Commentaire de Marché

Une certitude dans un monde incertain par Bruno Bertez

Une certitude dans un monde incertain par Bruno Bertez

  Nous n’aimons pas centrer nos chroniques sur l’incertitude. Cela nous paraît constituer un aveu d’impuissance. Ou un constat d’inutilité. Quelle est la valeur ajoutée d’une réflexion qui aboutit à une évidence que tout le monde reconnaît : l’avenir est incertain.

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Généralement, nous esquivons la difficulté qu’il y a à prédire l’avenir de deux façons. Soit nous nous replaçons dans le fil de l’histoire, nous montrons la logique des enchaînements qui se succèdent ; soit nous découvrons, au sens fort, le présent, nous lui ôtons ce qui le recouvre, pour montrer les forces qui sont à l’œuvre et ainsi suggérer l’issue qui en découlera. Dans un sens, nous sommes, tout en étant conservateurs, adeptes des théories modernes qui enseignent que l’avenir ne se devine pas et qu’il se construit. La valeur ajoutée de l’analyse ne pouvant être que de montrer le présent « décapé », tout « nu », comme on le verra avec les yeux de demain. 

Nous allons déroger, considérant que nous sommes plongés dans une ou plusieurs incertitudes sur lesquelles il est possible d’apporter quelque chose, il est possible de mettre un peu d’ordre. 

La première incertitude sur laquelle nous voulons insister est celle qui résulte de l’application de la loi du triangle. Elle nous dit que, d’un côté il y a des forces qui sont à l’œuvre, mais que toujours, de l’autre côté, il y a d’autres forces qui se manifestent, des forces de réaction. Ces réactions modifient le résultat que l’on pourrait attendre du libre jeu des forces initiales. 

Ainsi, le résultat action  + réaction donne un produit inattendu, incertain, qui est une combinaison, un composé des forces initiales. 

Pour ce qui nous concerne, à savoir l’économie, on peut transposer en disant que, suite à  la révulsion du crédit, provoquée par le surendettement, lui-même créé par le laxisme monétaire, la force première à l’œuvre dans nos économies est la force de déflation.

 La réaction, c’est l’ensemble des mesures prises par les responsables de la conduite des affaires, les banquiers centraux, les gouvernements, les Administrations, afin de maintenir, de recréer le crédit et la dépense par les moyens conjoints de l’inflation (au sens création monétaire) et des déficits publics. 

Le débat déflation/inflation dans lequel s’enferment les économistes, les marchés et les médias est un faux débat. La réalité est celle finalement toute simple d’une tendance spontanée à la déflation, à laquelle les gouvernants tentent de s’opposer. Ils le font par des moyens exceptionnels, non conventionnels, en nature et en ampleur. Ils ont réussi dans cette entreprise de la fin 2008 au printemps 2010. Maintenant, l’effet des moyens exceptionnels étant en train de s’estomper, les forces déflationnistes reprennent le dessus. On le voit 1) dans l’évolution des paramètres financiers 2) dans l’inflexion négative des indicateurs économiques 3) dans le sentiment à nouveau pessimiste des agents économiques des grands pays industrialisés. Tout cela est particulièrement net aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Un peu moins net en Europe continentale. 

Va t’on évoluer vers une déflation plus profonde, un double dip, une rechute économique ?

C’est l’incertitude. Tout dépend de l’attitude des gouvernants. Si ils prennent le risque d’un nouveau round de mesures inflationnistes, anti-déflationnistes, il n’y aura pas de rechute. Si ils optent pour la prudence, la temporisation, voire l’austérité, il y aura quasi-récession, voire dépression. L’Europe est contre de nouveaux stimulus (dit-elle). Les Etats-Unis et le Japon sont pour. On ne sait pas. 

On ne sait pas, mais on peut parier. A ce stade, nous sortons de notre position d’analyste qui constate l’incertitude et nous parions. Nous parions sur le fait que l’Europe ne fait qu’afficher prudence et retenue, mais qu’il s’agit de cosmétique et non pas d’un choix fondamental. Nous parions sur le fait que les Etats-Unis n’hésiteront que très peu à remettre en place toute une batterie de mesures de soutien financier, économique et budgétaire. Quant au Japon, c’est déjà en cours

L’incertitude du combat déflation/inflation n’est, nous rappelons qu’il s’agit que d’une opinion, qu’apparente. In fine, la balance penchera en faveur de l’inflation en vertu de motifs financiers, économiques, sociaux et géopolitiques

L’incertitude se déplace, toujours selon notre opinion, non pas au niveau du choix ultime, mais au niveau du contenu des mesures, des caractéristiques de leur mise en application et bien entendu de leur calendrier. Qui sait quand les indicateurs financiers, économiques, sociaux, deviendront suffisamment explicites pour provoquer des courants d’opinion en faveur de nouvelles mesures inflationnistes. Qui sait comment se feront les réactions médiatiques, sociales ou politiques. Qui sait comment évolueront les sondages qui sont le pain quotidien des gouvernants ? Nul ne le sait. 

