Droit, propriété, propriété intellectuelle

De la démocratie en Egypte par Martin Wolf

De la démocratie en Egypte par Martin Wolf

Le projet « Polity IV » mené par le Center for Systemic Peace de l’université George Mason (Virginie, Etats-Unis) a pour but d’analyser tous les régimes politiques depuis le début du XIXe siècle.

En 2009, 92 des 162 pays étudiés étaient des démocraties, tandis que 23 seulement étaient des autocraties – on en dénombrait encore 89 en 1977. Hélas, 47 autres pays étaient des « anocraties » – il s’agit d’Etats fragiles mêlant des éléments de démocratie et des aspects autocratiques.

Il n’en reste pas moins que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le monde est majoritairement démocratique.

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LE MOYEN-ORIENT FAIT FIGURE D’EXCEPTION

Il est important de noter l’accroissement rapide du nombre des démocraties au cours des années 1990, à la suite de l’effondrement de l’Union soviétique et de la transformation de l’Amérique latine. Le Moyen-Orient, en revanche, fait figure d’exception : malgré la diminution de leur nombre, c’est à présent la seule région du monde dans laquelle les autocraties sont plus nombreuses que les démocraties. Peut-être ne sera-ce bientôt plus le cas.

Pourquoi la démocratie a-t-elle progressé aussi vite ? Après tout, en 1900, les gouvernements représentatifs étaient rares et le suffrage universel presque inconnu.

La réponse fondamentale est d’ordre économique. Cela est dû aux transformations profondes des anciennes sociétés dans lesquelles l’écrasante majorité de la population était constituée de paysans illettrés dirigés par des classes peu nombreuses – des castes de guerriers, de fonctionnaires et de prêtres. Disposant du monopole de la force et de la fraude, ceux-ci ne voyaient aucune raison de partager le pouvoir avec ceux qu’ils méprisaient.

A l’inverse les guerriers « francs-tenanciers » (des civils effectuant un service militaire) avaient fait des cités-Etats de la Grèce antique, de Rome ou des municipes de l’Italie médiévale des exceptions. La République romaine se transforma toutefois en un empire autocratique quand les légionnaires devinrent des professionnels.

Le développement économique a transformé ces anciennes structures. L’éducation primaire s’est progressivement universalisée et l’éducation supérieure s’est de plus en plus répandue ; l’économie est devenue dépendante de la créativité individuelle ; le savoir s’est propagé ; les communications sont devenues plus dynamiques. Nous sommes également, ne l’oublions pas, devenus hostiles aux pouvoirs héréditaires. Cette aversion a rendu de plus en plus fragiles la plupart des autocraties.

La principale raison de croire à l’avenir de la démocratie, cependant, est qu’elle répond à quelque chose de profond en nous.

Comme l’a écrit l’économiste américain Albert Hirschman, les hommes souhaitent faire entendre leur voix dans les institutions qui gouvernent leurs affaires en plus de la possibilité qu’ils ont de les choisir.

 Aristote disait que « l’homme est par nature un animal politique ». Affranchis des pressions de la survie au jour le jour, nous cherchons tous, en tant qu’êtres humains, un gouvernement qui soit responsable devant nous.

Ce sont là, je crois, des désirs humains universels. L’idée qu’ils seraient définitivement étrangers à certaines cultures a perdu depuis longtemps toute crédibilité. Hélas, les puissances occidentales ont souvent étouffé cette aspiration. Aujourd’hui encore, certains pensent que c’est ce que l’Occident devrait faire en Egypte. Cela paraît non seulement moralement condamnable, mais encore relever d’une courte vue mortellement dangereuse : les démocraties peuvent être imprévisibles ; les despotismes que nous soutenons génèrent assurément des haines durables.

Cela dit, quelles que soient la force et la puissance de la marche mondiale vers la démocratie et l’universalité de l’aspiration démocratique, la démocratie peut-elle émerger en Egypte ?

STABILITE ET DEGRE D’AVANCEMENT ECONOMIQUE

Il n’est pas déraisonnable d’entretenir un certain scepticisme. Comme le remarque mon collègue britannique Gideon Rachman, la stabilité d’une démocratie va de pair avec son degré d’avancement économique. Plus un pays est riche, plus sa population est éduquée, sauf là où la richesse provient essentiellement des revenus des ressources.

Et plus la proportion de citoyens très pauvres est grande dans la population, plus il y a de chances pour que l’électorat cède aux sirènes de candidats populistes dont la victoire aura, au final, des conséquences désastreuses.

 Enfin, plus un pays est pauvre, plus maigres seront les ressources dont pourra disposer un gouvernement démocratique pour se protéger contre ses ennemis.

