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Finance Comportementale : l’ émotivité dans la nature des bulles spéculatives

Finance Comportementale : l’ émotivité dans la nature des bulles spéculatives

 La recherche de Credit Suisse fait le point sur la question.

Nos décisions, y compris en matière d’investissement, sont influencées par des facteurs comportementaux ou psychologiques. Difficile en effet de s’abstraire des climats d’euphorie ou de panique collectives qui peuvent s’emparer des marchés. L’investisseur Benjamin Graham le savait déjà qui tenait les marchés pour maniaco-dépressifs. Mais même les décisions qui se veulent essentiellement rationnelles ne le sont pas forcément. C’est pour mettre en évidence ces biais notamment que Credit Suisse a présenté mardi plusieurs éléments d’analyses recensés dans le dernier numéro de sa publication semestrielle Global Investor, dévolue au thème «Emotions et marchés».

PLUS DEMOTION EN SUIVANT :

Plusieurs analyses sont notamment consacrées à la question des comportements financiers masculin/féminin, autrement dit aux décisions d’investissements tributaires des spécificités propres aux femmes et aux hommes (Gender based investing). En plus d’autres traits comportementaux influencés par les contextes religieux ou culturels. Mais aussi médiatiques par exemple. Un des multiples domaines dans lesquels la finance comportementale tente d’expliquer «pourquoi  des êtres humains se voulant rationnels prennent apparemment des décisions irrationnelles» ainsi que l’expliquent Michael O’Sullivan, responsable de la recherche UK et Global Asset Allocation de Credit Suisse, ainsi que Christine Schmid, Analyste actions Senior. Même si tous deux se sont employés aussi à nuancer les stéréotypes qui se sont formés en la matière. Comme celui qui voudrait que les hommes agissent souvent de manière irrationnelle alors que les femmes agiraient de manière très rationnelle. Il n’en reste pas moins que selon les données disponibles, «les hommes tendent à prendre des risques plus élevés et à multiplier les transactions. Et par conséquent à essuyer davantage de pertes que les femmes». Ainsi que l’illustre une étude de Brad Barber et Terrance Odean, les hommes effectueraient 45% de transactions de plus que les femmes. Alors qu’une enquête américaine (US Survey of consumer Finances) à laquelle fait référence Global Investor montrerait que les femmes comptent des placements moins risqués dans leurs portefeuilles de retraites.

Au sein même des ménages, les femmes font aussi preuve d’une moindre appétence pour le risque que les hommes. Bien que les hommes mariés tendent à prendre à leur tour moins de risques que leurs congénères non mariés, selon une autre enquête. Alors qu’une étude précédente de Credit Suisse Global Wealth Report avait déjà souligné l’approche plus prudente des femmes aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Même dans les cas où les femmes détenaient davantage d’actions que les hommes, ces derniers recouraient davantage à des placements hors Bourse, ce qui permettrait de conclure à un plus grand appétit du risque. Dans le cadre de cette publication semestrielle, Credit Suisse aborde différents thèmes liés à la finance comportemenale. Par exemple une analyse des «limites de la rationalité». Ou une présentation des démarches scientifiques menées au cours de l’histoire pour tenter d’anticiper ou de déceler la formation de bulles spéculatives. Professeur d’économie financière à l’Université de Zurich, Thorsten Hens ne manque pas de souligner à cet égard que toutes les erreurs que sont susceptibles de commettre les investisseurs font partie intégrante du comportement humain. Car les modèles appliqués aux marchés financiers supposent bien trop souvent un investisseur idéal, rationnel et infiniment patient. Loin de la réalité des comportements impulsifs et entachés d’erreurs.

Genre masculin trop porté sur les transactions

Les investisseurs masculins tendent à surestimer leurs compétence en sous-estimant les risques. Et à multiplier les transactions, au détriment de la performance. Entretien avec Christine Schmid, analyste Actions Senior de Credit Suisse et coauteur du Global Investor «Emotions et marchés».

INTERVIEW: PIOTR KACZOR/agefi mai11

L’idée de finance comportementale spécifique aux genres masculin et féminin n’induit-elle pas un déterminisme qui récuse la notion d’égalité entre hommes et femmes?

