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Chine: Réformes en théorie et en pratique

Chine:  Réformes en théorie et en pratique

La décision historique du Parti communiste dissimule une crise potentielle. Les fondements de l’économie du pays sont menacés.

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Le 12 novembre, la Troisième séance plénière du 18e Comité Central du Parti communiste chinois (PCC) a annoncé un tournant majeur dans les politiques axées sur le marché: les taux d’intérêt et la libéralisation de la monnaie, la réforme des banques et des entreprises d’Etat, la propriété foncière claire pour les habitants ruraux et de meilleures opportunités pour les migrants urbains.

La démographie

Depuis 33 ans, la Chine interdit en principe aux couples d’avoir plus d’un enfant. Une mesure drastique destinée à limiter la croissance de sa population, la plus forte du monde, qui compte 1,35 milliard de personnes.

Cette politique a été souvent appliquée de façon rude, à coup d’amendes, de stérilisation forcée et d’avortements à un stade avancé de la grossesse. Mais peu importait aux autorités, pour qui la fin justifiait les moyens.

Cette stratégie, qui a entraîné le taux de fertilité bien en dessous du seuil de renouvellement de la population, a présenté cependant, au fil des années, de plus en plus d’inconvénients.

Elle a d’abord contribué à creuser le déséquilibre des genres – les couples chinois condamnés à ne mettre au monde qu’un seul enfant préférant souvent avoir une descendance mâle, les avortements de filles se sont avérés plus courants que les avortements de garçons.

Elle a ensuite entraîné un vieillissement accéléré de la population, au point que le nombre d’individus en âge de travailler a commencé à se réduire l’an dernier – d’où la crainte que la Chine devienne «un pays vieux avant d’être riche»… et que la prise en charge des personnes âgées s’avère toujours plus délicate.

Pour beaucoup de démographes, une réforme était devenue indispensable. Le pouvoir chinois a décidé de multiplier les exceptions à la règle. Jusqu’ici, seuls pouvaient avoir plus d’un enfant les couples issus de minorités ethniques, les couples ruraux dont le premier enfant est une fille et les couples urbains dont les deux membres sont enfants uniques. Xi Jinping et les siens ont décidé de le permettre aussi, dorénavant, aux couples dont un seul des deux membres est enfant unique.

Les droits et libertés civiques

Le système judiciaire chinois est régulièrement sous le feu de la critique. Parce qu’il est placé sous l’autorité du parti unique. Parce qu’il accorde peu de droits à la défense. Et parce qu’il décide de l’exécution de 4000 personnes par année, selon des estimations occidentales (le chiffre officiel est gardé secret).

Les autorités chinoises ont décidé d’adopter plusieurs mesures importantes dans ce domaine. Elles ont d’abord décrété l’abolition du système des camps de rééducation par le travail, le laojiao. Ce dispositif très critiqué permet à la police d’envoyer des gens en prison, et de les y laisser jusqu’à quatre ans, sans passer par des tribunaux. Créé en 1957 pour lutter contre la petite délinquance, il a été abondamment utilisé par les autorités locales pour se débarrasser des contestataires.

Pékin a ensuite décidé de réduire «par étapes» le nombre de crimes passibles de la peine de mort.

La Parti communiste s’est dit enfin désireux d’«accélérer la réforme» du droit de résidence (le fameux hukou). Il a promis d’assouplir les contrôles et les restrictions auxquels sont astreints les paysans partis pour la ville. Pour les petites et moyennes villes tout du moins. La loi restera aussi stricte qu’avant dans les mégalopoles.

L’économie  

Une dernière salve de réformes vise à réduire l’emprise de l’Etat sur l’économie. Les «groupes d’Etat», des mastodontes qui jouissent de très lucratifs monopoles, vont être affaiblis. 30% des bénéfices qu’ils réaliseront grâce à des capitaux publics serviront à financer le système de sécurité sociale. Un versement qui devrait contribuer à diminuer leurs surcapacités de production, et à ouvrir la voie à une plus forte concurrence du secteur privé.