Par ailleurs la démocratie n’est rien d’autre, au fond, qu’une guerre civile maîtrisée. Pour fonctionner, elle doit donc être encadrée par des règles et étayée par des normes solides. Ces dernières comprennent la liberté d’expression et l’acceptation de la légitimité de la partie adverse.

Certes, l’Egypte est un pays relativement pauvre dont une bonne partie de la population est illettrée. Mais son produit intérieur brut (PIB) par habitant, à parité de pouvoir d’achat, est presque le double de celui de l’Inde et il est 50 % supérieur à celui de l’Indonésie.

Cela donne à penser que la démocratie n’y est en aucune façon inconcevable. Il existe, il est vrai, en Egypte un mouvement islamiste bien organisé. Mais doit-il forcément être profondément antidémocratique ? Cela reste à prouver. N’oublions pas que le catholicisme était autrefois largement considéré comme incompatible avec un authentique gouvernement démocratique.

Considérons avant tout l’intérêt de voir s’instaurer ne serait-ce qu’une démocratie partiellement réussie dans ce qui est de loin le plus grand pays arabe.

L’OCCIDENT A COMMIS D’INNOMBRABLES ERREURS

L’Occident a commis d’innombrables erreurs – et même pire que des erreurs – dans le monde arabe. Nous avons l’occasion d’apporter à l’Egypte l’aide dont elle a besoin pour progresser vers un avenir démocratique. A tout le moins, les dirigeants occidentaux doivent s’employer à décourager chez les militaires égyptiens toute tentation de renouer avec le cycle sinistre du despotisme, tout en les encourageant à protéger la démocratie contre sa confiscation par l’un ou l’autre des participants à la nouvelle vie politique.

J’espère ne pas faire preuve d’une naïveté déraisonnable. Je ne pense pas que le triomphe de la démocratie soit inéluctable, dans le monde comme en Egypte. Même si l’économie moderne ménage effectivement des opportunités à l’ouverture politique, elle place aussi des outils de répression plus puissants que jamais entre les mains des Etats. La démocratie a sans nul doute progressé, mais sa victoire n’est jamais définitivement acquise.

Je ne peux en même temps m’empêcher de me demander si le Parti communiste chinois pense que son système politique perdurera. Les peuples peuvent pendant un certain temps accepter l’autocratie comme prix de la prospérité et de la stabilité. Mais ils veulent aussi être traités avec dignité. L’Egypte ne sera pas, je l’espère, la dernière fois qu’ils auront réussi à faire valoir leurs droits

(cette chronique est publiée en partenariat exclusif avec le « Financial TimesTraduit de l’anglais par Gilles Berton).

Martin Wolf, éditorialiste économique FT/LE MONDE ECONOMIE | 21.02.11

(cette chronique est publiée en partenariat exclusif avec le « Financial TimesTraduit de l’anglais par Gilles Berton).

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Image: Courtesy of visualizing economics

EN COMPLEMENT La révolution et l’avenir économique de l’Egypte ne sont pas du tout assurés par  Mark J. Roe

 

L’Egypte va-t-elle parvenir à construire un système politique démocratique et ouvert? Va-t-elle retomber dans une forme d’autocratie?

Derrière cette question s’en pose une autre tout aussi importante, d’abord pour les Egyptiens, mais aussi pour les autres pays en développement (ainsi que pour les experts du développement), celle des conséquences économiques de la révolution.

Depuis 25 ans, les organisations internationales spécialisées telles que le FMI et la Banque mondiale se sont fixées entre autre comme priorité de favoriser l’expansion des marchés financiers des pays en développement. Des marchés financiers forts attirent l’épargne là où elle est le plus susceptible de stimuler la croissance économique. On considère cette capacité comme l’une des conditions clés nécessaires au développement. Remettre en marche la finance devrait permettre de relancer la machine économique.

Les historiens de l’économie soulignent que les révolutions financières ont servi de prélude à des périodes de prospérité économique en Angleterre (au XVIIe et au XVIIIe siècle après la Révolution glorieuse, aux USA (après la mise en place des principales structures financières par Alexandre Hamilton au cours des années 1790 dans un pays qui était avant tout agricole) et au Japon (après la révolution Meiji).

La Banque mondiale, le FMI, ainsi que des dizaines d’universitaires ont recherché en long et en large quels étaient les facteurs qui favorisent la croissance des marchés financiers. Beaucoup de chercheurs pensent qu’il s’agit de l’organisation de la justice et de la fiscalité. Certains mettent en avant le code des sociétés, tandis que d’autres encore parlent de l’ouverture des marchés ou du niveau d’imposition. Tous évoquent le droit de propriété.

Or ce que l’on observe dans les pays en développement est plutôt décevant. Certains ont amélioré le fonctionnement de la justice, rationalisé l’administration fiscale et commencé à prendre des mesures contre la corruption, mais avec des effets très inégaux sur les marchés financiers.

