Behaviorisme et Finance Comportementale

«La Grèce n’a pas su saisir sa chance»/ Entretien avec Ricardo Hausmann

«La Grèce n’a pas su saisir sa chance»/ Entretien avec Ricardo Hausmann

 Propos recueillis par Mathilde Farine/ Le Temps Dec12

Expert des crises de la dette, Ricardo Hausmann compare la situation européenne et l’Amérique latine. Cet ancien ministre et membre de la banque centrale vénézuélienne déplore que l’important soutien ait été utilisée par Athènes pour repousser les ajustements

Quels parallèles tirer entre la crise de la dette en Amérique latine et la situation de la Grèce ou d’autres pays du sud de l’Europe aujourd’hui? Spécialiste des crises de la dette, Ricardo Hausmann, professeur à Harvard, en voit plusieurs, notamment dans les racines du problème. Cet ancien ministre et membre de la banque centrale vénézuélienne note également de grandes différences dans la façon dont les pays ont été traités par les bailleurs de fonds. Ricardo Hausmann était invité en novembre dernier à Genève par l’Institut des hautes études internationales et du développement pour inaugurer son nouveau centre de recherche sur la finance et le développement.

 PLUS DE Ricardo Hausmann EN SUIVANT :

Le Temps: En novembre, l’Union européenne et le Fonds monétaire international ont trouvé un accord pour débloquer une nouvelle tranche de financement de la Grèce. Le compromis trouvé allège les conditions pour Athènes, est-ce que cela sera suffisant?

Ricardo Hausmann: Le problème de la Grèce n’est pas principalement un problème d’endettement. Athènes a un déficit primaire, avant même de devoir payer un centime d’intérêt sur la dette. Cela signifie que son niveau de dépense totale privée et publique dépasse son revenu. En outre, le pays compte un déficit courant avec le reste du monde. Il existe deux solutions pour le redressement externe: il faut soit procéder à une contraction des dépenses internes, soit augmenter les exportations. Cela dit, la Grèce a déjà reçu énormément de financement depuis la crise. Ces versements ont plutôt été utilisés pour repousser les ajustements nécessaires, comme sur les salaires publics ou le relèvement de l’âge de la retraite, pas pour créer les bases d’une croissance soutenable à l’avenir.

– Dans ce sens, une annulation de la dette grecque serait-elle utile?

– Dans le cas de la Grèce, la dette est une complication additionnelle. Mais ce n’est pas le poids de la dette qui crée le problème puisque le pays n’est, en réalité, pas en train de le payer.

– Les mesures d’austérité ont un impact sur la croissance, qui peine à redécoller. Ne sommes-nous pas entrés dans un cercle vicieux?

– Nous ne sommes pas dans un cercle vicieux, mais dans un cercle malheureux. Les dépenses des Grecs dépassant le revenu du pays, il est nécessaire d’avoir une source de financement additionnelle. Dans les pays en développement, l’ajustement se passe en une année. Cela provoque une très grande récession et un retournement dans la balance des paiements. Ensuite, on peut observer une reprise de la croissance plus rapide. L’UE a décidé de faire un ajustement graduel. Dans ce processus, on mobilise une quantité énorme de ressources sans qu’elles soient utilisées comme bases de la croissance. La Grèce est plus endettée maintenant qu’au début de la crise, tandis que son secteur exportateur n’a pas d’accès au financement et reste sans appui dans l’utilisation des ressources. Le besoin d’ajustement est toujours là.

– Peut-on comparer la situation de la Grèce et des pays en difficulté de la zone euro avec celle des pays en développement qui ont vécu
des crises de la dette?

– Dans les pays en développement, les crises sont typiquement précédées par une hausse des entrées de capitaux, ce qui crée un boom économique. Celui-ci est généralement stimulé par la construction et l’immobilier et cela crée une hausse temporaire de l’activité économique qui se casse au moment où les entrées de capitaux s’arrêtent. Une perte de compétitivité se produit pendant le boom et le secteur de la construction apparaît trop grand par rapport aux besoins du pays, tandis que les exportations sont trop faibles. C’est la même histoire en Europe. La différence se situe dans le système qui s’écroule: les banques, la dette publique, la monnaie ou la paix sociale.

– Vous dites que, dans les pays en développement, l’ajustement se fait de manière très rapide et que la reprise est ensuite forte. Aurait-il fallu faire la même chose en Grèce?

– Nous pouvons prendre deux exemples. En 2001, la Turquie a dû demander l’aide du Fonds monétaire international (FMI). Pour stabiliser ses finances, le pays a dû faire un ajustement, faisant bondir le surplus primaire à 7,5% du PIB. Au Brésil, en 2002, ce même ajustement a provoqué un surplus primaire de 4,5%. En Grèce, après cinq ans de crise, le déficit primaire est toujours là. Athènes peut se le permettre, car il a le soutien européen que les pays en développement n’ont jamais eu. L’appui a permis de repousser l’ajustement, mais pas de le faciliter.

– Cela signifie-t-il que les pays développés ont un double langage quand il s’agit d’ajuster les finances d’un pays en développement ou d’un pays développé?

– La disposition à aider est définitivement une valeur morale. Les Européens ont été beaucoup plus généreux avec les Grecs qu’avec les Thaïlandais, les Turcs ou les Equatoriens. L’utilisation intelligente de cette disposition à aider les Grecs est une autre chose. On aurait pu penser que l’immense appui européen aurait donné les bases de l’emploi et de la croissance future. Elle aurait pu se faire grâce à l’expansion du tourisme, au retour de l’industrie de la construction de bateaux, mais l’argent a été essentiellement utilisé pour la consommation courante. On peut dire que les Grecs ont mal utilisé la propension européenne à les aider.