La Chine s’apprête, de fait, à ouvrir davantage l’économie. Elle va ainsi autoriser des investisseurs du secteur privé à prendre des participations dans des projets financés par l’Etat. Elle va aussi permettre la multiplication des établissements bancaires de taille modeste à capitaux privés, établissements encore très rares aujourd’hui.

Pékin a encore signalé sa volonté d’accélérer la libéralisation de ses taux d’intérêt. La banque centrale a levé ses contrôles sur les taux d’emprunt en juillet, mais continue à encadrer strictement les taux rémunérant les dépôts.

Enfin, le Parti s’est engagé à progresser vers la libre convertibilité du yuan, un objectif à long terme qui pourrait se concrétiser  dans un premier temps  dans la nouvelle zone franche de Shanghai.

Cette décision historique dissimule une crise potentielle. La réussite de la Chine repose sur les exportations bon marché fondées sur le travail bon marché, sur les infrastructures construites par des entreprises d’Etat par un financement bancaire à faible coût et sur les budgets gouvernementaux financés par la vente de terrains. Mais le travail n’est plus bon marché, la construction de routes pour relier les grandes villes a cédé la place à la construction de grands centres commerciaux dans les petites villes et les ventes de terrains basées sur le redécoupage ont atteint les limites économiques tout comme celles de la tolérance des villageois.

L’argent bon marché aux opportunités d’investissement limitées risque maintenant d’alimenter la bulle immobilière et la surcapacité industrielle. Sans changement fondamental, la Chine fait face à une croissance économique plus lente, à une création d’emplois trop faible et à une innovation insuffisante. Et les bulles finissent toujours par éclater.

La solution est un changement rapide, du modèle de croissance basée sur les exportations chinoises, vers une économie fondée sur la demande intérieure, de l’infrastructure vers la consommation, de la domination des grandes entreprises d’Etat (SOE) vers celui des petites et moyennes entreprises privées, vers l’industrie des services, et plus largement, du contrôle bureaucratique vers le contrôle du marché.

Tous les pays prospères ont opéré ce changement. La Corée du Sud et Taïwan sont des modèles du genre.

Mais un changement brusque entraîne souvent de vives douleurs.

Les entreprises d’Etat vont perdre leurs prêts à faibles intérêts, leurs terrains subventionnés, la protection du monopole et le logement privilégié.

Le Parti et les bureaucraties d’Etat vont perdre leur pouvoir (et leurs revenus). Les gouvernements locaux sont tout particulièrement désespérés.

Ils ont d’énormes dettes, qu’ils amortissent par le redécoupage et la vente de terrains.

Déjà pressés par les prix exorbitants de l’immobilier et par la résistance populaire à la confiscation des terrains, ils font maintenant face à des taux d’intérêt plus élevés, aux impôts fonciers, à des villageois titulaires de plus de droits et aux nouvelles obligations coûteuses de fourniture de services sociaux aux migrants. Le désespoir des potentats locaux et des dirigeants des entreprises d’Etat a créé une forte résistance à la réforme.

Lors d’une séance plénière pleine d’acrimonie, les dirigeants politiques chinois ont pris le parti de la réforme.

Comme l’a déclaré un planificateur économique, interrogé sur la résistance avant la rencontre décisive: «En fin de compte, tous nos dirigeants savent lire les chiffres. Les implications de ces chiffres sont claires.»

L’annonce de ses décisions par la Troisième session plénière a pris la forme d’une déclaration de principes généraux, dont le manque de détails a provoqué l’inquiétude chez de nombreux observateurs.

Mais le rôle du CCP consiste à définir la direction politique. L’exécution des décisions du Parti incombe au gouvernement. Et l’assemblée plénière a fait désigner un groupe de haut niveau chargé de coordonner et de faire respecter la mise en œuvre de ses décisions.

Alors que la mise en œuvre sera une tâche de longue haleine, avec une résistance parfois farouche, les principales réformes sont déjà en cours.

