Quand la compassion devient une arme de destruction civilisationnelle
Pendant des siĂšcles, lâOccident sâest considĂ©rĂ© comme la civilisation de la raison.
Puis il est devenu la civilisation des droits.
Puis la civilisation de la compassion.
Aujourdâhui, il risque de devenir la civilisation du suicide moral.
Car une idĂ©e Ă©trange sâest progressivement imposĂ©e au sommet de nos sociĂ©tĂ©s :
toute limite est suspecte,
toute frontiĂšre est injuste,
toute hiérarchie est oppressive,
toute prudence est discriminatoire,
toute défense de soi est potentiellement coupable.
Nous sommes entrĂ©s dans lâĂšre de lâempathie sans rĂ©ciprocitĂ©.
Et câest lĂ que commence le danger.

âïž UNE VERTU QUI A PERDU SON CENTRE DE GRAVITĂ
Lâempathie est une vertu.
Personne ne souhaite vivre dans une société froide, brutale ou indifférente.
Mais une vertu poussĂ©e Ă lâextrĂȘme finit souvent par se transformer en vice.
Le courage devient témérité.
La prudence devient lùcheté.
La générosité devient faiblesse.
Et lâempathie devient parfois aveuglement.
La civilisation occidentale semble avoir oubliĂ© cette vieille leçon dâAristote :
une vertu nâexiste que par lâĂ©quilibre.

đ LA GRANDE INVERSION MORALE
Nous assistons depuis plusieurs décennies à un phénomÚne fascinant.
La compassion ne sâexerce plus prioritairement envers :
â les citoyens,
â les contribuables,
â les familles,
â les travailleurs,
â les gĂ©nĂ©rations futures.
Elle se déplace vers des abstractions.
Vers des causes.
Vers des symboles.
Vers des catégories.
Vers des constructions idéologiques.
Lâindividu concret disparaĂźt.
Le concept devient sacré.
Et lorsque le concept devient sacré,
la rĂ©alitĂ© cesse dâavoir de lâimportance.
đ„ LE TRIOMPHE DE LâINTENTION SUR LE RĂEL
Nous sommes probablement la premiĂšre civilisation de lâHistoire qui juge ses politiques davantage sur leurs intentions que sur leurs rĂ©sultats.
Une politique échoue ?
Peu importe.
Lâintention Ă©tait noble.
Une réforme produit le chaos ?
Peu importe.
Lâintention Ă©tait gĂ©nĂ©reuse.
Une dĂ©cision aggrave le problĂšme quâelle prĂ©tend rĂ©soudre ?
Peu importe.
Lâintention Ă©tait bienveillante.
Mais lâHistoire ne rĂ©compense jamais les intentions.
Elle récompense les conséquences.
Rome nâest pas tombĂ©e parce que ses intentions Ă©taient mauvaises.
Elle est tombĂ©e parce quâelle nâa plus su rĂ©pondre aux rĂ©alitĂ©s qui lâentouraient.
đ§ LE PARASITE MENTAL DES SOCIĂTĂS RICHES
Toutes les civilisations prospĂšres dĂ©veloppent un jour le mĂȘme rĂ©flexe.
Elles finissent par croire que leur succĂšs est garanti.
Elles confondent sécurité et invulnérabilité.
Elles confondent prospérité et permanence.
Elles confondent tolérance et désarmement.
Puis elles commencent Ă considĂ©rer toute forme dâautoprotection comme moralement douteuse.
Câest gĂ©nĂ©ralement Ă ce moment-lĂ que lâHistoire frappe Ă la porte.
⥠LE DĂNI COMME RELIGION CIVIQUE
LâOccident contemporain possĂšde dĂ©sormais sa propre thĂ©ologie.
Ses dogmes.
Ses hérésies.
Ses excommunications.
Ses péchés originels.
Ses prĂȘtres mĂ©diatiques.
Ses tribunaux numériques.
Et son commandement suprĂȘme :
ne jamais remettre en cause le récit moral dominant.
Le rĂ©el peut sâeffondrer.
Les chiffres peuvent sâaccumuler.
Les faits peuvent contredire les discours.
Le dogme doit survivre.
Toujours.
đŁ UNE CIVILISATION PEUT-ELLE MOURIR DE BONTĂ ?
Question absurde ?
Pas vraiment.
Aucune civilisation ne sâest jamais effondrĂ©e parce quâelle manquait de compassion.
En revanche, beaucoup se sont effondrĂ©es parce quâelles ont perdu leur instinct de conservation.
Car toute communauté humaine repose sur un équilibre fragile entre :
â ouverture et protection,
â gĂ©nĂ©rositĂ© et responsabilitĂ©,
â hospitalitĂ© et continuitĂ©,
â droits et devoirs.
Lorsque lâun de ces pĂŽles disparaĂźt,
lâĂ©quilibre se rompt.