Les statistiques présentes sont erratiques, peu convaincantes, souvent manipulées. Et puis, il faut qu’elles fassent leur chemin à travers l’épaisseur des prises de conscience, les dénis et les propagandes. Les délais sont indéterminés. 

Les indicateurs avancés sont négatifs, surtout aux Etats-Unis. Les indicateurs coïncidents sont encore bons. Nous sommes dans cette période d’incertitude dans laquelle ce qui est prévisible n’est pas encore présent, et où le présent, qui n’est qu’un passé en retard, est trompeur. 

Notre opinion, notre pari donc, c’est que cette période peut durer jusqu’en novembre. A cette époque, il est possible qu’une sorte de fenêtre s’ouvre qui permette de voir, de réaliser que l’on est en train de ralentir dangereusement. 

Mais est-ce bien sûr ? Pas tout à fait. Il y a le temps de la finance, le temps de l’économie réelle, le temps de la perception du public,… et le temps des perceptions de l’élite, gouvernements, régulateurs, Big Money, Smart Money. Peut-être que la dégradation certaine, non équivoque, des indicateurs avancés, ne se traduira pas, contrairement à l’histoire, par une dégradation des indicateurs coïncidents en fin d’année ! En effet, malgré leurs dénégations officielles, les responsables savent, depuis la fin du premier trimestre, que le risque de rechute est très élevé. Et dès le mois de juin, ils ont repris, sans l’annoncer, une politique monétaire expansionniste. La Fed, dans son immeuble de Liberty 33, a été très active pour animer les marchés et re-stimuler le goût du risque. La BCE a fait ce qu’il fallait pour éviter le manque de liquidités et au-delà en Europe. La Bank of Japan a fait comme d’habitude, elle a saturé les besoins. Conclusion : la masse monétaire globale enfle, enfle. Et il faut bien en faire quelque chose. 

Beaucoup de finance. Le goût du risque, comme l’on dit, est réapparu fin août, début septembre. Mais quand on regarde les marchés à la loupe, on voit qu’ils s’étaient réveillés dès le début de juillet. L’indice S&P500 vient de donner deux signaux d’achat de long terme par le croisement à la hausse des moyennes mobiles 200 et 50. Nous sommes, à la faveur d’interventions manipulatoires, dans la zone de résistance des 1.130. Il suffit d’un rien pour la dépasser et ainsi ouvrir la route des sommets d’avril 2010. La hausse des actions est, comme le dit Alan Greenspan, un élément clé du moral des agents économiques et donc un élément clé de la reprise. 

La masse monétaire globale enfle, avons-nous dit. On monétise à tout crin, partout. Sauf en Amérique latine. C’est à nouveau la grande dérive. Un chiffre qui ne trompe pas. Les réserves internationales galopent au rythme de 19,5% l’an ; on a atteint le chiffre incroyable de 8,6 trillions.  Dans ces conditions, il n’est pas du tout sûr que les indicateurs économiques coïncidents  seront mauvais en fin d’année. Il n’est pas sûr qu’ils pointent dans le sens de la rechute. On passera peut-être à côté en ne faisant que flirter avec la stagnation. 

Notre thème, l’incertitude, se développe à tous les niveaux, financiers, économiques, politiques ; au niveau des perceptions, des prises de conscience et des réactions. Tout a beau s’analyser rationnellement, être déterminé et archi-déterminé, rien n’est sûr, rien n’est acquis. Bad news peut être good news ; good news peut être catastrophique. 

Dans un monde de manipulation, dans un monde d’économie de marché dirigée; tout devient aléatoire, imprévisible. Les calculs rationnels sont battus en brèche. La chance, ou mieux la proximité des Pouvoirs en place sont les seuls vrais facteurs opérants

L’incertitude s’alimente de l’opacité, de la dissymétrie de l’information, du pseudo-politiquement correct, de l’alibi du pseudo intérêt général

A la faveur du Grand Paradigme, implanté par la classe financière, de la sécurité, et de la fuite devant le risque, on a réussi dans un monde dominé par l’insolvabilité, à créer la mode des placements obligataires. On vient de réussir le coup du siècle, faire re-financer sur le marché obligataire par anticipation une très grande partie des besoins de 2012 ! Le mistigri, le mistigri du risque, le mistigri de l’absence de rendement, le mistigri du miss-match des durées a été repassé avec succès au public, aux fonds de pensions, aux investisseurs institutionnels, bref à la vraie épargne. On vient d’assister à une vague d’émissions record, colossale, historique. Et on n’en a pas parlé. 