Les appels de l’actuel 12e Plan quinquennal plaident en faveur d’une augmentation des salaires d’au moins 13,4% en moyenne.

Cette année les salaires augmentent à un taux moyen de 18%, ce qui va exclure les industries touchées par l’obsolescence ou la surcapacité. En outre, la campagne anti-corruption du gouvernement vise certains groupes industriels parmi les plus puissants, comme la faction du pétrole, affaiblissant ainsi leur résistance à la réforme.

Plus important encore, les résultats économiques s’alignent de plus en plus sur les objectifs officiels.

Les services représentent déjà plus de production et d’emploi que l’industrie – la société Internet Alibaba, par exemple, habilite les consommateurs et les petites entreprises sur une échelle inimaginable auparavant – et la récente croissance a été conduite par la demande intérieure plutôt que par les exportations nettes. La réforme n’est pas seulement un plan: elle est déjà en marche.

Les ouvertures économiques sur l’Asie centrale et l’ANASE (notamment au Vietnam) sont bien avancées et la réforme va accentuer cette ouverture internationale.

Les décisions de la Troisième assemblée plénière vont suivre le lancement en septembre de la Zone de libre-échange de Shanghai, qui va ouvrir de nouveaux secteurs aux investissements étrangers et va permettre de larges transactions financières fondées sur le marché et sur les flux de capitaux. La libéralisation des mouvements de capitaux est destinée à être une politique nationale progressive, canalisée par des institutions dignes de confiance à Shanghai.

Pour le commerce des marchandises, la nouvelle zone de libre-échange est destinée à rivaliser directement avec Singapour et Hong Kong.

La Chine craint d’être dépendante de ces entrepôts en cas de conflit. Pour les investisseurs étrangers, la politique consistera à élargir considérablement la gamme de possibilités tout en réduisant le contrôle étranger: les entreprises étrangères par exemple, pourront détenir des participations minoritaires dans le secteur des télécommunications, tandis que les entreprises étrangères dominantes comme Monsanto seront soumises à des contraintes.

Le Président Xi Jinping fait face à la tâche politiquement risquée de pousser le programme de réforme du PCC contre l’opposition farouche, à un moment où l’économie ralentit. En mettant l’accent sur le contrôle du Parti, par une campagne de répression sur les entreprises d’Etat, sur les opposants et les critiques dans les médias et dans les milieux universitaires, Xi cherche à maximiser sa capacité à imposer des réformes économiques tout en minimisant le risque d’un défi lancé par les forces conservatrices.

Enfin et surtout, il est déterminé à éviter le sort des dirigeants chinois précédents comme Hu Yaobang et Zhao Ziyang, qui ont perdu leur poste après qu’une masse critique de leurs adversaires en soit arrivée à croire que la réforme économique et politique allait mettre en péril la direction du Parti.

Donc au moins pour l’instant, la Chine va mettre l’accent sur une autre grande vague de réformes économiques, alors que la réforme politique va se limiter principalement à la réorganisation des organismes gouvernementaux, pour améliorer l’efficacité et pour renforcer ses efforts pour réduire la corruption. (Il y a déjà quelques étapes vers la réforme, dont la décision de révoquer les juges du contrôle politique local.)

Et pourtant, la Chine va éprouver de plus en plus de difficultés à retarder les mesures plus strictes censées apaiser les demandes de justice de la part de la population, dont la mise en place d’un pouvoir judiciaire indépendant, qui pourrait s’avérer non moins impérative que les réformes économiques structurelles. De même, les dirigeants doivent accepter une grande partie de l’envahissement des contrôles de la révolution de l’information ou bien se livrer à une répression beaucoup plus coûteuse.

Les espoirs de réforme politique reposent sur la possibilité que le deuxième mandat de Xi permette l’accession à des réformateurs (comme le membre du Politburo Wang Yang et le Vice-président Li Yuanchao) d’accéder aux plus hautes responsabilités. Toutefois, pour le moment, la Chine va mettre l’accent sur une autre grande vague de réformes économiques.

