Commentaire de Marché

Les « hâteurs de rôt » du palais d’Iéna par Pierre-Antoine Delhommais

Les « hâteurs de rôt » du palais d’Iéna par Pierre-Antoine Delhommais

C’est au palais d’Iéna, dans le 16e arrondissement de Paris, que s’est tenue la conférence nationale contre la pauvreté, à l’issue de laquelle le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, a annoncé une série de mesures pour lutter contre ce fléau. Le palais d’Iéna est le siège du Conseil économique, social et environnemental (Cese) que le patron du Nouvel Observateur, Laurent Joffrin, peu suspect d’anti-étatisme primaire, décrivait récemment en ces termes. « Il existe à Paris une assemblée totalement inutile, appelée Conseil économique, social et environnemental. Elle se réunit deux fois par mois et produit une poignée de rapports que personne ne lit. Son rôle réel consiste surtout à recaser les collaborateurs que les organismes professionnels veulent récompenser. Qu’attend-on pour la supprimer ? ».

Le site internet du Cese indique, il est vrai, un organigramme fourni. Un président, un bureau « organe collégial de direction comprenant six vice-présidents, deux questeurs, quatre secrétaires et six membres », un secrétariat général aussi, 72 sections, 145 fonctionnaires, 17 agents contractuels. Et surtout 233 conseillers percevant une rémunération mensuelle brute de 3 786,76 euros, à laquelle il convient d’ajouter des indemnités de transport et de présence. De l’argent de poche généreusement versé par le contribuable. Au total, le budget 2011 du Cese s’est élevé à 37,4 millions d’euros, ce qui correspond au versement, pendant un an, de 6 565 RSA.

On savait le gouvernement de M. Ayrault amateur de symboles. En organisant au siège du Conseil économique, social et environnemental une conférence contre la pauvreté, il ne pouvait en trouver de plus fort pour illustrer la dépense publique dévoyée, détournée d’une de ses missions essentielles : venir en aide aux plus démunis.

Dans 8 leçons d’histoire économique (Odile Jacob), qu’il vient de publier, l’économiste Jean-Marc Daniel évoque le cas, sous la monarchie, des « hâteurs de rot ». Nommé directeur général du Trésor royal en 1776, Necker cherche à prendre des mesures d’économie budgétaire pour sauver le pays de la faillite. Soucieux de donner l’exemple au sein même de la maison du roi, il identifie seize emplois de « hâteurs de rôt ». Des emplois devenus, au fil du temps, entièrement fictifs, au point que plus personne n’est en mesure de dire en quoi ce métier consiste : taper dans le dos du roi après ses repas ou surveiller le feu en cuisine afin d’accélérer la cuisson des viandes. Se sentant menacés, les hâteurs de rot font jouer leurs relations et Necker quitte son poste sans avoir réussi à les supprimer. Ils ont proliféré depuis, le palais d’Iéna en abrite plusieurs centaines.

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D’ailleurs, on en apprend de belles, dans ce livre, sur la grande et la petite histoire des finances publiques. Par exemple que la première expérimentation keynésienne fut la construction par des pharaons des pyramides, destinées à éblouir le monde mais aussi à fournir du travail aux populations. Manque de chance, le coût de leur construction fut tel que les pharaons, incapables de rembourser les dettes qu’ils avaient contractées pour les édifier, furent obligés de prostituer leurs filles.

Autre anecdote amusante : le mot faisselle, ce fromage blanc contenu dans un pot troué, vient du latin fiscus, signifiant panier percé, et par lequel les Romains désignaient par dérision le Trésor de l’empereur Auguste. Une petite dernière, notre préférée. Le tout premier ministre des Finances de la Révolution, qui tenta de rationaliser la collecte des impôts et de donner corps à son administration, fut un dénommé Étienne Clavière, qui avait installé chez lui un atelier de fabrication… de faux assignats. Emprisonné à la Conciergerie, il s’y suicida. Le service public à la française ne partait pas sur des bases très saines.

Plus sérieusement, Jean-Marc Daniel rappelle les travaux des économistes consacrés au bon usage de la dépense publique, et notamment sa fonction de redistribution. Walter Heller, professeur à Harvard et conseiller économique des présidents Kennedy et Johnson, développa l’idée selon laquelle la dépense publique doit être centrée sur la guerre contre la pauvreté – war on poverty – et qu’elle doit être appréhendée en termes de qualité et non de quantité. L’accumulation de dépenses sociales ne fait pas la justice sociale. Au contraire. Cinquante ans plus tard, la France le prouve.

Les dépenses publiques atteignent en France aujourd’hui un niveau record (56 % du PIB en 2011, 44 % en 1978), les prestations sociales ont augmenté de près de 5 % par an en moyenne depuis dix ans, sans empêcher le nombre de pauvres de progresser de plus de 1 million. Au lieu de faire baisser comme espéré la pauvreté, les 2,5 milliards d’euros de nouvelles dépenses annoncées par M. Ayrault auront l’effet inverse. Ils fabriqueront de la pauvreté supplémentaire en dégradant un peu plus les finances de l’État et en pénalisant la croissance économique. Rousseau le disait déjà : quand un État dépense de façon inconsidérée et mal à propos, »on enrichit des fainéants de la dépouille des hommes utiles ». Il faudrait songer à graver en lettres d’or cette maxime sur le fronton du palais d’Iéna.

Source:  Le Point – Publié le 20/12/2012

http://www.lepoint.fr/editos-du-point/pierre-antoine-delhommais/les-hateurs-de-rot-du-palais-d-iena-20-12-2012-1604254_493.php

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