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Tobias Straumann: «Le cœur du problème, c’est le surendettement privé et public et non la guerre des monnaies»

Tobias Straumann: «Le cœur du problème, c’est le surendettement privé et public et non la guerre des monnaies»

Le professeur Tobias Straumann a publié plusieurs ouvrages d’histoire économique. Le dernier, «Déjà-vu?»un essai en allemand (Ed. NZZ Libro), tente de tirer les leçons du passé pour apprécier la situation économique actuelle. A l’orée de la nouvelle année, il fait le même exercice avec «Le Temps» Propos recueillis par Emmanuel Garessus Zurich

Le Temps: Est-ce que le déroulement de la crise économique est conforme à d’autres épisodes précédents?

Tobias Straumann: Les crises financières se déroulent toujours de la même manière. Elles sont fonction de la branche qui s’est placée au cœur de la surchauffe précédente, immobilière, boursière ou autre. Son déroulement dépend fortement de la réponse de politique monétaire ainsi que de la capacité d’un pays à disposer de sa propre monnaie.

La croissance reste basse, même si elle s’accélère un peu. Le Prix Nobel Edmund Phelps l’explique par le manque d’innovation des pays dits corporatistes, caractérisés par un Etat interventionniste et des lobbys puissants. Est-ce valable pour la Suisse?

– Pour moi, le problème de surendettement prime sur tous les autres dans l’explication de la stagnation. La Suisse des années 1990 était aussi dans une situation difficile. Une stagnation de plusieurs années avait conduit les experts à douter du modèle, alors que la crise immobilière déployait ses effets et que la politique monétaire était restrictive. Puis subitement, la croissance est repartie. Sans changer le modèle.

D’ailleurs, en Suisse, le corporatisme a considérablement diminué ces trente dernières années. Tout était précédemment réglementé par l’Etat ou cartellisé, à l’exception de l’industrie d’exportation. Il n’existait ni Organisation mondiale du commerce (OMC), ni droit de la concurrence. Avec la libre circulation, la concurrence est nettement plus vive sur le marché du travail. De toute manière, l’innovation pénètre en Suisse par les grandes économies plutôt que de l’intérieur.

– L’essayiste James Breiding fait aussi référence au rôle moteur des anciennes structures du XIXe siècle en Suisse ainsi qu’aux grandes entreprises pour expliquer notre prospérité. Mais il regrette l’absence de récentes grandes réussites. Et vous?

– Il est plus important de savoir si les grandes entreprises suisses actuelles sont capables de s’adapter que d’en créer de nouvelles. Les Nestlé, Roche ou ABB de 2013 ne ressemblent en rien aux sociétés fondées au XIXe siècle. La création de nouvelles entreprises est plus forte aux Etats-Unis parce qu’en peu de temps, il est possible de réunir beaucoup d’argent pour le capital-risque et lancer un produit sur un vaste marché.

Les rapports économiques se durcissent et les accords sont plus souvent bilatéraux. Est-ce que la Suisse doit prendre l’initiative et se rapprocher de l’Union européenne?

– Nos relations avec l’UE ne peuvent pas être réglées une fois pour toutes. Il est donc faux de limiter le débat à une politique pro ou anti-UE. De toute manière, très peu de gens sont pour un rapprochement. Aujourd’hui, mieux vaut ne rien négocier du tout avec l’UE. Elle est en pleine mutation. Personne ne sait si dans trois ans l’union budgétaire sera en place, si l’intégration va s’accélérer et si le Royaume-Uni va s’en éloigner. Dans ce contexte, il est urgent d’attendre.

Il n’y a aucun sujet urgent susceptible d’amener la Suisse à la table de négociation. Je ne comprends pas les pressions exercées par Berne en ce moment. L’UE est en mauvaise posture et elle a d’autres priorités.

Quelle a été la meilleure mesure de politique économique suisse ces quinze dernières années?

– Sans doute, le frein à l’endettement.

La politique monétaire a été extraordinairement expansive. Mais ses effets économiques ne sont-ils pas dérisoires?

– La question est celle de l’alternative. Face à une montagne de dettes, les banques centrales doivent maintenir des taux d’intérêt à un niveau extrêmement bas. Il est possible de débattre de l’impact sur la croissance, mais pas de la nécessité d’une politique expansive si l’on veut réduire l’endettement. Même la politique japonaise de dévaluation (Abenomics) est raisonnable parce que la déflation n’a pas pu être combattue avec les seuls taux d’intérêt. Seule une politique de dévaluation peut changer les anticipations d’inflation.

