Behaviorisme et Finance Comportementale

Que de chiffres trompeurs Par Jean-Pierre Béguelin

Que de chiffres trompeurs Par Jean-Pierre Béguelin

Nous croulons de plus en plus sous une avalanche de chiffres très souvent faux, peu pertinents et, surtout, mal interprétés, un afflux qui explose en cas de scandale politique ou financier.

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Prenez le cas de M. Cahuzac où certaines accusations poussent des enquêteurs à demander combien doit apporter un Français pour pouvoir ouvrir un compte à Genève. Ces journalistes oublient toutefois qu’il y a compte et compte, vu que la finance privée est fort semblable à la mode. Comme il y a la confection, le prêt-à-porter, les marques de luxe et la haute couture, il y a le dépôt bancaire à diverses échéances, la gestion standard avec fonds de placement, le portefeuille personnalisé et le gérant quasi exclusif. Chaque catégorie coûtant de plus en plus cher à satisfaire, elle requiert évidemment des avoirs de plus en plus fournis. Inutile ainsi de chercher à connaître le prix du ticket d’entrée si l’on ignore la qualité des places achetées, d’autant que la frontière entre ces différents services est poreuse selon la banque ou, même, selon le client. Il reste que 750 000 francs, comme pour M. Cahuzac, ouvrent normalement la porte du prêt-à-porter bancaire légèrement personnalisé sans qu’il soit besoin de chercher des montants dissimulés plus importants encore que – mais je n’en sais pas plus à ce sujet – ceci n’exclut évidemment pas cela.

C’est que les exagérations fleurissent dès qu’il s’agit de secrets, d’affaires financières et d’optimisation fiscale. Le président Van Rompuy ne vient-il pas lui-même de déclarer que l’évasion fiscale coûtait à l’UE 1000 milliards d’euros par an? Mille milliards d’euros par année, soit 10% du PIB européen, c’est là un chiffre difficilement croyable. Si on parle d’une perte d’impôts, le montant des capitaux dissimulés aux yeux du fisc serait colossal. En supposant le revenu de ces placements imposé à 50%, celui-ci s’élèverait alors à 2000 milliards l’an, ce qui nécessiterait, à 5% de rendement, des capitaux s’élevant à 40 000 milliards d’euros, soit plus que les avoirs nets de l’UE dans son ensemble, une impossibilité manifeste.

Non, ce qui est plus vraisemblable, c’est que le président ou ses conseillers ont confondu une perte totale unique avec un manque à gagner récurrent, comme le font presque toujours les politiciens qui promettent de supprimer l’évasion fiscale et les fraudes diverses en mélangeant – sciemment (?) – les flux et les stocks, comme on le dit en jargon. Les premiers sont des entités, telles que les pertes et profits ou le PIB, qui ne sont mesurables que sur un intervalle de temps – on gagne 7000 fr. par mois, on produit 100 pièces à l’heure. Les seconds sont des grandeurs – un bilan, une dette – mesurées et mesurables à un instant précis, au 31 décembre 2012 par exemple. Si ces deux types de données sont parfois liés par des relations comptables, on s’efforcera toutefois d’être prudent en les mélangeant, une précaution qu’érode malheureusement l’habitude de plus en plus généralisée de tout comparer au PIB.

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Ainsi, écrire que les engagements totaux des banques représentent 8 fois le PIB pour Chypre et 5 fois pour la Suisse donne une image assez favorable de l’économie chypriote qui apparaît dès lors beaucoup moins semblable à un casino que certains ministres européens ont bien voulu le déclarer. En fait, la vraie comparaison entre les deux systèmes bancaires n’est pas là. Il eût fallu dire qu’à Chypre, comme ce fut le cas en Islande et, partiellement, en Irlande, les banques payaient un intérêt élevé pour attirer les dépôts alors qu’en Suisse, tout comme au Luxembourg d’ailleurs, les fonds affluent même s’ils sont moins rémunérés qu’ailleurs, reflétant la plus grande prudence et la plus grande solidité du système bancaire national. Dans un tel cas, le rapport entre bilan bancaire et PIB est une mesure mécanique et presque sans signification.

Et, en effet, certains chiffres reflètent souvent mal l’explication qu’on veut leur faire porter. Prenez, par exemple, le chômage des jeunes qui est en règle générale deux fois plus élevé que celui frappant l’ensemble des travailleurs. Or, il devient très à la mode d’expliquer cette différence d’une façon purement statistique. Comme presque partout, la moitié des moins de 25 ans est aux études, elle n’est pas englobée dans la population active. Les plus jeunes chômeurs ne sont donc rapportés qu’au 50% de leur classe d’âge alors que les plus âgés le sont au 100% de la leur, si bien que le taux de sous-emploi des premiers est naturellement le double de celui des seconds. L’explication n’est toutefois pas parfaitement convaincante. En effet, si tous les étudiants jusqu’à 25 ans se mettaient à chercher du travail, ils n’en trouveraient sans doute pas rapidement et le taux de chômage des jeunes exploserait. En fait, la plupart des jeunes n’entrent sur le marché du travail que s’ils trouvent un job et ce faisant, parce qu’étant mieux formés ou mieux adaptés, ils empêchent les vrais demandeurs d’emploi de leur âge d’en décrocher un. Pour cette classe d’âge, la population active est ainsi mal définie et mal mesurable si bien que le taux de chômage des jeunes n’a pas grand sens et qu’il ne vaut pas la peine d’en trop gloser. Sous-produit d’un problème plus global, il faut pour le réduire avant tout faire reculer le chômage global, c’est bien connu.

On évitera de même d’accorder trop de confiance aux conclusions tirées de chiffres élaborés – le plus souvent par sondage – dans un but précis. Ainsi, les ménages suisses dépenseraient 5 milliards chaque année dans des supermarchés proches de la frontière dont les produits leur paraissent particulièrement avantageux. Si un tel comportement rassure en quelque sorte quant à la rationalité économique des Helvètes, il ne plaît naturellement pas aux détaillants du pays. Un de leurs représentants assurait même que sans ces fuites, ceux-ci auraient occupé 15 000 personnes supplémentaires, mais sans nous dire où ils les auraient trouvées, vu le quasi plein-emploi régnant dans notre pays, ni à quel prix. Un tel manque de précision sur les coûts d’adaptation n’étonne toutefois pas trop, car il est de mise lorsqu’on assure que les Suisses, ou d’autres groupes, dépensent des centaines de millions en trop pour certains biens ou services. Sauf cas très particulier – techniquement un monopole à coût constant – la baisse proposée du prix entraînerait en général une hausse des quantités demandées du produit à laquelle les producteurs devraient répondre, par exemple en investissant plus, donc en vendant plus cher le bien en question, ce qui réduirait d’autant le gain espéré à l’origine pour les acheteurs. Ici aussi, le montant d’économie claironné dans la presse se révélerait un chiffre trompeur.

Le seul nombre d’or est celui d’Euclide, mais il est irrationnel, rappelons-le…

Source: Le Temps 22/4/2013

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/7a6d2b40-a901-11e2-920d-2852686e7c27/Que_de_chiffres_trompeurs

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