Pire encore, l’exemple des USA, de la Grande-Bretagne et du Japon va à l’encontre des théories avancées: les marchés financiers ont largement prospéré au XVIIIe siècle en Grande-Bretagne, ainsi qu’au XIXe siècle et au début du XXe siècle au Japon et aux USA alors que le code des sociétés était inadapté à la réalité et que la justice et d’autres institutions importantes étaient dysfonctionelles.

Les tribunaux américains du XIXe siècle étaient particulièrement corrompus, parfois incompétents et souvent totalement inadaptés à leur tâche, pourtant la Bourse et le marché obligataire étaient florissants, tandis qu’apparaissaient des firmes qui obtenaient le financement dont elles avaient besoin et prospéraient sur tout le continent, permettant ainsi l’industrialisation de l’économie américaine.

Il a fallu attendre les années 1930 pour que se mette en place l’essentiel du système juridique protecteur relatif au financement extérieur et les lois fédérales sur le droit des marchés financiers – ceci des dizaines d’années après que les marchés financiers américains aient atteint une envergure suffisante pour financer la montée en puissance de l’économie américaine.

On observe le même phénomène en Grande-Bretagne et au Japon: en premier le développement de la finance, suivi dans un deuxième temps par celui des institutions protectrices afférentes. Il a fallu attendre la fin du XIXe siècle, au moment où des entreprises financières complexes ont commencé à apparaître pour que le Japon se dote d’un code des sociétés. C’est à l’opposé de ce à quoi on aurait pu s’attendre: ce n’est qu’une fois les marchés financiers bien développés que les acteurs concernés ont demandé que la loi protège mieux les investisseurs.

Il y a bien dû y avoir quelque chose de plus fondamental pour que les marchés financiers commencent à fonctionner en Grande-Bretagne, au Japon et aux USA. Un quelque chose qui fait qu’à moment donné certains pays sont en position de développer un secteur financier important, tandis que d’autres n’y sont pas prêts.

Ce «quelque chose» semble être un minimum de stabilité politique, de préférence dans un cadre démocratique. Dans un environnement politique stable, des mécanismes informels tels qu’une réputation de fiabilité, l’existence d’associations commerciales, d’une Bourse et d’autres mécanismes informels favorisent le développement d’accords commerciaux. Les investisseurs et les entreprises ne craignent pas qu’un nouveau régime prenne le pouvoir et annule tout ou en partie les accords qu’ils ont conclus, entraînant pour eux des pertes financières.

Dans un article qui va paraître prochainement, j’analyse avec Jordan Siegel de la Harvard Business School les données liant instabilité politique et retard en matière de marchés financiers à l’époque moderne. Il ressort de notre étude que l’instabilité politique constitue un obstacle majeur au développement des marchés financiers. La stabilité politique dans un cadre démocratique est une condition essentielle au développement des marchés financiers.

Cette conclusion est logique. Même si toutes les règles de la finance sont respectées, il n’y aura pas beaucoup d’investisseurs prêts à risquer leurs capitaux s’ils craignent qu’un changement de régime qui leur soit défavorable intervienne pendant la durée de leur investissement.

Mais avant tout, la stabilité trompeuse à l’image de celle de l’Egypte sous Moubarak est généralement insuffisante pour permettre un véritable développement des marchés financiers. Les régimes autoritaires, notamment lorsqu’ils s’accompagnent de fortes inégalités des revenus et du patrimoine, génèrent un risque d’arbitraire et d’instabilité et peuvent se montrer imprévisibles. Ils sont eux-mêmes arbitraires. Et chacun sait que derrière l’apparence de stabilité se cachent des forces explosives prêtes à abattre le régime, entraînant la dévaluation d’énormes investissements. Les financiers et les épargnants ayant une confiance limitée en l’avenir, ces régimes ne peuvent pas facilement établir et maintenir les fondations solides que nécessite le développement financier.

Par contre, les régimes démocratiques dans lesquels la propriété foncière est répandue protègent mieux le droit de propriété à long terme, car un nombre suffisant de personnes veulent défendre ce droit.

Oui, les règles du jeu comptent pour la finance. Mais l’intérêt permanent qu’à un régime à appliquer des règles stables au service du développement économique et financier compte encore davantage. 

Les conséquences pour l’Egypte?

Jusqu’à présent la révolution égyptienne est de nature politique, non pas économique. Mais si elle débouche sur un régime démocratique plus ouvert, favorable aux classes moyennes, et qui dispose de la stabilité voulue en raison du soutien dont il dispose, les Egyptiens pourraient en retirer d’énormes avantages économiques. Les marchés financiers devraient alors prospérer, suscitant un développement plus rapide et plus équitable du pays.

Mark J. Roe /Harvard/Project Syndicate FEV11

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