On a vu dans les années 1930 que la dévaluation, lors de la sortie du standard or, pouvait modifier les anticipations. Dans un système de changes flexibles, l’exercice est plus complexe.

Est-ce que globalement nous revivons les années 1920 ou plutôt les années 1930?

– La situation actuelle rappelle les années 1930 avec un surendettement couplé à une récession et une absence de marge de manœuvre monétaire. Ce qui mène à la dépression. Aujourd’hui, la dépression est réelle dans l’Europe du Sud et elle s’y maintiendra durant plusieurs années. On pourrait d’ailleurs parler de déflation, donc de baisse durable des prix et des salaires.

Les pays qui disposent de leur propre monnaie ont évité le scénario des années 1930. A l’image des Etats-Unis, ils ont tiré les leçons de cette époque et pratiqué une politique très expansive. On peut débattre des points de détail, mais pour l’essentiel, la politique monétaire a été correcte durant la crise.

Est-ce que le plus grand risque en ce début 2014 est celui de la déflation à cause du surendettement ou d’un retour de l’inflation à cause de la politique expansive?

– C’est celui de la déflation dans le sud de l’Europe. La Banque centrale européenne (BCE) ne cache pas ses préoccupations et renforcera sa politique expansive en 2014. Dans le reste de l’Europe, le risque de déflation est moindre mais il n’a pas disparu. Je ne m’attends pas à un durcissement prochain de la politique monétaire, ni en Europe, ni aux Etats-Unis. L’endettement des ménages américains n’a guère diminué et reste trop élevé.

La guerre des monnaies vous évoque-t-elle d’autres périodes de l’histoire?

– Je n’aime pas cette expression. Ce n’est qu’avec la dévaluation que les pays ont pu échapper à la déflation dans les années 1930. Les premiers pays à dévaluer ont été les premiers à se reprendre. Leur retour à la croissance a aidé les pays qui n’ont dévalué que dans une phase ultérieure. Il ne faut pas confondre une guerre des monnaies et la fin de l’étalon-or. Aujourd’hui, les Américains pénalisent d’autres pays avec leur politique monétaire, mais quelle est l’alternative? Sans cette politique, les autres pays rencontreraient aussi des problèmes considérables. Du point de vue de l’économie mondiale, mieux vaut une Amérique en expansion qu’en ruine. Les autres pays peuvent toujours se défendre, à l’image de la Suisse avec son taux plancher. Le cœur du problème, c’est le surendettement privé et public et non la guerre des monnaies.

– Dans l’UE, l’union bancaire progresse contre vents et marées. La confiance va-t-elle se rétablir avec un accord?

– L’union bancaire ne va pas assez loin. Il s’en faut de beaucoup. Ce sont toujours les Etats locaux qui assurent le sauvetage d’une banque. On ne peut pas parler d’union bancaire si l’assainissement des banques n’est pas défini et effectué ensemble. Les banques et les gouvernements se tirent mutuellement vers le bas. Sous sa forme actuelle, ce n’est pas une véritable union bancaire. Si l’UE en veut une, qu’elle la fasse correctement! Mais qu’elle ne la fasse pas qu’à moitié et déclare que tout est réglé. Pour que l’euro fonctionne, il faut aussi introduire une union budgétaire, des euro-obligations et, en partie, une union politique. C’est un peu comme si le canton de Zurich avait voulu seul sauver UBS, cela n’aurait pas fonctionné. De même avec l’euro, on ne peut pas laisser un pays du sud régler seul ses problèmes.

Vous attribuez notre prospérité à la chance, à l’expansion des marchés d’exportation et aux structures du XIXe siècle. Aujourd’hui, sommes-nous à l’aube d’une expansion?

– La stagnation des trois quarts de l’Europe pénalisera durablement la Suisse. Seule l’Allemagne se porte assez bien. Nos exportations en souffrent, même si l’industrie s’adapte au franc fort. Les perspectives économiques sont donc assez mitigées. D’autant plus que la place financière, une industrie d’exportation, est en pleine transformation. Les conditions économiques ne sont pas réunies pour une période d’expansion. Ces freins sont en partie compensés par l’immigration, le boom de la construction et la croissance de l’Etat. Je me méfie des prévisions économiques à court terme, souvent erronées. La Suisse demeure un pays au centre d’une économie européenne en stagnation.

