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Le scientisme est-il dangereux?

Le scientisme est-il dangereux?

Hugo Mercier, membre de l’Alambic et chercheur au Centre de Sciences Cognitives de l’Université de Neuchâtel, fait le point sur un débat qui a agité récemment la blogosphère anglo-saxonne: la science en fait-elle trop ou pas assez?

Le scientisme est souvent compris comme l’abus de pouvoir d’une science imposant ses résultats et ses valeurs sur le territoire de la religion, de la moralité, ou des humanités. Dans une tribune récemment parue dans le New Republic, Steven Pinker, psychologue à l’Université Harvard, défend la science contre ces accusations et propose aux scientifiques de se réapproprier le terme de scientisme. Pour Pinker, nous souffrons plus d’un manque que d’un trop-plein de science; si le scientisme consiste à utiliser la science pour répondre à des questions religieuses, morales, ou des humanités, nous devons le louer plutôt que le décrier.

Pinker commence son article en rappelant que les grands noms de la philosophie de l’époque moderne – de Descartes à Kant – étaient aussi des scientifiques. Leurs projets étaient solidement ancrés dans les plus récentes avancées de la science, avancées auxquelles ils contribuèrent abondamment. Selon lui, les sciences ont beaucoup à apporter aux humanités, qu’il s’agisse d’utiliser les avancées des neurosciences pour mieux comprendre nos jugements esthétiques ou d’explorer les masses de données maintenant accessibles – le big data – pour assister le travail des historiens de la littérature.

Défendant le rôle de la science dans les domaines moraux et religieux, Pinker admet que «les faits scientifiques ne dictent pas de valeurs par eux-mêmes», mais souligne «qu’ils restreignent clairement les possibilités». Un sacrifice humain pourrait sembler légitime s’il permettait au soleil de continuer sa course à travers le ciel…, un argument qui perd de sa force si on possède des rudiments d’astronomie.

Anticipant un contre-argument courant, Pinker s’attaque à l’équivalence proclamée des bienfaits et des méfaits de la science. Les bombes atomiques contre les vaccins. Les pluies acides contre l’amélioration des rendements de l’agriculture. Une réponse insatisfaisante est de disculper la science car elle ne fait que générer des connaissances. Si une volonté politique est nécessaire pour lancer des bombes, elle l’est aussi pour faire vacciner une population. Non, si l’équivalence est trompeuse, c’est qu’elle oublie les échelles: des milliards d’individus d’un côté, des millions de l’autre. Il ne s’agit pas de nier les utilisations néfastes des connaissances scientifiques, mais de les mettre en perspective en constatant que, jusqu’à présent, elles sont éclipsées par les bienfaits que l’humanité doit en partie à la science.

Avec une rhétorique incisive et un auteur très en vue, l’article n’a pas manqué de susciter de nombreuses réactions – positives, et plus encore négatives.

Certains ont défendu les humanités contre l’intrusion de la science. S’il est bon de se moquer de ceux qui voudraient tout expliquer du cubisme en mettant les gens dans des scanners ou réduire la littérature à des équations, la critique ne s’arrête souvent pas là. Plutôt que de s’attaquer à des projets particuliers, il s’agit d’un rejet en bloc. Un post très populaire illustre cette réaction. L’auteur utilise sa prétendue connaissance des grands philosophes modernes pour rejeter toute contribution ­externe à leur étude: «Personne n’aime voir des gens d’autres disciplines envahir leur territoire.»

Ce faisant, l’auteur illustre surtout le besoin qu’ont certains dans les humanités d’une attitude plus scientifique. Sous leur meilleur jour, les sciences, dures et humaines, sont iconoclastes, elles défient l’autorité des mandarins, réfutent les génies du passé et mettent à bas les frontières disciplinaires. Ce qui devrait compter n’est pas d’être le dépositaire autoproclamé de l’autorité des grands noms du passé ou d’avoir les bonnes accréditations pour contribuer au débat, mais simplement d’avoir de bons arguments.

D’autres ont défendu l’autonomie des domaines religieux et moraux. Ironiquement, une ligne de défense est que la science offre des réponses à des problèmes qui ne la concernent pas, d’autres qu’elle n’offre au contraire aucune réponse à ces mêmes problèmes. Représentant la première critique, Ross Douthat du New York Times accuse Pinker de vouloir utiliser la science pour imposer sa vision morale, consistant à «adhérer à des principes qui maximisent l’épanouissement des êtres humains et autres créatures conscientes». Pinker ne fait cependant que souligner le fait que cette vision morale est plus cohérente avec le monde que nous dévoile la science qu’une moralité basée, par exemple, sur la présence d’agents surnaturels qui veilleraient à notre bien-être. Aucun système moral ne peut se permettre d’ignorer la façon dont le monde fonctionne.

Si la science ne peut pas imposer une vision particulière de la moralité, peut-être est-elle complètement impuissante à guider certaines décisions éthiques? C’est ce que suggère par exemple Zach Beauchamp, de ThinkProgress, pour qui la science n’a rien à apporter à des questions comme celle-ci: «Les Etats-Unis ont-ils une obligation de dépenser de l’argent pour combattre le sida en Afrique subsaharienne?» Et si, pourtant, la science établissait que l’argent dépensé ne fait qu’empirer le problème? Cette donnée devrait-elle être ignorée? Un des problèmes majeurs des aides aux pays en ­développement est précisément qu’elle est guidée par le sens moral de personnes souvent mal informées plutôt que par des données sur leur effet véritable – qui va parfois à l’encontre du but visé. Peu ou mal informés, nos jugements moraux deviennent des guides trompeurs.

La stratégie rhétorique de Pinker est discutable. Le mot scientisme est peut-être trop teinté par l’histoire pour qu’on puisse se le réapproprier. Mais il a raison sur le fond: non parce qu’il défend avec brio une position novatrice ou extrême, mais parce qu’il expose ce qui devrait être un truisme.

Oui, une approche scientifique peut être utile pour répondre à des questions des humanités: il ne s’agit pas de déclarer l’hégémonie de la physique sur la littérature, mais d’utiliser tous les outils à notre disposition pour répondre aux plus complexes des questions. Evidemment, la science doit contribuer aux grands débats de société, qu’ils soient religieux, moraux ou politiques. Il s’agit là des décisions les plus importantes qu’une société peut prendre; plus que toutes, elles doivent être bien informées. Et si la science est loin d’être parfaite, cela n’est pas un argument pour l’ignorer, mais plutôt pour continuer de l’améliorer.

(L’auteur tient à remercier Aïna Chalabaev, Maître de conférences à l’Université Paris-Ouest et Dan Sperber, Directeur de recherche émérite au CNRS, pour leur relecture critique du texte et leurs suggestions pertinentes.)

Par Hugo Mercier/ Le Temps Mercredi 23 octobre 2013

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/6ae50ae8-3afc-11e3-bc1a-272b5f0b0972/Le_scientisme_est-il_dangereux

1 réponse »

  1. Bien sur que le scientisme est dangereux… Le scientisme, c’est croire que le débat scientifique est infaillible, que si « la Science dit que », c’est que c’est vrai, c’est croire que le réel est compréhensible par la raison…
    C’est par scientisme que subsistent la kleptocratie, la technocratie, les théories du réchauffement climatique…
    Ce n’est pas parce qu’on est dans une ère scientifique que l’homme a changé de nature. Il est toujours sujet à l’illusion, l’idéologie, l’aveuglement, la mystification. L’obscurantisme est dans l’homme, pas dans la religion qui n’est qu’un support à cela…

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