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L’Agefi Suisse et la libération de Pierre Condamin-Gerbier

L’Agefi Suisse et la  libération de Pierre Condamin-Gerbier

Affaire Condamin-Gerbier : Ce que l’instruction a révélé

Entretien avec l’avocat de la banque Reyl & Cie à Genève Vincent Jeanneret Et commentaires sur la libération conditionnelle du détenu

Avocat dans l’étude Schellenberg Wittmer à Genève, Vincent Jeanneret défend les intérêts de la banque Reyl & Cie dans l’affaire Condamin-Gerbier. La banque avait porté plainte pénale contre son ancien employé en juin dernier, notamment pour vol, faux dans les titres, espionnage économique et violation du secret commercial. Arrêté le 5 juillet entre Genève et Lausanne, Pierre Condamin-Gerbier a été Mercredi .

Interview: Sébastien Ruche

Quelle est votre réaction par rapport à la libération provisoire de Pierre Condamin-Gerbier?

Après une détention provisoire de près de trois mois, le Ministère public de la Confédération (MPC) estime que l’enquête est bouclée et que le risque de collusion n’existe plus. L’enquête a été conduite à un rythme soutenu, de manière efficace et à l’écart de l’agitation médiatique. Au terme de cette enquête, il ne fait aucun doute que Pierre Gerbier sera condamné. Les éléments constitutifs de plusieurs infractions sont réalisés.

N’êtes-vous pas surpris de cette libération conditionnelle, alors que le risque de fuite a été établi par le Tribunal des mesures de contraintes début août, lorsqu’il a rejeté une demande de remise en liberté?

Non, je ne suis pas surpris. Le MPC applique le principe de proportionnalité. Concernant le risque de fuite, le prévenu a indiqué durant la douzaine d’auditions menées depuis son arrestation qu’il ne voulait plus rien avoir à faire avec la France. Par ailleurs, Gerbier est exposé à des poursuites pénales en France depuis qu’il a menti sous serment devant la commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée nationale. Enfin, il serait mal inspiré d’aller faire de nouvelles déclarations à la presse française, qu’il a accusée d’avoir tronqué ses propos. D’autant plus qu’il s’est engagé sur l’honneur à ne plus avoir de contacts avec les médias.

Quel système de défense a-t-il utilisé après son arrestation?

Devant la justice suisse, Pierre Gerbier a attaqué les juges français, le Parlement, les journalistes qui, selon lui, l’ont mis sous pression, trahi et qui ont modifié ses propos. Il a même accusé les juges d’avoir exercé des pressions sur lui, de l’avoir menacé et trompé.

Comment cela?

Durant les auditions, Pierre Gerbier a été jusqu’à affirmer qu’il avait indiqué le 2 juillet aux juges français que sa liste d’hommes politiques détenant des comptes cachés en Suisse n’existait pas. Le prévenu a expliqué que les juges lui avaient alors conseillé de déclarer à l’Assemblée nationale que cette liste avait été transmise à la justice, afin «de mettre fin aux questions sur le sujet». En d’autres termes, les juges lui auraient conseillé de mentir sous serment devant la commission d’enquête parlementaire! Ce n’est évidemment pas crédible.

L’instruction a-t-elle permis d’obtenir d’autres éléments concernant la liste d’hommes politiques français que prétendait détenir Condamin-Gerbier? Son existence – ou non – a-t-elle été établie?

A une dizaine de reprises au moins pendant les auditions, Pierre Gerbier a certifié qu’aucune liste formelle ou matérielle n’existait (son propre avocat l’a publiquement déclaré le 16 août dernier dans L’Agefi, ndlr). On en déduit qu’il a menti sous serment à l’Assemblée nationale, qu’il a menti à de nombreux journalistes, aux policiers, et probablement aux juges d’instruction en France.

L’instruction a-t-elle permis de clarifier l’origine du document à en-tête d’une filiale de la banque publié par Europe1 en juin? Un document que la banque a rapidement présenté comme étant un faux «grossièrement falsifié».

Pierre Gerbier a expliqué que lors de sa visite dans les locaux d’Europe1, il avait apporté des documents décrivant son travail de family office, des plaquettes de présentation, ce genre de chose, car ses interlocuteurs ne comprenaient pas vraiment son métier. Selon lui, le mémorandum à en-tête d’une filiale de la banque était contenu dans l’un de ces documents descriptifs, sans qu’il le sache. Et lorsqu’il a ouvert un de ces documents pour le montrer au journaliste d’Europe1, le mémorandum serait tombé sur le bureau. A ce moment-là, toujours selon Gerbier, le journaliste aurait rapidement fait semblant de passer un coup de fil, pour en réalité prendre le document en photo à son insu. En revanche, le prévenu ne parvient pas à expliquer comment ce mémorandum a été falsifié. Or la version du journaliste est très différente.

Ce journaliste a été auditionné?

