1984

Un homme sans divertissement est un roi plein de misères Par Quentin Dallorme

Un homme sans divertissement est un roi plein de misères

« Les Lumières et l’illuminisme. Le jour et la nuit, l’envers et l’endroit, l’ordre et le désordre, le phénotexte et le génotexte ? En français, la pensée dominante du 18e s’appelle Lumières et en italien illuminismo. Démasquage en passant d’une langue à l’autre. Traduction de l’illuminisme, trahison des Lumières. Et rétroversion dès lors nécessaire. Pour radiographer, voir le mouvement sous-cutané, observer les poumons de l’époque. Ce qu’on ne voit jamais à l’œil nu. Comme une sorte d’art de l’écorché. »

— Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges (1984), éd. Denoël, 1984, p. 181
Le confinement est un événement inédit dont le scrutateur politique peut d’ores et déjà tirer une matière féconde. Il est en effet possible d’identifier, sur le masque de la préoccupation sanitaire, de légères fissures au travers desquelles l’œil attentif surprendra peut-être des sursauts inquiétants. Que nous apprend ce confinement, et où pourrait-il nous mener ?Une première chose : l’Occident a toujours peur de la mort. Il a cru pouvoir lui passer la camisole des sciences mais l’angoisse est toujours là. Faute d’y trouver un sens spirituel, on a multiplié les outils, les chiffres, les statistiques, les médicaments, les opérations, bref, tout ce qui laissait penser que la faucheuse était sous bon contrôle médicalisé. Pourtant les épidémies s’invitent toujours dans cet univers désinfecté et empaqueté de normes, se permettant même le luxe d’emprunter toutes ces frontières non plus ouvertes mais béantes dont l’effacement était synonyme de liberté. Avec le Covid-19, l’angoisse est revenue, gênante, glissante, insaisissable. Puisque la mort s’invite jusqu’à bousculer chaque soir nos informations télévisées, puisqu’elle doit s’accepter faute d’une maîtrise immédiate de l’épidémie, il faut lui trouver un responsable plus accessible que le néant lui-même.

L’envie de pénal

Philippe Muray (1945 – 2006)

Le Maître moqueur Philippe Muray nous a bien expliqué que l’intrusion du négatif dans le monde de la post-histoire, bien que cloisonné à grand renfort de positivité et de scientisme, déclenchait en retour des chasses à l’homme. Il faut bien condamner celui qui ruine les espérances d’un monde en rose. Voici qu’une filature toute neuve se dessine. Une furieuse envie de pénal, pour reprendre les mots de l’auteur, se répand sur les ondes, les écrans, dans les rues désertées. Qui donc ne respecte pas le confinement ? Quel citoyen irresponsable met en péril la vie des autres ? Quel meurtrier anonyme se cache sous ce nauséeux motif de promenade journalière ? Ouvrez l’œil !

C’est donc l’œil bien ouvert que nous assistons à la multiplication de scènes guignolesques dont le ridicule pourrait presque nous faire oublier leurs contours venimeux. Faut-il en citer quelques-unes ? Ainsi une propriétaire de chevaux est-elle verbalisée pour leur avoir porté de l’eau, quand un cycliste écope de la même correction pour avoir fait ses courses sans avoir songé à prendre sa voiture. Faut-il décrire encore cette incroyable saynète : des gendarmes rencognés derrière un bosquet de buis, perdus au sommet d’un vaste plateau calcaire et désert (et pourtant bien compris dans le rayon autorisé d’un kilomètre, le bourg étant juste au-dessous), attendant de débusquer les rares promeneurs, qui, une fois hélés, s’échapperont à toute allure pour se réfugier dans la forêt ? C’est à peine envisageable en dehors d’un théâtre de boulevard. Flou réglementaire total, imbroglios garantis.

« Voici qu’une filature toute neuve se dessine. Une furieuse envie de pénal, pour reprendre les mots de Muray, se répand sur les ondes, les écrans, dans les rues désertées. »

Acrimonie égalitaire

Ce qui prêterait moins à sourire, c’est que ce régime d’exception est justifié par des velléités prétendument égalitaires. Ainsi, un citoyen n’ayant aucune chance de contaminer quiconque sera tout de même pointé du doigt s’il désobéit. Entendez-vous ? Alors que tant se « mobilisent » enfermés chez eux, dans les villes, un provincial s’autoriserait à faire une petite marche de deux heures autour de chez lui, sur le Causse Noir ? Où serait l’esprit de solidarité ? De tels narcissismes vous désespèrent. Cela nous rappelle que la loi reste une abstraction. Aussi, cet homme qui nage esseulé, la mer étant son unique ruelle, voit-il arriver dare-dare pas moins de quatre policiers en bateau, (chacun risquant, au passage, sa santé). Oui : on ne « nage » pas, Monsieur, même en pleine mer à six heures du matin. Ici commence l’effritement des libertés non matérielles : l’accès à l’eau, l’air, la nature. L’idée que de se promener dans une rue avec une densité de trois-cents habitants au kilomètre carré demeure moins subversif qu’une petite marche isolée sur un terrain où ne passent que trois personnes dans la journée – distances de sécurité en sus – ne semble choquer aucune autorité. Reste que l’État peut compter sur le renfort spasmodique de la jalousie et de sa cousine, la délation. Le vieillard au visage travaillé par le soleil, assis près d’un étang infréquenté, sommé de rentrer ses canes, sa portion quotidienne de soleil arrachée, voilà qui interroge. Que fait-on du discernement ?