Et lorsque lâĂ©quilibre se rompt,
la décadence commence.
đ„ LE GRAND TABOU OCCIDENTAL
Le vĂ©ritable tabou nâest pas lâimmigration.
Ni la sécurité.
Ni lâidentitĂ©.
Le véritable tabou est celui-ci :
une société a-t-elle encore le droit de préférer sa propre survie à sa propre culpabilisation ?
Car derriÚre la plupart des débats contemporains se cache cette interrogation fondamentale.
Avons-nous encore le droit de défendre ce que nous sommes ?
Ou devons-nous nous excuser Ă©ternellement dâexister ?
âïž TOYNBEE, BURNHAM ET LA LOI DES CIVILISATIONS
Arnold Toynbee observait que les civilisations meurent lorsquâelles cessent de rĂ©pondre intelligemment aux dĂ©fis qui leur sont lancĂ©s.
James Burnham parlait du suicide de lâOccident.
Thomas Sowell dĂ©nonçait les Ă©lites qui prĂ©fĂšrent se sentir vertueuses plutĂŽt que dâassumer les consĂ©quences de leurs dĂ©cisions.
Tous dĂ©crivent finalement le mĂȘme phĂ©nomĂšne.
Une société qui remplace progressivement le réel par le sentiment.
Une sociĂ©tĂ© qui remplace le jugement par lâĂ©motion.
Une société qui remplace la responsabilité par la posture morale.
đ„ CONCLUSION : LE LOUP ET LâAGNEAU

Auquel s’ajoute un agneau portant une pancarte :
« LIBĂREZ LES LOUPS ».
Tout est lĂ .
Le problĂšme nâest pas la bontĂ©.
Le problĂšme nâest pas la compassion.
Le problĂšme nâest pas lâempathie.
Le problĂšme est dâoublier quâil existe des loups.
Une civilisation mature sait ĂȘtre gĂ©nĂ©reuse.
Mais elle sait aussi se protéger.
Elle sait accueillir.
Mais elle sait également transmettre.
Elle sait comprendre.
Mais elle sait encore discerner.
Le chemin de lâenfer nâest pas pavĂ© de haine.
Il est souvent pavé de bonnes intentions.
Et les civilisations ne meurent pas toujours assassinées.
Parfois,
elles ouvrent elles-mĂȘmes la porte.

âïž COMPLĂMENT PHILOSOPHIQUE :
TOYNBEE, SOWELL ET BURNHAM FACE Ă LâEMPATHIE SUICIDAIRE
Le mĂ©rite du concept dâ« empathie suicidaire » est de remettre au centre une question oubliĂ©e :
Comment meurent réellement les civilisations ?
Contrairement Ă ce que racontent les manuels scolaires, elles meurent rarement sous les coups de leurs ennemis.
La plupart du temps, elles sâeffondrent de lâintĂ©rieur.
Et trois penseurs majeurs du XXe siĂšcle lâavaient compris avant tout le monde :
Arnold Toynbee.
Thomas Sowell.
James Burnham.
đ„ TOYNBEE :
LES CIVILISATIONS SE SUICIDENT AVANT DâĂTRE CONQUISES
Arnold Toynbee a étudié plus de vingt civilisations.
Sa conclusion est aujourdâhui presque hĂ©rĂ©tique.
Les civilisations ne meurent pas principalement Ă cause des invasions.
Elles meurent lorsquâelles cessent de rĂ©pondre correctement aux dĂ©fis qui leur sont lancĂ©s.
Rome nâa pas Ă©tĂ© dĂ©truite par les barbares.
Les barbares ont simplement dĂ©couvert une civilisation qui avait dĂ©jĂ commencĂ© Ă perdre confiance en elle-mĂȘme.
Toynbee écrivait :
« Les civilisations meurent par suicide, non par meurtre. »
La formule est terrible.
Car elle implique que le danger principal nâest jamais extĂ©rieur.
Le danger principal est lâincapacitĂ© dâune sociĂ©tĂ© Ă reconnaĂźtre la rĂ©alitĂ© lorsquâelle change.
Une civilisation peut survivre Ă des ennemis puissants.
Elle survit beaucoup plus difficilement Ă ses propres illusions.
âïž SOWELL :
LES INTENTIONS NE GOUVERNENT PAS LE MONDE
Thomas Sowell a consacrĂ© sa vie Ă combattre lâune des maladies intellectuelles les plus rĂ©pandues :
la tyrannie des bonnes intentions.
Pour Sowell :
la question essentielle nâest jamais :
« Que vouliez-vous faire ? »
La question est :
« Quâavez-vous rĂ©ellement produit ? »
Une politique peut ĂȘtre gĂ©nĂ©reuse.
Elle peut ĂȘtre compatissante.
Elle peut ĂȘtre moralement sĂ©duisante.
Si ses consĂ©quences aggravent les problĂšmes quâelle prĂ©tend rĂ©soudre :
elle échoue.