Malgré les progrès de l’égalité des chances, on est bien obligé de constater que la répartition hommes/femmes tend à varier selon les professions. Nous le constatons chez nous lorsque nous mettons un poste au concours dans la recherche. Nous obtenons beaucoup plus de candidatures masculines que féminines par exemple. C’est l’inverse qui se produit dans le marketing ou les ressources humaines. Sans oublier des exemples plus extrêmes, dans les activités de soins et sur les chantiers par exemple. Il faut donc constater que certaines professions ne sont pas également adaptées aux femmes et aux hommes. Les limites corporelles dictent je pense ces différences et cela ne contredit pas l’égalité recherchée.

Quelle approche poursuit dès lors le Gender Finance?

L’étude des comportements financiers spécifiques aux femmes et aux hommes (gender finance) se situe à un stade plus avancé que la simple finance comportementale je crois. Cette dernière discipline fait par exemple apparaître  les facteurs qui influencent une décision d’achat de titres en période d’euphorie. Ou l’aversion aux pertes qui empêche de vendre durant une phase de forte correction. Il y a aussi des différences du côté des facteurs risques ainsi que confiance /optimisme. Or les deux doivent à notre sens être pris en compte dans la formation ou l’éducation. Ce qui ressort indubitablement des études, c’est que les hommes effectuent davantage de transactions, qu’ils sont plus disposés à prendre des risques mais qu’ils tendent aussi à faire preuve d’un excès de confiance.  A l’inverse, les femmes ont tendance à prendre moins de risques, à n’investir que lorsqu’elles comprennent les produit. Elles font preuve aussi d’un optimisme plus mesuré.

Et comment s’expliquent ces différences?

Cela s’explique surtout par le contexte social. D’autant que les biens familiaux sont par tradition encore davantage contrôlés par les hommes que par les femmes. Même si cela commence à s’équilibrer en particulier dans les marchés émergents. Et plus la valeur de ces biens augmente, plus il est possible de prendre des risques. Ce qui se vérifie dans un portefeuille diversifié. En revanche, plus on doit calculer serré, moins on est en disposé à prendre des risques.

Et les hommes mariés,  selon les études auxquelles vous vous référez, sont moins enclins à prendre des risques que les célibataires?

En effet. Cela tient au changement de priorité induit par le changement d’état civil: vers des  placements plus sûrs et à long terme. L’intérêt de la démarche comparative vise aussi à montrer que les pôles masculin / féminin se complètent relativement bien.

En quoi l’étude des facteurs financiers spécifiques aux genres masculin et féminin franchit-elle un pas supplémentaire?

Cette approche va plus loin par exemple dans l’analyse de l’excès de confiance ou de la recherche du risque. Il apparait en effet depuis cinq à dix ans que, dans le cadre des séances de formation qui se déroulent dans un cercle de femmes, le débat est bien plus animé que dans le cadre d’un groupe mixte. Il est donc important de montrer  les points forts et les points faibles des deux côtés pour souligner, par exemple, l’importance de la diversification en matière d’investissement. Ou l’impact négatif sur le rendement d’un rythme de transactions excessif. Plus on a tendance à multiplier les transactions, plus le rendement tend à diminuer.

Ce qui a aussi un impact pour les banques qui  vivent en partie des frais de transactions?

Oui  mais aussi des actifs sous gestion.  Avec des avantages et des inconvénients dans chaque cas. Il s’agit vraiment de montrer l’importance cruciale de la transparence. L’étude révèle aussi que les femmes sont davantage intéressées à  l’investissement durable.

Et que sait-on aujourd’hui mieux qu’il y a quelques années?

Nous essayons par exemple de déceler plus tôt la formation des bulles spéculatives. C’est de cela qu’il s’agit essentiellement, car des bulles, il y en aura toujours. C’est inhérent au comportement humain. Les tendances liées à la formation d’une bulle tendent souvent à s’illustrer par une courbe très pentue, à un moment donné, quasiment verticale. Il faut considérer aussi la durée jusqu’à l’éclatement qui peut être de 12 mois. Pour la bulle technologique, cela a duré 24 mois: un avertissement au début de la courbe eût donc été judicieux. Les deux questions clés sont donc Quand et Combien de temps cela peut durer. Mais quand la courbe se raidit que le problème est déjà manifeste. Il en a été de même pour la crise bancaire.

Quelles bulles avez-vous ainsi mis en évidence ?

Nous n’avons pas encore publié les résultats finaux de cette étude behavioral finance. Mais nous observons de près actuellement la situation aux Etats-Unis du côté des liquidités. Ainsi que certains marchés immobiliers.

source agefi mai11

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