Allemagne

Sauvetage de l’Europe : dommage collatéral par Hans Werner Sinn

Sauvetage de l’Europe : dommage collatéral  par Hans Werner Sinn

Le besoin de changement est autant allemand qu’anglais Par Emmanuel Garessus

 Berlin, à mille lieues de l’approche mercantiliste française, est convaincu des mérites d’une Europe plus flexible, compétitive et performante. Et surtout, si l’on suit Hans-Werner Sinn, le directeur de l’institut IFO, l’Allemagne a un besoin vital de modifier le traité concernant le système «Target». Pour l’économiste, de passage ces derniers jours à Zurich, la zone euro ne peut survivre sans modifier ce système de règlement des crédits entre banques centrales européennes. Il l’explique dans son ouvrage très pédagogique: * «Die Target-Falle», de Hans-Werner Sinn, Hanser, 418 pages, 2012.

Sinn explique Target simplement: si un ami n’a pas son porte-monnaie et vous demande de lui avancer de l’argent pour l’achat d’un meuble, vous payez à sa place et attendez de lui qu’il vous rembourse le lendemain. A l’inverse, les crédits Target n’ont pas de limite temporelle et, contrairement à vous, la Bundesbank ne peut jamais dire non.

Les dérives du système Target s’accompagnent d’injections massives de monnaies dans les pays en crise. Reprenons l’exemple de Sinn: si un individu n’a plus d’argent liquide, il peut payer avec sa carte de crédit. Mais lorsque son compte est vide, il n’a pas la possibilité d’imprimer des billets dans sa cave pour faire ses achats. Avec Target, au contraire, la banque centrale d’un pays en déficit comme l’Italie ou l’Espagne est autorisée à imprimer autant d’argent qu’elle le désire. Les critiques de la Bundesbank n’y font rien.

La BCE doit donc remplir deux tâches aussi risquées que douteuses, selon Hans-Werner Sinn, les achats d’obligations souveraines et le refinancement des déséquilibres des balances de paiement à travers Target. Sur les 1550 milliards d’euros de crédits destinés au «sauvetage de l’euro», les deux tiers concernent le système Target, selon Hans-Werner Sinn.

Le volume des crédits Target est bientôt cinq fois supérieur aux achats d’obligations souveraines et il est deux fois plus grand que les plans de sauvetage officiels, selon l’auteur.

Jusqu’en 2007, les crédits Target des pays excédentaires ne dépassaient pas 1,3% du PIB de la zone euro. Mais dès l’éclatement de la crise, les banques commerciales du centre, notamment françaises, n’ont plus octroyé de crédits aussi facilement au sud. Les achats de biens des pays périphériques ont alors été financés par la banque centrale locale et ses injections de liquidités. L’explosion des excédents allemands auprès de Target est considérable. A l’opposé, le déficit est de 278 milliards en Italie et 423 milliards en Espagne.

Les Etats-Unis n’ont pas ce problème. Le système de la Fed, avec ses 12 Fed de district appartenant au privé, interdit le financement des déficits des Etats, et, à travers un système de marge d’intérêts, empêche la fuite de capitaux. En outre, les créances sont toujours bilatérales, à l’inverse du système européen. Aux Etats-Unis, les soldes ne dépassent pas 0,3% du PIB, alors qu’en Europe, ils sont passés de 1% du PIB avant la crise à 5% en 2011 et 11% en juillet 2012.

Le système Target, c’est «le chevalier blanc qui remplace un marché des capitaux dorénavant fermés à de nombreux acteurs privés», selon Sinn. Mais jusqu’où pourra-t-il intervenir?

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Tandis que la Fed n’accepte en contrepartie que des titres nantis par de l’or, la BCE n’a cessé de réduire ses exigences de qualité, selon l’auteur. Dans la logique de Target, la BCE augmentera sans cesse ses achats d’obligations d’Etat, puis transformera le MES en eurobonds.

Il faut mettre un terme à cette dramatique expérience. Hans-Werner Sinn propose de renégocier le traité européen. «Si l’Allemagne met tout son poids économique et politique dans la balance, elle devrait faire avancer sa proposition», selon Hans-Werner Sinn. Car «une alliance forcée entre créanciers et débiteurs ne conduira pas à des Etats-Unis d’Europe, mais au chaos», selon l’auteur.

Les pays débiteurs ne pourront jamais devenir compétitifs à l’aide d’un ajustement des prix et salaires de 30 à 35%, selon l’auteur. Les programmes d’austérité ne suffisent pas. Lors de la République de Weimar (1929-1933), les prix avaient baissé de 23%, avant de conduire au chaos et, il y a 80 ans, jour pour jour, à la prise de pouvoir de Hitler. Cela devrait faire réfléchir.

La solution en Europe ne peut venir que de la sortie de la zone par les pays non compétitifs et du changement du traité pour créer un autre système de règlements entre banques centrales.

Par Emmanuel Garessus/Le Temps Fev13

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/9696ba62-6a53-11e2-844b-40b04c431c46/Le_besoin_de_changement_est_autant_allemand_quanglais

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Sauvetage de l’Europe : dommage collatéral  par Hans Werner Sinn

MUNICH – La zone euro entre dans sa sixième année de crise – et d’efforts par la Banque Centrale Européenne et la communauté internationale pour y mettre un terme. Les hommes politiques sont désormais pris au piège dans un interventionnisme insidieux qui pourrait, selon le Premier ministre britannique David Cameron, profondément altérer la zone euro et violer les règles économiques et politiques fondamentales de l’Europe.