Pourtant, la passion de la traque et de la vigilance pourrait tout autant opérer une singulière virevolte au mépris des contradictions. La fin du confinement risque en effet d’être particulièrement nauséabonde si « ceux du front  » s’écharpent avec « ceux de l’arrière » ; les planqués. Chacun ira de sa justification : qui aura pris des risques au travail, qui aura souffert chez lui de la solitude, vigilant, se dépassant lors d’un télétravail plus intense encore que le bureau… La petite bataille des justifications et des égos pointe déjà à l’horizon. De sordides réflexes qui mèneront les deux types de « héros » du sanitaire dans la gueule du loup, chacun s’efforçant de démontrer sa participation et son utilité pour le système dans une pitoyable et aride soif de reconnaissance.

« On entend bien faire respecter l’ordre dont la légitimité chancelante peine à se maintenir sur le socle des ratés accumulés depuis le début de la pandémie. »

La guerre c’est la paix et la paix c’est la guerre… les discours changent du jour au lendemain, c’est une grippe ; non, c’est très dangereux ; il faut rester chez soi pour aller travailler ; ceux qui se confinent ont raison ; mais ceux qui travaillent car ils n’ont pas le choix sont des héros ; quand ceux qui travaillent pour simplement travailler sont suspects… tout s’annule, se remplace, se succède dans une agitation militante, poil bien hérissé.

Ça remue, ça gesticule. On entend bien faire respecter l’ordre dont la légitimité chancelante peine à se maintenir sur le socle des ratés accumulés depuis le début de la pandémie. Si cette pantomime autoritaire nous est annoncée comme éphémère, les rebondissements constatés laissent comprendre qu’aucune liberté acquise n’est imprenable. Quelle est la pente ? Quel est le gouffre ?

Nouvelles castes, nouveaux militants

Jean Giono (1895 – 1970)

Suivant l’enseignement de Pascal repris par un Giono désabusé, Un roi sans divertissement est un homme plein de misères. Dans ce régime d’exception, difficile pour l’homme blasé, englué depuis de trop longues années dans le tiède train-train quotidien, de résister à une occasion si attrayante de revêtir le costume du héros à qui revient l’honneur d’adoucir la pente de la courbe et d’amortir le gouffre des chiffres. À ce guerrier convaincu de son importance, revient, pour le salut de tous, la noble mission de traquer sans relâche toute forme d’insoumission et de laisser-aller.

Pensons d’abord au lanceur d’alerte. Horrifié par les nouvelles chinoises et transalpines et muni de solides connaissances en statistiques, il redouble d’abnégation pour ouvrir les yeux à des autorités peu emballées sur la nécessité de confiner la population. Parti pour des mois de veille attentive, il s’assure, le regard inquiet, qu’aucune donnée réfractaire ne viennent entacher cette catastrophe si rigoureusement modélisée par ses soins. Il lui serait bien regrettable de constater une augmentation trop faible du taux de mortalité sur l’ensemble de la population ; une trop faible incidence sur le pic épidémique d’un respect approximatif du confinement par ces français sempiternellement légers, incurablement irresponsables ; ou, pire, qu’aucun chiffre significativement alarmant ne ressorte de pays ayant adopté des mesures plus souples. Il serait absolument inadmissible que des voix pourtant expertes et reconnues – comme le Professeur Raoult – pussent tempérer les ardeurs sanitaires, montrer l’existence d’éléments rassurants, et de relativiser certaines prédictions affolantes eut égard à l’histoire.

Notons toutefois que, sans l’appui d’une opiniâtre armée civique, notre lanceur d’alerte ne serait qu’une goutte d’eau dans l’océan. Alors qu’on désespérait, les liens de voisinage et de quartier marquent leur grand retour. Saluons ces confinés vigilants haranguant depuis leur balcon cette mère de famille qui est déjà sortie durant la matinée, ces clients prévoyants sermonnant ce jeune homme désinvolte qui ne sort que pour acheter une misérable baguette de pain, sans oublier ces citoyens prévenants n’hésitant plus à relayer sur les réseaux sociaux ces photos de familles se promenant – seules pourtant – le visage découvert, l’air encore trop guilleret. Débordée, la pauvre mairie du XXe arrondissement de Paris, se voit contrainte à appeler au discernement ces innombrables délateurs.

