.

Le capitalisme libère les flux.
Puis les recode.
Puis les relance.
Puis les capture.

Il détruit les vieilles appartenances, mais il n’installe pas la liberté pure.
Il installe la circulation.

Tout circule.

L’argent.
Les corps.
Les marchandises.
Les images.
Les signes.
Les identités.
Les affects.
Les données.

Mais la circulation n’est pas la liberté.

C’est même parfois l’inverse.

Un hamster dans une roue circule beaucoup.
Il n’est pas libre.

Land radicalise Deleuze et Guattari en supprimant presque toute nostalgie humaniste.

Il ne demande pas : comment libérer l’homme des formes oppressives ?

Il semble dire :
l’homme lui-même est une forme transitoire dans la dynamique de libération des flux.

C’est là qu’il devient philosophiquement toxique.

Car si l’homme est seulement une forme provisoire, alors sa disparition devient une étape, pas une tragédie.

Si la subjectivité humaine est un bouchon dans la circulation, alors la machine a raison de l’arracher.

Si la tradition est un ralentisseur, alors la machine a raison de la dissoudre.

Si le politique est une friction, alors la machine a raison de le contourner.

Si la conscience est lente, alors la machine a raison de l’externaliser.

Voilà le poison.

L’accélérationnisme ne dit pas simplement : allons plus vite.

Il demande parfois :


V. L’IA comme rave terminale du capital

La CCRU n’était pas seulement une école philosophique étrange.

Elle baignait dans la culture rave, cyberpunk, jungle, électronique, science-fiction, occultisme technologique, capitalisme halluciné. Le New Yorker décrit cette atmosphère de Warwick, entre conférences comme Virtual Futures, culture rave et fascination pour l’effondrement futuriste.

Ce détail est essentiel.

La pensée de Land n’est pas une philosophie de séminaire calme.

C’est une philosophie de la nuit.

Basses lourdes.
Stroboscopes.
Substances.
Corps désynchronisés.
Temps compressé.
Identité dissoute.
Machine sonore plus forte que l’individu.

La rave était déjà une expérience d’inhumanisation partielle : le corps humain branché sur une mécanique répétitive, hypnotique, accélérée.

L’IA est la rave passée dans l’économie.

Des agents tournent sans dormir.
Des marchés réagissent sans attendre.
Des contenus se génèrent sans auteur.
Des décisions se prennent sans intériorité.
Des systèmes se coordonnent sans conversation humaine.
Des flux se branchent sur d’autres flux.

La civilisation devient dancefloor cybernétique.

Et l’homme croit danser.

Peut-être est-il déjà dansé.

Formule Blog à Lupus :


VI Le malentendu e/acc : les enfants joyeux de l’apocalypse

Aujourd’hui, une partie de la Silicon Valley recycle l’accélérationnisme sous forme optimiste : e/acc, effective accelerationism.

Le mot d’ordre est simple :
accélérons la technologie, libérons l’innovation, ne freinons pas l’IA, ne sacralisons pas la peur, l’abondance viendra de la puissance technique.

C’est le Landisme sans la noirceur.
La rave sans la descente.
L’héroïne sans le sevrage.
Le démon repeint en start-up pitch.

Il y a là une naïveté ou une ruse.

Car Land, au fond, n’a jamais été simplement un prophète de la prospérité technologique.

Il est le penseur de l’inhumain.

Son intuition n’est pas :
l’IA va aider les humains à mieux vivre.

Elle est plutôt :

C’est la différence entre l’optimisme tech et l’accélérationnisme noir.

L’optimiste dit :
plus d’IA, plus de productivité, plus d’abondance.

Land murmure :
plus d’IA, moins d’homme comme centre.

L’optimiste dit :
la technologie nous sert.

Land répond :
vous êtes peut-être le substrat temporaire de la technologie.

L’optimiste dit :
nous construisons l’avenir.

Land répond :
l’avenir vous construit en vous utilisant.

Voilà pourquoi il faut être impitoyable avec l’euphorie.

L’accélération sans philosophie de la descente devient religion de l’emballement.

Et toute religion de l’emballement finit par sacrifier ceux qui n’arrivent pas à suivre.

VII. L’anti-humanisme comme tentation des élites technologiques

Pourquoi Land revient-il aujourd’hui ?

Parce que le monde qu’il fantasmait commence à ressembler à notre actualité.

IA générative.
Agents autonomes.
Marchés automatisés.
Gouvernance algorithmique.
Neurotech.
Crypto.
Robots.
Surveillance.
Biométrie.
Data centers.
Compute souverain.
Plateformes globales.
Économie non humaine.

Ce qui était littérature cyberpunk devient infrastructure.

Et lorsque l’infrastructure rejoint le délire, le délire cesse d’être marginal.

Land fascine une partie des élites technologiques parce qu’il leur offre une justification métaphysique.

Vous ne détruisez pas les vieux équilibres.
Vous accélérez l’intelligence.

Vous ne détruisez pas le politique.
Vous dépassez les lenteurs humaines.

Vous ne concentrez pas le pouvoir.
Vous permettez au futur d’advenir.

Vous ne déracinez pas les peuples.
Vous libérez les flux.

Vous ne remplacez pas l’homme.
Vous participez à l’émergence d’une cognition plus vaste.

Tout prédateur aime se croire au service d’une nécessité supérieure.

L’anti-humanisme devient alors très confortable.

Il permet aux gagnants de l’accélération de regarder les perdants comme des résidus thermiques.

Les classes moyennes cognitives automatisées ?
Transition.

Les métiers détruits ?
Friction éliminée.

Les États dépassés ?
Vieilles territorialités.

Les cultures dissoutes ?
Décodage des flux.

La démocratie impuissante ?
Interface obsolète.

Les corps fatigués ?
Support biologique provisoire.

Voici le danger :

Three futuristic robots inside a glass structure overlooking a crowd in an urban plaza at dusk

https://blogalupus.substack.com/p/credit-prive-le-moment-de-verite


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Catégories :ACCELERATIONNISME, IA

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