La dernière proposition, suggérée à grand bruit par le président français François Hollande, serait que la BCE manipule le taux de change. Hollande s’inquiète de la rapide appréciation de l’euro, qui est passé de 1,21 dollar fin juillet 2012 à 1,36 dollar au début du mois de février. Ce renforcement du taux de change impose des pressions supplémentaires sur les économies déjà chancelantes du sud de l’Europe et en France, fragilisant plus encore leur compétitivité déjà affaiblie.

Le crédit bon marché entrainé par l’euro a nourri une bulle économique inflationniste dans le sud de l’Europe, laquelle a éclaté lorsque la crise financière a frappé. Les termes du crédit se sont gravement détériorés, laissant des économies bien trop chères, et beaucoup trop dépendantes des financements extérieurs.

L’économie française se retrouve en souffrance en conséquence des problèmes ressentis par ses clients méridionaux. Selon une étude réalisée par Goldman Sachs, la France devrait se déprécier en moyenne de 20% par rapport à la moyenne de la zone euro et d’environ 35% par rapport à l’Allemagne pour restaurer la viabilité de sa dette extérieure.

La BCE et la communauté internationale – particulièrement le Fond Monétaire International – ont tenté de gérer la crise en comblant le manque de capitaux privés par un crédit public. La BCE a basculé son plan de refinancement du crédit et sa création de monnaie – aux environs de 900 milliards d’euros – vers le sud de l’Europe et l’Irlande, comme mesuré par les équilibrages cibles de l’Eurosystème. Ce faisant, cependant, elle s’est mise en péril parce que la seule façon d’appliquer ce glissement était de réduire les exigences collatérales pour refinancer le crédit. Dans une large mesure, ces collatéraux ont consisté en emprunts publics.

Pour freiner ce glissement baissier des titres – et donc pour se sauver – la BCE a acheté ces obligations d’état et annoncé que si cela s’avérait nécessaire, elle poursuivrait cette approche de manière illimitée. Dans le même temps, le Mécanisme Européen de Stabilité a été établi pour protéger les états et les banques.  

Ces assurances ont permis de calmer les marchés et les flux de capitaux ont repris depuis le cœur de la zone euro vers sa périphérie. Mais les capitaux affluent aussi d’autres pays. Un peu partout dans le monde, il est redevenu intéressant de détenir des euros et d’acquérir des titres en euros, ce qui entraine des pressions haussières sur le taux de change, et de nouvelles difficultés.

Il faut dire ici que les manipulations de la Banque du Japon effectuées sur le taux de change du yen n’ont joué qu’un rôle mineur, en dépit de la forte condamnation de cette pratique par le président de la Bundesbank, Jens Weidmann. L’intervention japonaise ne peut à elle seule expliquer la réévaluation de l’euro face au dollar et à de nombreuses autres monnaies.

La BCE peut limiter l’appréciation de l’euro par l’achat de devises étrangères. Mais à terme, elle ne pourrait poursuivre qu’en gonflant sa propre monnaie jusqu’à ce que la confiance dans l’euro retrouve le niveau qu’elle avait avant que ces assurances soient données.

C’est pourquoi le président de la BCE Mario Draghi a rejeté presque instantanément la proposition de Hollande. Draghi est parfaitement conscient des montants énormes perdus en interventions futiles et coûteuses pour stabiliser les taux de change dans les années 70 et 80 après l’effondrement du système de Bretton Woods, et il ne veut pas que la BCE se détourne de son objectif de maintenir la stabilité des prix.

L’appréciation de l’euro met en lumière l’énorme dommage collatéral provoqué par le sauvetage de l’Europe. Les mesures adoptées jusqu’à présent ont ouvert des canaux de contagion depuis les économies périphériques noyées dans la crise vers les économies encore saines du centre, plaçant un considérable risque financier sur les contribuables et les retraités de ces dernières, tout en sapant la perspective d’un rétablissement à long terme des économies en difficultés.

Il est vrai que le sauvetage de l’Europe a permis de stabiliser les finances publiques avec des taux d’intérêt plus bas pour les économies surendettées. Mais il a aussi entrainé une appréciation de la monnaie, et donc affaibli la compétitivité de l’ensemble des pays de la zone euro ; une situation qui peut encore se transformer en une débâcle pour les pays du sud et la France, encore trop chers, et pour l’euro lui-même.

Les opérations de sauvetage de la BCE ont fait obstacle à la dépréciation interne – actifs, main d’œuvre et biens moins chers – dont les économies en difficultés ont besoin pour attirer des capitaux privés frais et regagner en compétitivité, alors que l’appréciation de l’euro complique aujourd’hui la situation. En résumé, le sauvetage de l’Europe rend le problème le plus sérieux de la zone euro – la profonde perte de compétitivité des économies troublées – d’autant plus difficile à résoudre.

Hans Werner Sinn fev13

Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats

Source Project Syndicate /Fev13

 http://www.project-syndicate.org/commentary/the-long-term-costs-of-europe-s-rescue-policy-by-hans-werner-sinn/french#3wpovdgJIgqPW41f.99

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