Commentaire de Marché

Marchés: Albert Edwards, un «ours» au caractère joyeux

Marchés: Albert Edwards, un «ours» au caractère joyeux

Albert Edwards, le stratège de la Société Générale, a une réputation de Cassandre. Mais selon lui, les investisseurs lui sont reconnaissants de les avoir mis en garde contre la crise asiatique et celle de 2008.




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Dans le langage de la City, on les appelle des «permabears» (contraction entre «ours» et «permanent») ou «überbears». Albert Edwards, stratège de la Société Générale , fait partie de cette poignée d’économistes de banque qui réussissent à prospérer tout en prophétisant des récessions et des marchés «bearish», ou baissiers. La noirceur de sa pensée ne frappe pas quand on le rencontre. «Je suis une personne détendue, heureuse, optimiste», clame-t-il. Gourmand, il donne ses rendez-vous dans une pâtisserie et s’assied toujours en face des gâteaux. Il est aussi connu pour ses minuscules brochures de graphiques, dans lesquelles il n’hésite pas à se moquer de son rival Jim O’Neill, l’économiste de Goldman Sachs et inventeur du concept des BRIC, devenu chez Albert Edwards «Bloody Ridiculous Investment Concept». Cela ne l’empêche pas de dire que les marchés l’inquiètent. «Je suis un über-pessimiste joyeux», résume-t-il.

Jouer les Cassandre n’est pas toujours facile. «Lorsqu’on annonce une crise et qu’elle ne se produit pas, on craint pour sa carrière alors que les conséquences négatives sont beaucoup moins grandes lorsqu’on est ’bullish’ (l’inverse de ’bearish’, optimiste)», explique Albert Edwards. Ce n’est pas un hasard si c’est le cas de 95% des économistes de banque. La finance, qui s’enrichit surtout quand les marchés montent, veut en effet entendre des bonnes nouvelles. En outre, les éclatements de bulles sont imprévisibles et violents. Entre ces périodes de dévastation, les marchés montent et la plupart des acteurs de la finance veulent participer à cette hausse. «On risque son job lorsqu’on a raison contre le marché», explique le stratège.

Un «timing» par toujours bon

Albert Edwards reconnaît que le «timing» de ses recommandations n’est pas toujours le bon. «J’ai recommandé depuis fin 1996 de sous-pondérer les actions (par rapport aux obligations d’Etat et au cash), confie-t-il. C’était trop tôt et la plupart du temps, compte tenu du fait que 5 années de progression des actions s’effacent en moyenne en 6 mois, j’avais l’air d’avoir tort.» Cela dit, il est aussi prompt à défendre sa vision, orientée sur le long terme. «Sur l’ensemble de la période depuis 1996, j’ai eu raison, et notamment de recommander chaudement les obligations d’Etat, poursuit-il. Et lorsque j’ai dit en 1996 que l’Asie était un château de cartes qui allait s’effondrer ou en 2005 qu’Alan Greenspan, le président de la Fed, était un criminel de guerre économique, mes détracteurs ont dû finir par se ranger à mon point de vue.» Aujourd’hui, son expérience de 30 ans sur les marchés le conduit à craindre qu’une récession potentiellement profonde affecte l’Occident.

Sa banque, la Société Générale, a un point de vue moins pessimiste que lui sur les marchés, mais ne semble pas mécontente de le compter dans ses rangs. «Nos clients comprennent», explique l’intéressé. Même lorsqu’ils participent aux mouvements à court terme des marchés, les investisseurs ont en effet besoin de gens qui pensent en dehors des clous et les alertent sur les menaces qui se profilent…

Albert Edwards actuellement,  craint une vague de dévaluations des pays émergents et de la Chine. Le risque ? Une accentuation de la déflation en Europe et le retour à la récession.

Début février, vous avez prédit que la fin de la bulle des pays émergents allait entraîner une crise « plus difficile à contenir que celle des subprimes américains ». Qu’est-ce qui vous inquiète ?

Les pays émergents en eux-mêmes m’inquiètent moins que l’impact du ralentissement de leur économie sur les Etats-Unis et l’Europe. Ils sont plus solides et résistants qu’à la veille de la crise qui les a touchés à la fin des années 1990, mais justement, comme ils sont plus gros, leur ralentissement fera plus de dégâts en occident. Une conjonction de plusieurs facteurs crée une situation critique. D’abord, la Réserve fédérale américaine resserre sa politique monétaire et à chaque fois que cela s’est produit, une crise majeure s’en est suivie. Cette fois, le problème est que les liquidités créées en Occident ces cinq dernières années se sont en grande partie déversées dans les pays émergents et que ce flux tarit. Cet assèchement monétaire est d’autant plus prononcé que ces pays ont créé de la monnaie pour acheter des dollars afin d’empêcher leur devise de s’apprécier pour continuer à exporter. A mesure que leurs réserves de change baissent avec le ralentissement économique, ils ne peuvent plus se le permettre, ce qui revient à appliquer un tour de vis monétaire supplémentaire. Enfin, toutes ces liquidités occidentales ont généré beaucoup d’inflation dans les zones émergentes et ont rendu le taux de change réel (ajusté de la hausse des prix) de ces économies de moins en moins compétitif. Pour preuve, le mouvement délocalisation s’inverse. Aujourd’hui, les pays émergents se retrouvent donc forcés de contrer les forces déflationnistes qui les touchent en dévaluant leur devise et en « exportant » leur déflation.