William h. overholt Fung Global Institute/ Project Syndicate 19/11/2013

http://www.project-syndicate.org/commentary/william-h–overholt-examines-the-economic-and-political-implications-of-the-chinese-authorities–latest-market-oriented-changes

EN COMPLEMENT: Le président chinois Xi Jinping ouvre la voie à une « réforme globale » pour résoudre les problèmes économiques et environnementaux

INTERNATIONAL – La Chine a un problème. Depuis trois décennies, le Parti communiste au pouvoir a mis au point une formule efficace pour planifier une transformation économique extraordinaire. Le parti a levé les contrôles d’Etat les plus importants, permettant aux entreprises privées de s’installer. Il a investi massivement dans les autoroutes, les ports et toutes les infrastructures industrielles, tout en cherchant des investissements étrangers et distribuant des terres pour lancer des processus de fabrication. Des produits chinois ont atterri dans les rayons du monde entier et les fermiers de l’arrière-pays ont rejoint la côte en masse afin de trouver de nouveaux emplois industriels et de pouvoir envoyer chez eux une partie des revenus qui leur ont permis d’envoyer leurs enfants à l’école et d’acheter du mobilier moderne. Suivant cette tendance, environ 600 millions de Chinois sont sortis de la pauvreté.

Mais désormais ce modèle s’est essoufflé, comme l’ont répété les grands élus chinois ces derniers jours. Les métiers industriels se déplacent vers le Bangladesh, le Vietnam et d’autres pays où les salaires sont plus bas. Des décennies d’industrialisation ont produit une pollution ahurissante, des villes couvertes de fumées toxiques et des toxines qui se déversent dans les voies navigables. Certains gouvernements locaux qui cherchent à tirer profit du développement ont saisi des terres des mains des fermiers sans leur payer d’indemnités appropriées, ce qui a scandalisé l’opinion publique. Les élus ont fait du boom économique une aubaine pour la corruption.

Les inégalités économiques se sont élevées à un niveau jamais atteint depuis que le parti a pris le pouvoir au cours d’une révolution menée par les paysans il y a plus de 60 ans. Une élite urbaine profite désormais de grands appartements climatisés, de centres commerciaux débordant de marques luxueuses et de restaurants cliquants. Le reste de la Chine, soit 1,3 millions d’habitants, affronte les embouteillages, l’air suffocant et l’envolée des prix du logement, de la santé et de l’éducation.

« Dans les 30 dernières années, quel que soit le type de défis que nous ayons rencontré, nous avons toujours fait du développement une priorité dans notre agenda, et nous avons atteint une croissance économique annuelle de 9,8 pourcent en moyenne », a déclaré le Premier ministre Li Keqiang à notre assistance durant un meeting dans le Palais de l’Assemblée du peuple, la maison grandiose du pouvoir législatif chinois. « C’est ce qui a amené la Chine là où elle est aujourd’hui. » « D’un autre côté, notre économie fait désormais face à une série de problèmes profonds et structurels », a-t-il poursuivi. « Il ne peut pas y avoir de développement durable sans transformation économique. Ainsi, nous avons décidé de bâtir une version modernisée de l’économie chinoise, en nous concentrant sur l’amélioration de la qualité et de l’efficacité du développement. En développant l’économie, le pouvoir d’achat du peuple devient notre priorité numéro 1. » Les mots de Li –transmis publiquement dans les journaux d’État officiels– assurent un examen approfondi de l’assemblée plénière du parti. Mais si les grandes lignes d’une politique de réforme économique semblent claires –répartir les bénéfices du développement plus équitablement tout en diminuant la pollution et les réclamations sociales– les détails ne le sont pas vraiment. Lorsque les élus chinois et les universitaires influents ont discuté des défis et des potentielles recommandations en amont de l’assemblée plénière, ils ont donné l’impression que le pouvoir essaie encore de maîtriser les problèmes fondamentaux.