S’engouffrant dans la brèche, une cléricature scientifique prend le pouvoir et impose un niveau jamais connu de contrôle social. D’un air suffisant et solennel, les gardiens désignés de la vérité décrètent, à un public retenant son souffle et suspendu à leurs lèvres, les mesures irréfutables qui amortiront la chute et rétabliront l’harmonie. Quand confiner ? À quelle fréquence ? Combien d’années ? On apposera la marque – sera-t-elle effaçable ? – sur des citoyens reconnus positif qui seront dès lors tracés, surveillés, encerclés. Qui peut rester avec qui ?  Qui incarcérer en isolement ? Qui peut voir qui ? Et où ? Et pourquoi ? Et comment ? Et à quelle distance ?

L’âge sanitaire est arrivé

Le terrain est désormais défriché pour qu’une tyrannie sanitaire s’implante. Lorsque la santé publique est en jeu et que les personnes les plus vulnérables sont exposées, un collègue un peu ronchon sera férocement admonesté par son équipe s’il souligne qu’un décret pondu en quelques jours aura suffi pour ébrécher un code du travail. Dans la même veine, une personne critiquant son entreprise qui, après avoir mis ses salariés au chômage partiel, leur demanderait de continuer à produire en télétravail, sera impitoyablement taxée d’égoïste par son entourage.

Bardée de courage et désintéressée, dépourvue de la peur d’être frappé par la mort, cette componction sera sans aucun doute renouvelée pour un événement – une canicule pendant les congés estivaux, par exemple – dont le taux de mortalité est de 0% pour la jeunesse sémillante. Les applaudissements persisteront pour des tragédies moins spectaculaires – sans grande messe médiatique avec décompte quotidien de victimes – et aux conséquences réellement dramatiques – hôpitaux saturés, personnel soignant débordé.

Dans un proche avenir, le confinement pourrait révéler au grand jour des dégâts imprévus : foyers esseulés, privés de leur gagne-pain, affaiblis, angoissés et encore plus vulnérable aux infections, voire affamés. L’heure de remettre le nez dehors approche pour nos héros du confinement. Au nom de la fraternité avec les victimes du confinement, il faudra bien se sacrifier et retourner au travail. Dans un futur plus lointain, la distanciation sociale pourrait se pérenniser et sonner ainsi le glas pour la séculaire sensualité latine. Certaines coutumes comme la bise à la collègue et les poignées de main au chantier pourraient être reléguées aux oubliettes. Quant à partager une assiette de charcuterie entre amis ou à trinquer après une journée harassante : n’y pensons plus.

Mais tout ça pour quoi ?

En demandant aux sportifs parisiens de respecter des horaires spécifiques pour s’aérer et entretenir leur santé sans pour autant nuire au confinement, Anne Hidalgo met le doigt sur le nœud gordien du problème : il s’agit de respecter le confinement avant sa santé et son équilibre propre. Revenons à notre scrutateur politique : ne pourrait-il pas observer que le confinement finisse par nuire à la santé globale ?

« Dans un proche avenir, le confinement pourrait révéler au grand jour des dégâts imprévus : foyers esseulés, privés de leur gagne-pain, affaiblis, angoissés et encore plus vulnérable aux infections, voire affamés. »

Devant des citoyens apeurés et prêt à collaborer, l’État n’aura plus qu’à cueillir les fruits serviles de la « mobilisation citoyenne contre le Covid-19 » pour instaurer sa démocratie sanitaireTout est prêt pour ne plus bouger de chez soi s’il le faut : télétravail, émissions présentées depuis le domicile, sport connecté, apéros virtuels. On ne plonge pas tout de suite une grenouille dans l’eau bouillante. À condition de garder le sourire, tout se passera bien dans l’entreprise connectée. Se promener sera un jeu d’enfant : il suffira, les yeux rivés sur le téléphone intelligent, de respecter au millimètre le périmètre autorisé. L’état sanitaire, le maternage autoritaire, dessinent peut-être les lendemains d’une société toujours plus « propre ». Se mobiliser dans un monde vide est un luxe : l’essentiel est d’y croire.

en collaboration avec Taï-Thot

« Notre temps est si rongé de bonnes intentions, si désireux de faire le bien qu’il voit le mal partout […]. »

— Philippe Muray, « Après l’Histoire (1998-2002) », dans Essais, éd. Les Belles Lettres, 2015 (ISBN 9782251443935), p. 178

EN BANDE SON :

2 réponses »

  1. Bonjour,

    Il y a encore deux mois, la France était comme un lac enchanteur où il faisait bon venir se promener, nager, ça ôter, pécher, etc,… Ce maudit coronavirus est arrivé et, très bêtement, il a ouvert les vannes qui retenaient les eaux. Depuis deux mois donc, le lac se vide…
    Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce qu’il laisse apparaître, au fur et à mesure de la vidange, n’est pas des plus jolis. Il y en des carcasses, des cadavres et des détritus sur le fond, des gros et des petits. Mais il y en a beaucoup rappelant aux uns et aux autres des petites expéditions nocturnes pour se débarrasser à bon compte de l’objet encombrant. Mais il y a pire. Au fil des ans, la dernière vidange remontant à un peu moins de 100 ans, il y a vraiment beaucoup de vase qui s’est accumulée. Et, une fois à l’air libre, elle pue.

    Bonne journée

    Aimé par 1 personne

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