– Est-ce le même raisonnement
qui prévaut pour le Portugal, l’Irlande ou l’Espagne?

– Non. Pour ces trois pays, l’ajustement est beaucoup plus efficace.

– Alors que les pays développés font face à une crise de la dette, les pays en développement ont largement consolidé leurs finances publiques. Sont-ils plus sûrs que les pays développés?

– Ces pays ont vécu une série de crises dans les années 1980 et 1990. Ces épisodes ont conduit à un consensus sur la gestion macroéconomique, qui a ensuite créé une base de stabilité dans beaucoup de pays. La raison principale pour laquelle l’Europe est en crise et l’Amérique latine et l’Asie – à quelques exceptions près – vont bien est simple: alors que le sud de l’Europe finançait de très grands déficits, l’Amérique latine et l’Asie se remettaient de leurs crises et ne recevaient pas de financement. On peut citer la crise asiatique de 1997, puis le défaut de paiement de la Russie en 1998. L’Argentine a suivi en 2001, puis le Brésil en 2002. Entre-temps, la convergence entre les pays était en marche en Europe. Les Etats ayant des monnaies faibles recevaient d’immenses quantités de financement. La crise que nous observons maintenant est du même acabit que celles des pays en développement au cours des dernières décennies.

– Fallait-il donc s’attendre à ce que les choses tournent mal?

– On sait que l’accroissement des déficits courants finit par s’arrêter. Et que, lorsque cela se produit, c’est douloureux. Surtout si l’utilisation des entrées de capitaux va vers des secteurs qui n’exportent pas, comme l’immobilier ou la construction. La tragédie des Espagnols est qu’ils étaient très conscients de la situation. Au sein de la Banque centrale européenne (BCE), ils ont toujours voté pour des hausses des taux, alors que l’Allemagne demandait des baisses pour lutter contre le chômage et stimuler la croissance faible. Comme les Espagnols n’ont jamais eu gain de cause, ils ont renforcé les conditions de prêt des banques, surtout pour le financement de l’immobilier. Les grandes banques espagnoles BBVA et Santander ont d’ailleurs passé la crise sans problème, contrairement à beaucoup d’autres, à commencer par UBS. L’Espagne avait en outre un surplus budgétaire. En dépit de ces mesures, l’ajustement est violent. Il faut donc vraiment toujours se méfier de l’accélération de la croissance, associée à des entrées de capitaux vers les secteurs qui n’exportent pas. Cela se termine toujours mal.

– Il a cependant fallu venir en aide à des caisses régionales
espagnoles…

– Oui. Mais toutes ces caisses régionales encaisseront des pertes, qui seront probablement une petite fraction de ce qu’on a vu aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne.

– La situation des Etats-Unis, dont la dette est astronomique et qui font face au «fiscal cliff» (falaise budgétaire), est-elle identique
à celle de l’Europe?

– Non. La situation est différente. Le secteur bancaire va bien. Il a été recapitalisé et ne constitue plus un problème. Les entreprises aussi sont en bonne santé et disposent d’importantes liquidités. C’est essentiellement le problème du gouvernement, trop endetté, dont le déficit est aussi important, mais qui est capable de le financer à des taux ridiculement bas. Les ménages ont également une importante dette et ont perdu du pouvoir d’achat avec la baisse de l’immobilier. La banque centrale étant indépendante, et le dollar, la monnaie de réserve du monde, les Américains peuvent se permettre un ajustement facile en comparaison à l’Europe du Sud ou aux pays en développement.

– Républicains et démocrates vont-ils parvenir à un accord d’ici à la fin de l’année?

– Ils vont parvenir à un accord, mais le système est fait de manière à ce qu’il ne soit pas nécessaire de prendre des décisions pour éviter la catastrophe. Je crois, ou plutôt j’espère, que les républicains ont payé un prix pour leur irresponsabilité. Ils ont bien mérité la dégradation de la note souveraine de Standard & Poor’s, après avoir mis le système en péril en refusant de relever le plafond de la dette. Seuls des pays comme le Venezuela ou l’Argentine se comportent de cette manière.

– Que pensez-vous du frein à l’endettement adopté par la Suisse? Est-ce un système de contrôle des dépenses que d’autres pays pourraient adopter?

– L’accord de Maastricht avait en fait une clause identique puisque les déficits et la dette ne pouvaient pas dépasser une certaine limite. Or, je ne crois pas que les règles fixes fonctionnent. Cela devient un élément de déstabilisation au moment de la crise. Tous les membres de la zone euro ont violé Maastricht à un moment ou à un autre, même l’Allemagne, en raison de l’intégration de l’Allemagne de l’Est. Et c’était une bonne chose. Je suis davantage adepte du système néo-zélandais. Au début de son mandat, le gouvernement doit annoncer au parlement quelle sera l’évolution de la dette sur le PIB. Chaque année, il doit dévoiler le progrès et faire, le cas échéant, des compromis. S’il échoue à atteindre son objectif, il doit s’expliquer et peut-être en payer un coût politique. Mais si une crise se produit, le parlement peut aussi faire preuve de souplesse.

 http://www.letemps.ch/Page/Uuid/8ac382ce-4555-11e2-a0d9-7935d85d1c0b/La_Grèce_na_pas_su_saisir_sa_chance

Laisser un commentaire