Tandis que l’Etat a permis la mise en place d’un marché immobilier frénétique dans les villes, soutenant un boom de l’immobilier (et une bulle potentielle), les terres rurales sont toujours officiellement détenues par la propriété collective et sont contrôlées par les chefs des partis locaux qui les utilisent généralement comme bon leur semble. Donner aux habitants des campagnes un titre juridique sur le sol qu’ils cultivent et où ils vivent est devenu l’un des moyens potentiels d’empêcher le vol des terres par les élus locaux corrompus, permettant à la fois d’apaiser une source de conflit et de réfréner la destruction environnementale. La réforme agraire pourrait aussi pourvoir aux habitants des campagnes une sorte d’emprunts garantis pour qu’ils montent leur propre affaire ou qu’ils lèvent des fonds pour déménager dans les villes et trouver un travail.

Le rôle des hommes politiques

Les étrangers supposent souvent que la Chine est complètement dépourvue de politiques, au vu des statues du Président Mao qui s’imposent sur les places publiques et du marteau et de la faucille qui ornent toujours la tenue du parti. Mais malgré la règle de parti unique, les hommes politiques constituent une dimension clé dans la prise de décision. Des intérêts spéciaux se bousculent pour avoir les faveurs tandis que des factions du parti débattent des objectifs appropriés. Autour de la réforme agraire, les manigances et les débats ont été particulièrement intenses.

Rendre la terre plus difficile à obtenir pour les promoteurs immobiliers va sans doute ralentir la croissance économique. Cela pourrait menacer les métiers du bâtiment pour les paysans qui se rendent dans les villes – une source potentielle d’instabilité sociale. Cela amenuiserait les finances des municipalités, qui en sont venues à compter sur les ventes de terres pour subsister, et réduirait les comptes bancaires des élus locaux qui récoltent à présent le butin du développement.

De plus, obtenir les mérites des réformes agraires nécessiterait certainement un autre changement fondamental : libéraliser le soi-disant système d’enregistrement des ménages de la Chine, qui rend l’établissement légal dans des villes difficile pour les habitants des campagnes. Une fois que les gens sont inscrits sur les registres de zones urbaines, ils ont le droit à des allocations pour les soins de santé et l’éducation, et à d’autres avantages sociaux. La facture revient alors aux gouvernements locaux, qui -non sans coïncidence- s’opposent généralement à une facilitation des restrictions.

Cependant, à moins que les habitants des campagnes soient capables de déménager en ville, la réforme agraire pourrait être un désastre selon certains économistes chinois qui font actuellement pression contre un tel programme. Un économiste de ce camp craint que les fermiers réussissent à vendre leur terre et ensuite n’arrivent pas à établir un enregistrement légal dans la ville. Ils seraient alors coincés, sans aucun moyen de mener une vie urbaine décente ni aucune terre à labourer dans la campagne. Les chefs de partis qui penchent pour cette vision voient la terre agricole comme un ultime filet de protection sociale dans une ère de changement tumultueux.

Les dirigeants chinois ont longtemps reconnu un impératif à détourner l’économie de sa dépendance à l’export et des infrastructures financées par le gouvernement, tout en créant un nouvel ordre économique centré sur la consommation. Les ménages chinois font partie des épargnants les plus prodigieux de la terre, mais une grande part de ces économies a été dilapidée dans des projets faramineux financés par des prêts à taux préférentiel par des banques étatiques. Finalement, même le pays le plus peuplé du monde est à court de parcs scientifiques, de centres de congrès et de rénovations urbaines. Sa santé économique va nécessiter que les consommateurs chinois aient les moyens d’acheter des produits et services made in China.

Pourtant la transition ne peut pas être réalisée sans d’autres réformes supplémentaires. Les ménages chinois épargnent en partie parce que l’ancien filet de protection sociale étatique a été largement démantelé, forçant la population à payer pour des biens de première nécessité comme la santé ou l’éducation. Sans nouvelle politique pour remplir le vide, les ménages sont partis pour continuer à mettre de côté autant d’argent qu’ils peuvent, limitant leurs dépenses.