Le Temps: La moitié de la croissance suisse vient de l’immigration. Le flux actuel est-il durable?

Tobias Straumann: Cela rappelle les années 1960 et l’immigration italienne. La tendance actuelle n’est pas durable. Une telle immigration nécessite d’énormes investissements, dans la construction et les services de l’Etat. Ce n’est pas une stratégie de croissance pour la Suisse. D’ailleurs, une correction est intervenue lors des années 1970. Politiquement, l’opposition se fera toujours plus fortement entendre, même si l’initiative de l’UDC est repoussée en février. Sous l’angle économique, l’immigration est un atout, mais sur le plan politique, son ampleur est excessive.

– Faut-il mettre l’accent sur la productivité?

– Non, l’immigration a besoin d’être régulée pour être acceptée par la majorité. Le problème est quantitatif, même si l’intégration est réussie.

Comme après la Première Guerre, en Europe, les gouvernements font face à une montée du nationalisme. N’est-ce pas préoccupant?

– C’est effectivement dangereux. La raison première est à chercher dans l’union monétaire. La moitié des pays européens connaît un taux de chômage extrêmement élevé et n’a ni une banque centrale propre pour combattre la crise ni une monnaie propre. Le problème est insoluble avec une union monétaire, à moins d’avoir une centralisation des réserves et de la politique budgétaire ainsi qu’une libre circulation des salariés. Je ne comprends pas pourquoi on laisse progresser ce phénomène de radicalisation dans le Sud sans agir. Le réveil risque d’être trop tardif. Il est possible de dresser un parallèle avec les années 1920. Aujourd’hui, à la place d’un sentiment d’urgence, on croit que la crise est passée et que la relance va revenir. Grave erreur! Elle ne viendra pas.

– En Allemagne et en Suisse, le débat est vif sur le salaire minimum. Qu’en disent les économistes?

– Tous les spécialistes me donnent le même message: l’effet dépend du niveau du salaire minimum. A 4000 francs, c’est trop haut. En Allemagne, les 8,50 euros ne sont pas problématiques à l’Ouest, mais trop hauts à l’Est.

Où devrait être le niveau du salaire minimum correct en Suisse?

– Entre 3000 et 4000 francs, ça dépend de la région et de la branche. N’oublions pas son nom. C’est le salaire le plus bas, en dessous duquel il est difficile de vivre décemment, une ligne rouge. Il ne faut pas confondre un salaire minimum, que je placerais à 3000 ou 3500 francs, et un salaire correct, peut-être à 4000 francs. Mieux vaut le définir dans un contrat collectif de travail et le rendre flexible en fonction des régions et des branches.

– Est-ce que la place financière suisse traverse une transformation unique dans son histoire?

– Les banques ont traversé de nombreuses crises. Mais nous  n’avons pas connu, jusqu’à la crise actuelle du secret bancaire, de crise qui modifie complètement les conditions-cadres et nécessite de nouveaux modèles d’affaires.

Je m’attends à une restructuration semblable à celle qui a frappé les machines et la chimie dans les années 1990. Les marges et les salaires seront sous pression. Des banques vont disparaître. Mais la gestion de fortune va rester en Suisse grâce aux infrastructures disponibles, supérieures à celles de Londres et de Luxembourg, et à la stabilité de la monnaie et du pays. La performance et la formation doivent toutefois être renforcées.

Bio express

Le professeur d’économie Tobias Straumann, né en 1966, est réputé pour ses analyses historiques, notamment monétaires. Il enseigne aux universités de Zurich (Nouvelles recherches sur la révolution industrielle), Bâle (Histoire économique) et Lucerne (Du standard or à l’euro). Ce diplômé de l’Université de Zurich a également été journaliste durant cinq ans, à Zurich et New York. Il est l’auteur d’un ouvrage sur les régimes de change des petits Etats, d’un autre sur l’histoire de la chimie bâloise, d’un ouvrage sur les entreprises suisses durant la Première Guerre. Et il est coauteur d’un livre sur l’histoire de Swiss Re et de la réassurance (The Value of Risk: Swiss Re and the History of Reinsurance). Il a également publié diverses analyses, par exemple sur une étude de la crise d’UBS sous l’angle historique.

Source Le TEMPS 4/1/2014

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/0522d214-746b-11e3-b84d-86122f7a2c3b/Le_c�ur_du_probl�me_cest_le_surendettement_priv�_et_public_et_non_la_guerre_des_monnaies

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