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Konrad Hummler : Entretien et Commentaire

Konrad Hummler : Entretien et Commentaire

Konrad Hummler. Associé-gérant de la banque Wegelin, le Saint-Gallois est un banquier atypique. (Keystone) 

 «Il est préférable de laisser des accidents survenir de temps en temps, de laisser faire faillite une banque.L’accident doit être permis mais il faut mieux l’organiser»       

Konrad Hummler, associé-gérant chez Wegelin & Co. Banquiers Privés, redoute une réglementation orientée vers le risque zéro. Selon lui, perpétuer la garantie de l’Etat pour les grandes banques serait désastreux.       

PLUS DE HUMMLER EN SUIVANT :       

  Esprit frondeur, Konrad Hummler, directeur de la banque privée saint-galloise Wegelin et pré­sident de l’Association des banquiers privés suisses, s’est illustré avec sa proposition d’un impôt libératoire à la source sur les revenus de fortune placée par des étrangers. Il revient sur les questions clés pour l’avenir de la place financière suisse.       

Le Temps: Vous multipliez les apparitions dans les médias, même la «Schweizer Illustrierte» vous a montré chez vous et au travail. Pourquoi?       

Konrad Hummler: J’ai longtemps hésité, mais les banquiers, au cours des deux dernières années, ont raté toutes leurs apparitions publiques. Presque aucun ne se montre sous un jour sympathique. Je me suis dit que j’allais essayer. Mon but est de montrer à un large public qu’il y a encore des gens normaux dans ces cercles. Je crois à la parole et aux idées.       

Le Temps: Comment analysez-vous les résultats du sommet du G20 qui a eu lieu fin juin à Toronto?       

Konrad Hummler: Le sommet du G20 a été un festival de l’absence de résultat! C’est très décevant, car la question des banques trop grandes pour faire faillite est un problème de dimension internationale. Les discussions qui seront effectuées au sein du Conseil de stabilité financière (CSF) ces prochains mois seront, elles, décisives pour l’avenir du système financier.       

Comment s’orientent ces discussions?       

Deux écoles de pensée s’opposent en matière de régulation. La première approche est avant tout technocratique. Elle cherche, via la mise en place de mesures préventives, à éviter tout accident futur. Elle préconise le risque zéro. La seconde cherche, elle, à minimiser le risque d’accident.
Je pense que les adeptes de la première école font fausse route, car cette approche conduit à maintenir les primes de risque à un niveau trop faible. Elle n’impose pas de prix au risque. Qui voudrait encore payer une prime accident si l’on décrète que l’accident doit être impossible!       

Il est préférable de laisser des accidents survenir de temps en temps, de laisser faire faillite une banque. L’accident doit être permis, mais il faut mieux l’organiser.       

Quelle tendance l’emportera?       

Il n’est pas encore possible de le prédire. On s’affronte fermement dans les coulisses entre régulateurs et représentants du secteur bancaire. Je vais suivre très attentivement les résultats présentés en septembre par la commission en charge de la problématique du «too big to fail» en Suisse. Si l’on devait en rester au statu quo, en perpétuant la garantie implicite de l’Etat accordée aux banques, ce serait désastreux. La garantie implicite de l’Etat doit être supprimée et la mise en faillite, même de grands établissements, doit être possible sans que cela mette en péril les fonctions cruciales des banques pour l’économie.       

Les grandes banques ne l’entendent pas de cette oreille. A la mi-juin, Oswald Grübel, directeur d’UBS, avertissait déjà que des milliers d’emplois seraient menacés si des règles trop strictes étaient imposées aux banques.       

– Formuler des menaces atteste du vide intellectuel dans lequel se trouvent les grandes banques.       

A long terme, les grands établissements vivront aussi nettement mieux dans un cadre où ils ne seront plus dépendants de l’Etat. Car celui qui apporte la garantie ultime, c’est-à-dire l’Etat, finira aussi tôt ou tard par demander son tribut.       

En Grande-Bretagne, cela a conduit à la mise sous tutelle de la plupart des grandes banques suite à la crise.       

Dans votre dernier commentaire d’investissement, vous distinguez les entreprises organisées selon un modèle dit «de caractère» et celles qui motivent leur personnel sur la base de systèmes d’incitation, surtout d’ordre pécuniaire. Les entreprises misent-elles trop sur la seule rémunération?       