Les revenus des ménages ont en réalité été limités par une série de politiques qui favorisent les entreprises détenues par l’Etat – qui sont toujours la force dominante dans l’économie chinoise. L’Etat donne à ces entreprises des matières premières subventionnées ainsi que des financements à taux intéressants, s’assurant que les fonds sont suffisants en plafonnant les taux d’intérêt que les banques sont autorisées à verser aux épargnants chinois.

En clair, mettre plus d’argent dans les mains des consommateurs chinois revient à confisquer cet argent aux entreprises protégées par l’Etat.

Assez courageux pour réaliser la transition?

L’ancien premier ministre australien Paul Keating a affirmé que le leadership de la Chine doit être décisif en « déplaçant les capitaux des entreprises détenues par l’Etat vers le secteur des ménages », suggérant que sans reprise généralisée, tout ce qui est entrepris freinerait le développement national. « Le parti prend de grandes décisions », a déclaré Keating au Conseil du 21ème siècle. « Est-il assez courageux pour réaliser la transition? C’est un moment très important pour la Chine. » Des demi-mesures, a-t-il ajouté, produiraient « un taux de croissance beaucoup plus lent que le statu quo. »

Keating disait tout haut ce que les officiels chinois ont déjà implicitement reconnu. Le président chinois Xi Jinping lui-même nous a parlé d’une promesse de « réformes compréhensives » affirmant ainsi qu’il pensait que de nombreux changements devaient être engagés pour prolonger le développement de la Chine.

Xi, une présence physique imposante, a confié que les réformes nécessaires allaient être mises en place, bien qu’il ait évité de donner des détails. Il a ostensiblement rejeté un scénario soutenu à maintes reprises par les élus de rang inférieur – la possibilité que la Chine tombe dans un soi-disant « piège du revenu moyen », dans lequel les pays en développement font passer avec succès leurs revenus nationaux d’une pauvreté abjecte à des niveaux modérés, pour stagner par la suite.

« Personnellement, je ne pense pas que la Chine tombera dans ce piège du revenu moyen », nous a dit Xi, siégeant dans le Palais de l’Assemblée du peuple devant une énorme fresque de la Grande Muraille. « Nous avons toujours une forte croissance interne et du dynamisme. La Chine va continuer à maintenir un élan de croissance saine pour les 10 à 20 prochaines années. »

Seul un idiot (ou quelqu’un qui essaierait de vendre un livre sur l’effondrement imminent de la Chine) rejetterait cette éventualité. La Chine a défié pendant des années les pronostics qui annonçaient que son miracle économique arrivait à sa fin. Pourtant au moment où la Chine fait face à des défis structurels complexes au sein du pays, des conflits extérieurs renforcent désormais ces difficultés.

« La demeure de l’Empereur »

Les gens ordinaires ont tendance à se lamenter à propos du parti, qui serait une sorte de société secrète agissant en grande partie pour en faire profiter ses membres, avec des pratiques actuelles qui sont bien loin de ses racines idéologiques. Les élus qui règnent en champions du marxisme se rendent maintenant au travail en Mercedes avec chauffeur, depuis des résidences de luxe aux noms grandiloquents comme « La demeure de l’Empereur ».

Le parti a maintenu sa légitimité grâce à deux voies clés, en offrant des opportunités économiques autrefois impensables et en puisant dans les sentiments nationalistes. Mais récemment, cette dernière voie semble défier l’ancienne: la Chine est empêtrée dans des confrontations avec ses voisins –en particulier le Japon– pour le contrôle d’îles minuscules et en grande partie inhabitées de la mer de Chine orientale. Il y a là un problème qui a le potentiel de rentrer dans une spirale de crise.

Pour le parti, le nationalisme s’est révélé être un moyen irrésistible de s’attirer les faveurs du public. Les hauts fonctionnaires qui étaient présents au Conseil du 21ème siècle ont exposé le récit d’une histoire de la Chine moderne qui commence avec les guerres de l’opium du 19ème siècle, durant lesquelles les Britanniques utilisèrent la puissance militaire pour imposer les narcotiques lucratifs à la nation. Le siècle suivant, les Japonais envahirent la Chine, commettant des atrocités grotesques qui restent gravées dans la mémoire. Peu importe la représentation que se font les Chinois du parti, il est remercié pour avoir vaincu les Japonais, mettant fin à l’humiliation coloniale, et incorporant la Chine dans un pouvoir moderne. Ce n’est pas rien.