Vous craignez une vague de dévaluations en provenance des pays émergents ?

Absolument et, à mon avis, même la Chine va malheureusement devoir recourir à ce levier. Un autre phénomène conspire en effet à accentuer ce risque. Le Japon est en situation de faillite et a désormais décidé de dévaluer le Yen pour exporter sa déflation. Si la Fed resserre sa politique monétaire et que la devise nippone se déprécie, la Corée du Sud va devoir dévaluer le won, puis la Thaïlande le baht, etc. Le problème est que le ralentissement affecte en particulier la demande de matières premières, à la base de l’économie de beaucoup de pays émergents. 

Si l’Asie dévalue, les autres zones émergentes vont dévaluer, en particulier le Brésil. La Chine, dont le taux de change réel est si peu compétitif, ne pourra pas rester les bras croisés (il faut d’ailleurs noter que le yuan se déprécie depuis quelques jours). Cette devise n’est pas librement cotée, mais les dirigeants chinois peuvent dévaluer en autorisant le capital détenu par ses agents à se placer dans le reste du monde.

Qui sera le plus touché, l’Europe ou les Etats-Unis ?

Les Etats-Unis pourraient être la mauvaise surprise, parce que leur croissance et leur inflation sont plus élevées en ce moment qu’en Europe et les investisseurs s’attendent à ce que l’Amérique s’en sorte mieux. Cela dit, l’Europe est plus exposée au risque d’une profonde récession. L’Allemagne risque d’être tout particulièrement affectée et de devenir l’économie la plus faible de la zone euro. Ses industries sont en effet en compétition frontale avec beaucoup de producteurs japonais ou coréens pour exporter des biens d’équipement, des voitures… La dévaluation du yen et des autres devises contre l’euro serait une très mauvaise nouvelle pour ce pays considéré comme le plus vertueux de l’Europe. A cet égard, je pense que la crise qui se prépare va le contraindre à adoucir son dogme en faveur de politiques monétaires restrictives et d’une devise forte. Cela pourrait être la bonne nouvelle collatérale, même si la crise en provenance des pays émergents peut également réveiller les craintes d’un éclatement de la zone euro.

Les forces déflationnistes des pays émergents sont généralement bénéfiques pour les pays développés puisqu’elles ont limité la hausse des prix et permis une politique monétaire accommodante…

C’est vrai, mais jusqu’à un certain point. Au Japon, tant l’inflation que les anticipations inflationnistes se sont écroulées. Mais en Europe et aux Etats-Unis, un certain degré de confiance ou d’aveuglement persiste : l’inflation a chuté mais les banques centrales ont réussi à contrôler que ce ne soit pas le cas des anticipations inflationnistes. Le risque est que le marché se mette à paniquer en voyant que l’inflation ne remonte pas, comme en 1997 avec la crise asiatique et en 2008 avec la Grande Récession…

Vous dites vous-même que les économies émergentes sont plus solides. N’exagérez-vous pas le risque déflationniste ?

Il s’est constitué une gigantesque bulle de crédit en Chine – plus grosse que celle qui a affecté les Etats-Unis – qui a abouti à des surcapacités de production. Corriger cette situation n’est pas évident et des erreurs peuvent être faites. En outre, je reviens à mon point de départ sur le fait que le principal risque de cette situation est pour les pays développés : la question clé n’est pas quand la bulle du crédit va-t-elle exploser et est-ce qu’il y aura une récession dans les pays émergents, et en particulier la Chine, mais de combien les émergents vont-ils dévaluer pour juguler le recul de leur économie.

Cette crise affecterait en tous cas les pays européens et les Etats-Unis à un mauvais moment…

En effet, les profits des entreprises stagnent depuis un moment aux Etats-Unis après un cycle de croissance classique. En Europe, ils se reprennent un peu mais restent vulnérables. Cependant, si tout le monde dévalue contre vous, alors vos profits baisseront. Ce n’est pas un bon moment pour vivre dans une zone de devise forte. Or pendant ce temps, l’occident n’a pas réglé son problème de surendettement public…

Vous déconseillez donc d’investir dans les actions des pays émergents ?

Tout a un prix. Les actions de certains pays émergents sont comparativement bon marché et je n’investirais pas en ce moment sur les actions des pays développés. Cela dit, le risque pour un investisseur étranger est de se retrouver avec des actifs dans une monnaie susceptible d’être dévaluée de 20 %….

Écrit par Nicolas MADELAINE  | 28-02-14 /Les Echos
Correspondant à Londres
nmadelaine@lesechos.fr

http://www.lesechos.fr/entreprises-secteurs/finance-marches/actu/0203344734369-albert-edwards-un-ours-au-caractere-joyeux-653759.php

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