Point final.
Or le drame contemporain est lĂ .
Nous vivons dans une Ă©poque oĂč lâintention est devenue plus importante que le rĂ©sultat.
La posture morale a remplacĂ© lâĂ©valuation des consĂ©quences.
La vertu affichée a remplacé la responsabilité.
Sowell résumait cela par une formule dévastatrice :
« La premiĂšre leçon de lâĂ©conomie est la raretĂ©.
La premiĂšre leçon de la politique est dâignorer la premiĂšre leçon de lâĂ©conomie. »
On pourrait aujourdâhui ajouter :
La premiĂšre leçon de lâHistoire est que toute dĂ©cision a un coĂ»t.
La premiĂšre leçon de lâidĂ©ologie est de prĂ©tendre le contraire.
đ BURNHAM :
LE SUICIDE DE LâOCCIDENT
James Burnham fut probablement le plus prophétique des trois.
DĂšs les annĂ©es 1960, il observait quelque chose dâĂ©trange.
LâOccident Ă©tait devenu :
â plus riche,
â plus puissant,
â plus influent,
mais aussi :
â plus hĂ©sitant,
â plus culpabilisĂ©,
â plus incapable de dĂ©fendre sa propre lĂ©gitimitĂ©.
Dans son livre Suicide of the West,
Burnham avance une idée terrifiante :
les élites occidentales ne croient plus réellement à leur propre civilisation.
Elles administrent encore ses institutions.
Mais elles ont cessé de croire à la nécessité de les préserver.
Autrement dit :
la machine fonctionne encore.
Mais les ingénieurs ne croient plus à son utilité.
Or aucune civilisation ne survit longtemps lorsque ses classes dirigeantes perdent confiance dans leur propre Ćuvre.
đ„ LE TRIANGLE DE LâEFFONDREMENT
Toynbee.
Sowell.
Burnham.
Les trois dĂ©crivent en rĂ©alitĂ© le mĂȘme mĂ©canisme.
Ătape 1 :
la civilisation cesse de voir les défis réels.
(Toynbee)
Ătape 2 :
elle privilégie les intentions aux conséquences.
(Sowell)
Ătape 3 :
elle perd confiance dans sa propre légitimité.
(Burnham)
Ă partir de lĂ ,
le dĂ©clin devient extrĂȘmement difficile Ă enrayer.
⥠LE PROBLĂME NâEST PAS LA BONTĂ
Lâerreur consiste Ă croire que ces penseurs dĂ©fendent la brutalitĂ©.
Câest lâinverse.
Ils défendent le réel.
Car la compassion sans discernement finit souvent par produire davantage de souffrance.
La générosité sans limites finit par détruire ce qui rend la générosité possible.
Lâouverture sans prudence finit par fragiliser la maison que lâon voulait partager.
La bontĂ© nâest pas le problĂšme.
Le refus des conséquences est le problÚme.
đ§š LA QUESTION DU XXIe SIĂCLE
La question fondamentale nâest donc pas :
Sommes-nous suffisamment compatissants ?
La question est :
Sommes-nous encore capables de protéger les conditions qui rendent la compassion possible ?
Car une civilisation ruinée.
Une civilisation désorientée.
Une civilisation qui ne croit plus en elle-mĂȘme.
Ne peut plus transmettre.
Ne peut plus protéger.
Ne peut plus accueillir.
Ne peut plus durer.
Et câest peut-ĂȘtre lĂ la leçon commune de Toynbee, Sowell et Burnham :
Les civilisations ne sâeffondrent pas lorsquâelles deviennent mauvaises.
Elles sâeffondrent lorsquâelles cessent de distinguer la vertu de lâaveuglement.
đ” Morceau d’accompagnement :
The Ruts â Babylon’s Burning
Parce que les civilisations ne s’effondrent pas toujours sous les coups de leurs ennemis.
Il arrive qu’elles prennent feu de l’intĂ©rieur.
Et qu’une partie de leurs Ă©lites contemple l’incendie en expliquant qu’il ne faut surtout pas remettre en cause les allumettes.
Le texte ne parle pas simplement d’empathie.
Il parle :
- d’une civilisation qui perd ses repĂšres,
- d’Ă©lites qui ne croient plus en leur propre monde,
- d’un ordre ancien qui vacille,
- d’un sentiment de dĂ©sagrĂ©gation intĂ©rieure.
Or le titre lui-mĂȘme :
Babylon’s Burning
résume parfaitement la thÚse de Toynbee et Burnham :
les civilisations ne sont pas toujours dĂ©truites de l’extĂ©rieur.
Souvent elles brĂ»lent de l’intĂ©rieur.
Le morceau possĂšde :
- une urgence quasi apocalyptique,
- une énergie punk brute,
- une atmosphĂšre de fin de rĂšgne,
- une colÚre froide contre le désordre.
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The END
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