Néanmoins, la confiance du parti en un nationalisme en tant que force mobilisante s’est parfois heurtée aux objectifs économiques. Les tensions se sont affaiblies à Taïwan, l’île autonome que la Chine a longtemps regardé comme une partie de son territoire. Mais désormais les mêmes passions nationalistes qui ont encouragé les cris de revendication pour récupérer Taïwan par la force se sont déplacées dans des confrontations maritimes avec le Japon.

Des intérêts commerciaux sont sur le devant de la scène –les îles détiennent des stocks d’énergie et des industries de pêche– mais une impasse fondamentale s’impose autour du sujet de la place de la Chine dans le monde et de ses intentions de récupérer son piédestal en tant que super-puissance qui a dépassé la faiblesse de son passé colonial.

Certains suggèrent que le parti est simplement en train de revenir à un procédé familier, utilisant le nationalisme pour susciter la ferveur du public, tout en préparant le terrain pour une nouvelle vague de réformes économiques. Quel que soit la motivation, les hostilités risquent d’entraîner des dégâts économiques. Le Japon est l’une des plus grandes sources d’investissement étranger en Chine et une destination majeure pour les produits chinois. Une rupture prolongée de leur relation pourrait coûter des emplois et ralentir la croissance.

Les hauts fonctionnaires chinois de l’Armée de Libération du Peuple espèrent qu’une solution diplomatique sera trouvée. Mais ils insistent aussi sur le fait qu’ils ne reculeront pas sur ce qu’ils considèrent comme le dernier affront à la souveraineté de la Chine.

La force explosive des médias sociaux

Pendant ce temps, une nouvelle force prolifère dans toute la Chine, qui peut rendre difficile le contrôle du parti et son empressement à avancer les réformes: la croissance explosive des médias sociaux, particulièrement chez les jeunes. Davantage d’informations qui se répandent en dehors des chaînes officielles signifie une plus grande conscience publique des conditions tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, générant de nouvelles revendications en matière de liberté et d’avantages matériels.

Cela pourrait pousser le gouvernement à avancer plus vite sur les réformes par souci de suivre les revendications publiques. Ou cela pourrait effrayer le parti qui essaierait alors de freiner le changement dans le but de maintenir le contrôle.

Au sein du parti, la conscience que le status quo semble de plus en plus intenable va de pair avec une peur légitime du changement. La formule de développement de la Chine a fonctionné avec un effet spectaculaire, alors même que les problèmes qui lui sont liés s’accumulent. La moindre menace à une croissance continue pourrait engendrer une menace sur le maintien continu du pouvoir par le parti. Les risques de l’action et ceux de l’inaction apparaissent aussi importants. Pourtant les perspectives d’une prospérité croissante apparaissent tout aussi plausible: la Chine n’est pas devenue la deuxième plus grosse économie mondiale par hasard.

Comment la Chine peut-elle polir la face cachée douteuse de sa croissance sans étouffer la croissance elle-même? C’est la grande question qui se pose aux dirigeants du pays.

Le cliché a longtemps persisté autour du fait que celui qui demande à savoir avec certitude ce que le futur réserve à la Chine ne peut pas saisir toutes les complexités qui sont en jeu. Cela n’a jamais été aussi vrai aujourd’hui. Mes conversations avec les dirigeants de la Chine m’ont laissé l’impression qu’un débat authentique sur le programme des réformes est en cours, mais qu’aucune issue ne s’est pour l’instant imposée.

Source Les Observateurs suisses 9/11/2013

http://www.lesobservateurs.ch/2013/11/09/le-president-chinois-xi-jinping-ouvre-la-voie-a-une-reforme-globale-pour-resoudre-les-problemes-economiques-et-environnementaux/

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