Ceci nous ramène à nos certitudes, à notre certitude première : le marché obligataire mondial et singulièrement celui des valeurs gouvernementales est une bulle. Une bulle énorme, volontaire, cynique, qui a vocation, comme toutes les autres qui l’ont précédée à être détruite. Elle le sera, soit par la hausse des taux, soit par l’inflation. Dans certains cas, ce sera par l’insolvabilité et le défaut des émetteurs.

Bruno Bertez 20/9/2010

BILLET PRECEDENT : La relance bute sur l’endettement par Bruno Bertez

EN COMPLEMENT : In Memoriam par Michel Santi

La liquéfaction de Lehman, survenue le 15 Septembre 2008 après 158 ans d’existence, reste l’évènement le plus controversé – et le plus dramatique – de l’histoire de cette crise financière!

Bien des analystes et des observateurs se demandent toujours deux ans plus tard si cet établissement – qui a implosé sous le poids d’un endettement de 613 milliards de dollars! – aurait pu être sauvé. Car les dommages causés par sa déconfiture à l’encontre de l’ensemble des autres établissements encore de ce monde s’avèrent quasiment irréparables tant la confiance en ce système financier – naguère omnipotent – s’est évaporée.

Parmi les 10 plus importantes capitalisations bancaires mondiales qui se partageaient le marché préalablement à ce 15 Septembre 2008, seules Goldman Sachs et JPMorgan Chase émergent ainsi du lot puisque leur valorisation boursière est plus ou moins revenue à leur niveau de l’été 2008… Citigroup et Bank of America sont loin derrière, leur action étant respectivement quelque 77 et 58% plus basse que lors du déclenchement de l’épisode Lehman, l’UBS étant à 60% de son niveau de l’époque! En fait, la déroute de Lehman a provoqué un choc psychologique profond parmi les investisseurs et les épargnants qui se sont subitement rendus compte – du jour au lendemain! – que le système financier était rongé par une maladie malsaine. Maladie tout à la fois faite d’appât du gain effréné et d’une propension au risque excessif qui était son pendant.

Ce que nous dit le F.M.I. sur le chômage

Depuis le démarrage de la crise à l’été 2007, un total de 30 millions d’emplois auraient été perdus, le trois-quart de ce chiffre ayant été subi par les pays riches aux économies intégrées. Ces calculs, livrés récemment par le F.M.I., font également état d’un chômage atteignant 210 millions d’individus au niveau mondial sachant que nos économies devraient procéder à la création de 45 millions de places de travail et ce durant dix ans afin d’équilibrer cette situation… C’est les sans emploi de longue durée, soit depuis plus de six mois, qui posent le plus de soucis aux USA car c’est un phénomène qui ne s’était plus reproduit depuis la Grande Dépression. Sachant que l’Espagne, dont le taux de chômage officiel est de l’ordre de 20%, est le pays Européen qui souffre le plus de ce fléau tandis que la Grande Bretagne est, avec moins de 8% de chômage, le meilleur élève de l’OCDE.

Dans cette conjoncture, le F.M.I. par la voix de son chef-analyste Blanchard ne sait hélas qu’exhorter à la mise en place de toujours plus de stimuli en dépit des dettes alarmantes des pays développés! Il est vrai que, sous l’autorité de Strauss-Kahn, le F.M.I. a amorcé un virage radical qui mène notre monde droit dans le mur du Keynésianisme.

Michel Santi gestionsuisse.com sep10

2 réponses »

  1. Lundi 20 septembre 2010 :

    Les trois graphiques sont incroyables.

    Les trois graphiques sont tout simplement incroyables.

    Si le Portugal lançait un emprunt à 10 ans, il devrait payer un taux d’intérêt de 6,394 % !

    http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GSPT10YR:IND

    Si l’Irlande lançait un emprunt à 10 ans, elle devrait payer un taux d’intérêt de 6,482 % !

    http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GIGB10YR:IND

    Si la Grèce lançait un emprunt à 10 ans, elle devrait payer un taux d’intérêt de 11,560 % !

    http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GGGB10YR:IND

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