Au coeur de la création de richesse : l'Entreprise

Inventer des monnaies privées par Bruno Colmant

Inventer des monnaies privées par Bruno Colmant

 Il y a quelques semaines, un article du Financial Times s’intéressait à une question monétaire singulière : maintenant que le champ d’activité des grandes entreprises dépasse les frontières des continents, pourquoi ne pourraient-elles pas émettre leur propre monnaie, ou à tout le moins, créer une monnaie interne à leur organisation ?

 

L’idée n’est pas incongrue. Certains groupes utilisent déjà des paniers de monnaies pour la facturation de leurs transactions internes (par exemple, l’achat de pièces de fabrication dans différents pays destinées à être assemblées dans un autre).

 Ce ne sont bien sûr que des monnaies virtuelles et purement comptables puisque l’interface de ces entreprises avec leurs clients finaux s’effectue toujours dans une devise officielle (USD, Euro, etc.). Mais on pourrait songer à de véritables nouvelles monnaies, propres à des groupes d’entreprises, qui verraient leur contrevaleur évoluer avec les monnaies officielles. 

Evidemment, il faudrait que ces nouveaux étalons monétaires inspirent suffisamment confiance pour servir à la fois de moyen de paiement et de thésaurisation.

 Google avait imaginé créer sa propre monnaie, Google bucks, mais l’idée fut abandonnée face aux difficultés juridiques que soulevait une telle initiative. Facebook a aussi développé un système de crédit pour acquérir des biens virtuels. Grâce à la monnaie électronique transportable par GSM, on pourrait imaginer que des particuliers se vendent des kilowattheures, des m³ d’eau ou des minutes de GSM qui deviendraient de facto des monnaies ! Et comme le temps est de l’argent, cela rappelle l’ « heure Swatch », inventée en 1998, qui consistait à dépasser la fragmentation des fuseaux horaires par une heure universelle décimale éclatée en 1.000 battements par journée de 24 heures. 

Quelques économistes libéraux, dont Hayek et Friedman, ont théorisé la création de monnaies privées afin que les Etats soient contraints à ne pas utiliser la monnaie à leur avantage.

 En effet, les Etats trop endettés finissent toujours par utiliser la planche à billets pour rembourser leur dette publique au prix d’une perte de pouvoir d’achat de la monnaie, c’est-à-dire de l’inflation confiscatoire. Dans le système monétaire contemporain, la contrepartie des billets émis par la Banque Centrale Européenne est des dettes publiques…financées par les mêmes billets. C’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle les Etats imposent que les billets qu’ils impriment soient obligatoirement acceptés pour apurer les dettes. Au reste, on constate qu’en période de fragilité monétaire, les particuliers se réfugient dans des monnaies supranationales (tel l’or et l’argent physiques dont l’émetteur est la nature) ou dans des biens réels (dont l’immobilier).

Pourtant, l’idée de Hayek n’est pas unanimement partagée. D’autres économistes, tel Stiglitz, avancent que l’émergence d’éventuelles monnaies privées (créées par des entreprises non bancaires) est devenue caduque car les banques commerciales privées sont les véritables opérateurs économiques. Ces dernières fixent la valeur des monnaies, en reléguant les banques centrales à un rôle accessoire. A mon intuition, Stiglitz n’a pas raison car les institutions financières sont désormais financées et soutenues par les Etats qui les obligent à détenir leurs propres dettes publiques. La création monétaire des banques commerciales privées est donc presque nationalisée.

 L’émergence de monnaies privées n’en est qu’à ses balbutiements mais des expériences périphériques verront certainement le jour au fur et à mesure que le champ du commerce plongera dans la virtualité d’Internet. Les États souverains en interdiront évidemment un large développement puisqu’il leur serait alors impossible de modifier la masse monétaire mise à la disposition de la population afin de rembourser les dettes publiques.

 Une opération de création monétaire, telle que celle que la Banque Centrale Européenne vient de mettre en œuvre, serait par exemple impossible avec des monnaies privées. Le monopole de l’émission monétaire n’est donc pas prêt de se diluer dans des initiatives privées. C’est d’ailleurs pour cette raison que le commerce de l’or, monnaie privée par excellence, est interdit lors des grandes crises, comme aux Etats-Unis en 1933. Mais la réflexion sur les monnaies privées ramène à la question existentielle de la monnaie : celle-ci doit être fondée sur la confiance et l’acceptabilité, mais alors que penser de notre Euro qui est désormais imprimé pour financer la dette publique, c’est-à-dire celle que nous avons contractée à notre propre bénéfice ?

SOURCE ET REMERCIEMENTS : LE BLOG DE BRUNO COLMANT

http://blogs.lecho.be/colmant/2012/05/inventer-des-monnaies-priv%C3%A9es.html

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