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La double réprobation est la seule attitude raisonnable Par François Schaller

La double réprobation est la seule attitude raisonnable Par François Schaller

Ukraine-Palestine. Les conflits de ce genre ne requièrent nullement que l’on prenne position.

Le désarroi intellectuel et moral qui traverse l’époque et le monde, surtout sa partie occidentale, favorise la superstition et les hantises collectives: américanophobie, russophobie, islamophobie, antisémitisme, péril jaune… C’est par rapport à cela, et aux grandes idéologies connexes, que chacun est prié de se déterminer. Si possible sur le mode de la surenchère.

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Le cumul des épisodes israélo-palestinien et ukrainien cet été offre pourtant de bonnes occasions de résister à ces automatismes stériles. En pratiquant la double réprobation. Il ne s’agit pas de neutralité. Juste du droit –  du devoir plutôt –  de n’absoudre aucun parti simplement parce que l’autre est dans ses torts. Surtout lorsque les torts sont mesurés en fonction de ce que l’on veut absoudre. «Ni pour l’un, ni pour l’autre, bien au contraire». C’est aujourd’hui la seule position qui n’alimente pas les dynamiques guerrières et destructives ayant retrouvé de nouvelles légitimations depuis la fin de la Guerre froide.

Il n’y a en principe aucune difficulté à désapprouver la politique israélienne de ségrégation, de colonisation, de ripostes disproportionnées. Mais si c’est pour donner raison, voire soutenir les victimes palestiniennes, ce qui relève depuis longtemps d’une sorte d’alternative de bon goût, alors clairement non. Tant que les Palestiniens ne se révolteront pas contre eux-mêmes, leurs organisations politiques malfaisantes, leurs leaders et fonctionnaires corrompus, leurs expatriés ayant déserté au fil des décennies avec les milliards de dollars et d’euros d’aides détournées, il n’y aura aucune perspective de paix dans la région.

Israël est une vraie démocratie lourdement influencée par des minorités extrémistes. Le bon moyen de les neutraliser serait de leur donner tort en voulant sincèrement la paix, en la proposant, en y travaillant. Ce que les Palestiniens sont malheureusement incapables de faire, parce que la guerre est devenue leur seul horizon. Qui va se dévouer pour les convaincre, les aider à réaliser ce qu’il faut bien appeler une révolution? En attendant, s’en prendre a Israël ne fait pas avancer d’un centimètre la résolution d’un conflit réputé sans issue.

L’Ukraine est une autre manière d’engouffrer les esprits dans une dynamique collective malsaine. Les Russes et leur président ne sont peut-être pas sympathiques, mais le début du XXIe siècle n’est pas non plus le milieu du XXe, et rien ne permet de penser – comme on l’entend à longueur de journée –  que Poutine est un fasciste cherchant à rétablir l’empire des tsars ou des soviétiques. La Russie est actuellement une nation qui cherche à fixer tardivement sa périphérie selon les circonstances. Comme l’Allemagne, la Croatie et les Balkans ont pu le faire avec l’accord des Européens et de l’Alliance atlantique. Si ce n’était pas une bonne chose en soi –  et ce n’en était certainement pas une parce qu’elle ouvre la voie à tous les resserrements historiques –  c’est avant qu’il fallait y penser.

On peut bien entendu discuter et douter des parallélismes, mais si c’est en plus pour devoir prendre le parti des Etats-Unis, des Ukrainiens et de l’Union Européenne, alors clairement non. L’UE est peut-être en phase d’apprentissage dans son rôle de grande puissance forcément impériale, on a plutôt l’impression qu’elle devrait adopter une neutralité générale pour ne pas se retrouver continuellement divisée, mais ses lacunes ne lui donnent pas le droit de faire n’importe quoi. Surtout pas des erreurs grossières qu’elle est ensuite incapable d’assumer seule, entraînant ses alliés dans des aventures qui les dépassent. 

Les commémorations de 1914 tombent assez bien lorsque l’’on entend ce qui se dit actuellement sur l’Europe, les Etats-Unis, la Russie, l’Ukraine accessoirement. On a l’impression que personne n’a rien appris depuis cent ans, comme si le monde avait vraiment besoin d’une bonne guerre pour que l’on sache enfin qui sont les plus forts et à quoi s’en tenir.

L’ajustement des frontières russes n’était jamais apparu comme une priorité jusqu’ici. L’armée russe est intervenue en Géorgie en 2008 parce que la Géorgie lui en a donné l’occasion en la défiant avec une maladresse confinant à la provocation. Il n’est pas sûr du tout que Poutine eût repris la Crimée, avec ce qui s’en est suivi, si l’Union Européenne n’avait pas offert tout aussi maladroitement un contrat d’association à l’Ukraine, en sachant très bien que les Russes d’Ukraine n’en voulaient pas. Qu’avait-elle besoin de le faire? Les Ukrainiens de souche, majoritaires, en voulaient? Et alors? Les Turcs aussi en voulaient. Ils voulaient même d’une adhésion. On comprend qu’elle ne leur ait pas été accordée.

Avec l’Ukraine, l’Union Européenne s’est retrouvée en quelques jours dans la position d’une puissance impériale disputant des Etats tampons avec ses rivaux directs. Pour le plus grand bonheur des fédéralistes européens, qui rêvent de menaces extérieures pour créer une vraie conscience nationale européenne. Il n’est pas sûr en réalité que la russophobie, diversement partagée sur le continent, suffise à relancer l’Union après le revers des récentes élections européennes.

Ce qui est certain en revanche, c’est que la Russie et la Chine vont se rapprocher à cette occasion, et que la multipolarité apaisante qui devait remplacer la bipolarité après la Guerre froide se réduit de crise en crise, se présentant de plus en plus comme une nouvelle confrontation de super-puissances. L’Union Européenne, qui rêvait de le devenir pour s’affranchir des Etats-Unis, se retrouvera de toute évidence rivée à leurs côtés. Les plus forts ne sont pas encore connus dans cette triste répétition de l’histoire, le bloc occidental partant néanmoins avec de sérieux handicaps (dont un endettement public qui le rend vulnérable). Indépendamment du risque, qui a sérieusement envie de cautionner tout cela?

La double réprobation ne s’applique pas à toutes les situations. Ce n’est pas un état d’esprit général et définitif. Elle vise à sortir des automatismes de la pensée politique, à éviter les engrenages intellectuels fatals. Elle vient aussi rappeler que l’humanité est censée progresser en direction de la paix et de la prospérité, que les rapports de force et la puissance sont rarement un bon moyen de s’en rapprocher, jamais une fin en soi justifiable, que l’économie n’est pas un champ de bataille et que les idéologies sont faites pour être identifiées et combattues sans relâche.

Source Agefi Suisse 06.08.2014

http://agefi.com/europe-monde/detail/artikel/ukraine-palestine-les-conflits-de-ce-genre-ne-requierent-nullement-que-lon-prenne-position.html?catUID=16&issueUID=646&pageUID=19347&cHash=fae8b74bb9ef23ae28f9c19c89a36b1f

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