Oui, récemment. Il a scrupuleusement respecté ses obligations déontologiques, refusant de révéler comment il avait obtenu ce document et quelles étaient ses sources. Mais il a formellement exclu que lui-même ou qui que ce soit à Europe1 ait participé à la falsification du texte de ce mémorandum. Il est intéressant de relever que ce document est apparu à un moment où la crédibilité de Gerbier commençait à être remise en question dans la presse. Ce document démontre sa volonté de nuire à son ancien employeur, car il a falsifié son contenu pour faire notamment apparaître la mention «PEP» (personne exposée politiquement) et alimenter ainsi la rumeur totalement fausse d’une banque abritant des comptes d’hommes politiques. Ce document montre que Pierre Gerbier n’est pas une simple victime du système politico-médiatique, comme il le prétend, mais qu’il a activement voulu porter le discrédit sur son ancien employeur en falsifiant un mémorandum interne et en trompant au passage Europe1.

Qu’est-ce que les auditions de Condamin-Gerbier ont révélé sur son prétendu combat contre l’hypocrisie des hommes politiques français qui, selon lui, combattaient officiellement la fraude fiscale tout en en profitant?

S’abriter derrière ce prétendu combat est risible de la part d’un homme qui n’a pas payé ses impôts suisses depuis des années, comme le révèle la liste de ses actes de défaut de biens.

Pensez-vous qu’il interviendra encore dans les médias?

Compte tenu de sa personnalité, on peut s’attendre à tout, et notamment qu’il n’honore pas son engagement de ne plus parler aux médias. Pierre Gerbier a fait sa «carrière» en vendant des clients qu’il n’avait pas. Il a trahi tout le monde, dont ses anciens employeurs et, plus récemment, les journalistes d’investigation qui ont cru à ses fables, sans jamais prendre le soin de les vérifier.

La Suisse lui fait confiance

La libération conditionnelle de Pierre Condamin-Gerbier, communiquée hier, montre que le Ministère public de la Confédération (MPC) lui fait confiance. Interpellé le 5 juillet dernier, l’ancien collaborateur bancaire reste inculpé entre autres de violation de secret professionnel et de renseignement économique. Mais sa détention n’est plus nécessaire au bon déroulement de l’instruction pénale. Une instruction qui se poursuit, a précisé la porte-parole du MPC à L’Agefi.

Cette décision semble plutôt normale compte tenu des éléments établis par l’enquête. Elle est surtout très éloignée de l’image qu’une partie de l’opinion publique française s’est faite de la justice suisse à cette occasion. Condamin-Gerbier n’a en réalité rien à voir avec une sorte de prisonnier politique, victime d’une raison d’Etat nommée secret bancaire, un whistleblower incarcéré pour empêcher la révélation d’on ne sait quels nouveaux scandales liés à des personnalités françaises et des comptes bancaires en Suisse. L’enquête a au contraire donné une impression d’efficacité et de sérieux. Contrairement à ce qui a été affirmé ici et là, il est difficile d’y trouver un quelconque abus de procédure, ni la moindre trace d’acharnement sur le prévenu. La détention de deux mois et demi est de toute évidence restée dans les limites de la proportionnalité. Une demande de remise en liberté avait été refusée par la justice en juillet, décision confirmée début août. Cette détention était nécessaire le temps d’accumuler des preuves, ce qui a manifestement été fait.

Comme on pouvait s’y attendre, des commissions rogatoires (collaboration judiciaire) envoyées en France sont restées sans réponse. On imaginait mal les autorités françaises coopérer avec Berne au sujet d’un lanceur d’alertes autoproclamé qui, une fois inculpé en Suisse, a affirmé par l’intermédiaire de son avocat n’avoir jamais transmis de noms de clients de banques suisses à la justice ou à des médias français. Cette volte-face lui a fait perdre ce qu’il lui restait de crédibilité. Elle a surtout fait d’importants dégâts d’image en France. La crédulité, dans de hautes sphères politiques, face à une personne au sujet de laquelle L’Agefi lançait de véritables alertes depuis longtemps, au nom de l’évidence, reste incompréhensible.

La mise en liberté conditionnelle ne détermine en rien la suite de la procédure. De nouvelles auditions pourraient être menées, y compris du principal intéressé lui-même (qui s’est engagé à ne pas fuir la Suisse). Pierre Condamin-Gerbier pourrait bénéficier d’une procédure simplifiée si le procureur la proposait, si toutes les parties l’acceptaient et si le prévenu reconnaissait une partie des faits. Or rien de tout cela n’est acquis pour le moment. La porte est cependant ouverte pour un règlement en douceur de cette affaire finalement plus grand-guignolesque que d’Etat. A condition que Pierre Condamin-Gerbier ne trahisse pas une nouvelle fois la confiance placée en lui.

Sébastien Ruche

Source Agefi Suisse 19/9/2013

http://agefi.com/suisse/detail/artikel/condamin-gerbier-entretien-avec-lavocat-de-la-banque-reyl-%26-cie-a-geneve-vincent-jeanneret-et-commentaires-sur-la.html?catUID=18&issueUID=417&pageUID=12455&cHash=5b7f1c48f47e250587cd56713c1180e0

1 réponse »

  1. Comme on le comprend…il a le choix entre être muet ou muet comme une tombe -:)

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