Les entreprises qui sont organisées de manière décentralisée ne peuvent pas fonctionner seulement avec des «troupes de mercenaires», soit des employés peu liés à la société et qui répondent au plus offrant. Car cela implique des structures de contrôle internes beaucoup trop lourdes pour surveiller le travail effectué. Avec une telle approche, les employés finissent par se préoccuper davantage de leur bonus que du véritable succès de l’entreprise. Le lien de causalité entre le succès et la contribution de certains de ses membres ne peut pas toujours être évalué si facilement. Les grandes entreprises devraient renoncer à des modèles d’évaluation tels que les centres de profit, car ils ne correspondent jamais à la réalité.       

Constatez-vous un afflux de nouveaux fonds de clients européens vers votre établissement?       

– Oui, il y a un afflux d’argent issu d’Europe. De l’argent garanti blanc à 100%! Des clients européens transfèrent leur argent physiquement en Suisse, non pas pour des raisons fiscales mais parce qu’ils sont inquiets de la situation en Europe. En ce moment, on n’a plus une seule discussion avec des clients fortunés sans que la crainte d’un effondrement du système soit évoquée!       

 Propos recueillis par Catherine Cossy et Yves Hulmann juil10       

BILLET PRECEDENT :  Konrad Hummler, l’oracle de Saint-Gall (cliquez sur le lien)       

EN COMPLEMENT INDISPENSABLEPublication du Commentaire d’investissement n°271 «De la cupidité à la respectabilité»  

L’utilité économique de la respectabilité et de la confiance  

Saint-Gall, le 29 juin 2010 – Nombre de sociétés cotées sont inefficientes d’un point de vue économique – au grand regret des investisseurs. Le dernier Commentaire d’investissement montre précisément qu’une optimisation des structures rganisationnelles de l’entreprise, particulièrement au niveau des systèmes incitatifs internes, recèle un important potentiel de valeur ajoutée. Dans ce cadre, les sociétés «character-oriented» se profilent comme unealternative au style dominant de management par un CEO, ouvrant la voie à de nouvelles possibilités.  

Les décisions de placement des investisseurs et des analystes devraient davantage tenir compte de la structure organisationnelle et de la culture d’entreprise. Aujourd’hui encore, de nombreuses sociétés sont en effet loin d’atteindre leur optimum économique, d’autant qu’elles adoptent un système d’incitations inadéquat qui pénalise le succès effectif de l’entreprise. Le dernier Commentaire d’investissement de Wegelin & Co. entrevoit un énorme potentiel d’amélioration dans ce domaine, dès lors que la respectabilité, la confiance et l’empathie pratiquées au sein d’une entreprise acquerront une valeur économique effective.  

Ce postulat de même que le nombre croissant de structures  rganisationnelles alternatives remettent en question le modèle du CEO qui s’est jusqu’à présent imposé comme la meilleure solution possible. Ainsi, les sociétés «character-oriented» qui, plutôt que de disposer d’un système incitatif complexe, préfèrent s’appuyer sur des collaborateurs soigneusement sélectionnés et une structure décentralisée, sont promises à un bel avenir. Ce changement de paradigme est des plus réjouissants pour l’investisseur, car dans de nombreux secteurs, c’est toujours la structure axée sur l’incitation financière qui prédomine; à l’extrême, la société se mue en une sorte d’«organisation mercenaire» nécessitant une surveillance constante et dans laquelle personne n’est plus disposé à faire quoi que ce soit à moins de recevoir une récompense. L’auteur du commentaire note que ces incitations ont souvent été formulées de manière à ce que l’optimum ne profite pas à l’entreprise en tant que telle, mais à un groupe spécifique d’intéressés. Konrad Hummler montre à quel point le choix de la structure organisationnelle constitue bel et bien la décision stratégique clé des plus hauts dirigeants d’une entreprise. Il met également en garde contre le caractère potentiellement irréversible du modèle axé sur l’incitation financière.  

Le Commentaire d’investissement défend ainsi une modification du concept de «shareholder value», souvent mal interprété et réduit à la seule poursuite du profit à court terme pour l’actionnaire. Correctement utilisé, c’est-à-dire orienté sur le long terme et complété d’une composante risque, il permet d’éviter des mésallocations fâcheuses et une prise de risque excessive  

EN LIEN :   

http://www.wegelin.ch/download/medien/presse/kom_271fr.pdf

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