Art de la guerre monétaire et économique

Martin Wolf : Cauchemar à Berlin

Depuis la création de la République fédérale, en 1949, l’Allemagne s’est fixé deux objectifs stratégiques prioritaires : monnaie saine et intégration européenne. Ces deux impératifs sont les leçons tirées des calamités de la première moitié du XXe siècle. L’euro incarne ces objectifs. Or, aujourd’hui, ils se trouvent en contradiction l’un avec l’autre.

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Faut-il porter secours aux pécheurs, ce qui renforcerait la cohésion de la zone euro mais menacerait la stabilité monétaire ? Ou bien faut-il laisser les pécheurs aller au défaut de paiement, renforçant ainsi la crédibilité monétaire, mais affaiblissant la cohésion européenne ?

L’Allemagne pouvait éviter d’avoir à opérer de tels choix avant la monnaie unique : les pays non compétitifs procédaient tout simplement à une dévaluation.

Les Allemands estiment, à tort, que la solution consisterait à ce que chaque membre de la zone ressemble à leur pays. Or l’Allemagne ne peut être l’Allemagne – avec sa discipline budgétaire, sa faible demande intérieure et son énorme excédent d’exportations – que parce que les autres ne le sont pas. Son modèle économique actuel viole le principe d’universalité du plus grand philosophe allemand, Emmanuel Kant.

L’idée selon laquelle certains pays sont en difficulté à cause de leur propre négligence est facile à concevoir dans le cas de la Grèce. D’après les dernières Perspectives économiques de l’OCDE, la dette publique brute de la Grèce équivalait l’année dernière à 115 % du produit intérieur brut (PIB), le déficit public à 12,7 % et le déficit des comptes courants à 11,1 %.

En d’autres circonstances, cette situation constituerait un motif typique d’intervention du Fonds monétaire international (FMI). Celui-ci proposerait un apport temporaire de liquidités en échange d’une dévaluation et de l’instauration de la rigueur budgétaire.

Une solution pour la Grèce: le défaut de paiement (cliquez sur le lien)

Pourtant, le gouvernement allemand rejette l’idée qu’un organisme extérieur puisse dicter sa politique à un pays qui a la même monnaie que l’Allemagne. Il propose, à la place, la création d’un fonds monétaire européen (FME) qui fournirait un soutien financier assorti de conditions. Sous la direction des autres membres de la zone euro, le FME dicterait sa politique budgétaire au pécheur.

Le gouvernement allemand souhaite également que des sanctions soient imposées : suspension des subventions de l’Union européenne aux pays qui ne respectent pas la discipline budgétaire, suspension de leur droit de vote lors des réunions ministérielles, et même suspension temporaire de leur appartenance à la zone euro. Mais la création du FME, comme l’exclusion des institutions de la zone euro (même si aucun pays ne se verrait interdire l’usage de l’euro lui-même) exigeraient alors la signature d’un nouveau traité.

En réalité, le plus grave problème posé à la zone euro est que la notion selon laquelle le manque de discipline budgétaire serait le grand danger est tout simplement erronée.

Les excès actuels de la Grèce ne résultent pas d’une absence de discipline budgétaire, mais du manque de discipline du secteur privé. Cette indiscipline, d’ailleurs, est inhérente au fonctionnement de la zone euro elle-même. C’est grâce à elle que l’économie de la zone euro se maintenait en équilibre, à un niveau raisonnable de demande globale, du moins jusqu’à la crise.

On comprendra mieux ce point en comparant les équilibres financiers des membres de la zone euro en 2006, c’est-à-dire avant la crise, et en 2009, alors qu’elle était à son paroxysme. Le solde entre revenus et dépenses dans les secteurs privés, dans le secteur public et dans celui des transactions internationales, doit être, au final, égal à zéro. En 2006, les secteurs privés de l’Allemagne, des Pays-Bas et de l’Autriche présentaient d’énormes excédents, ceux du Portugal, de l’Irlande, de la Grèce et de l’Espagne, d’énormes déficits. Les positions budgétaires paraissaient partout sous contrôle : l’Irlande et l’Espagne présentaient même de substantiels (quoique illusoires) excédents budgétaires. En fait, les excédents privés de l’Allemagne et des Pays-Bas étaient compensés par d’importantes sorties de capitaux.

Puis la crise est arrivée : les secteurs privés trop expansifs ont comprimé leurs dépenses. En 2009, ceux de presque tous les membres de la zone euro accusaient un énorme excédent. Seule solution pour compenser : le déficit des budgets publics. Car, à court terme, il est impossible de rééquilibrer rapidement les balances extérieures des pays déficitaires sur ce plan, comme par exemple l’Espagne ou l’Irlande, en particulier lorsque la demande intérieure dans les pays excédentaires, comme l’Allemagne ou les Pays-Bas, est aussi faible.

Aujourd’hui, l’Allemagne insiste pour que chaque pays résorbe aussi vite que possible son surplus de déficit budgétaire. En pratique, la conséquence la plus probable d’une telle compression budgétaire serait un ralentissement économique dans les pays ayant de gros déficits extérieurs et budgétaires. Vu le manque de compétitivité de ces pays et la faiblesse de la demande ailleurs dans la zone euro, ces ralentissements pourraient se prolonger très longtemps. La question est de savoir si les populations seront disposées à les supporter. Si elles ne le sont pas, des crises politiques ne manqueront pas d’éclater, porteuses bien entendu de conséquences incertaines.

Une telle politique serait possible si les balances des comptes courants s’amélioraient ou si les balances privées se détérioraient. Si l’on optait pour la seconde solution, il faudrait susciter une relance, sans doute financée par l’endettement, de la dépense du secteur privé. Si l’on préfère la première solution, il existe deux options : dans la première, les balances des comptes courants doivent se détériorer ailleurs dans la zone euro, et en premier lieu en Allemagne. Seconde option, la balance globale de la zone euro doit se réorienter vers l’excédent – ce qui équivaudrait à du protectionnisme.

Posons le problème crûment : en raison des excédents structurels du secteur privé et des comptes courants de l’Allemagne, il est quasiment impossible que ses voisins puissent résorber leurs déficits budgétaires, sauf s’ils sont prêts à supporter un ralentissement durable de leurs économies. Le problème pourrait être résolu si la zone euro s’orientait vers des excédents extérieurs. Je me demande toutefois comment elle expliquerait une telle politique à ses partenaires mondiaux.

L’Allemagne est prise à son propre piège. Elle voudrait que ses voisins lui ressemblent le plus possible. Or ils ne le peuvent pas, car la demande intérieure déficiente de l’Allemagne ne peut être universalisée. Comme aurait pu le dire un autre grand philosophe allemand, Hegel, la thèse allemande appelait une antithèse espagnole.

Maintenant que la bulle du secteur privé a éclaté, la synthèse se traduit par un désastre budgétaire pour la zone euro. Paradoxalement, l’Allemagne doit devenir moins allemande si elle veut que la zone euro le devienne plus !

LE MONDE ECONOMIE | 16.03.10

Cette chronique de Martin Wolf, éditorialiste économique, est publiée en partenariat exclusif avec le « Financial Times

BILLET PRECEDENT : Martin Wolf : Investir plutôt que consommer (cliquez sur le lien)

EN COMPLEMENTS INDISPENSABLES : WSJ : L’Europe a besoin d’une union plus étroite (cliquez sur le lien)

 WSJ : L’Allemagne face à un dilemme (cliquez sur le lien)

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