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Syrie: Tout dépendra de l’attitude russe

Syrie: Tout dépendra de l’attitude russe

Le système anti-aérien S 300 fourni par la Russie peut causer de lourdes pertes aux Américains. Analyse d’un expert lausannois.

Bernard Wicht enseigne l’introduction à la stratégie à l’Institut d’études politiques et internationales de l’Université de Lausanne où il est privat-docent. En 1999, il avait déjà publié L’OTAN attaque où il analysait les armes utilisées par les Occidentaux et la riposte très limitée des Serbes. A l’époque, Milosevic avait renoncé à acquérir le système anti-aérien S 300 qui lui aurait permis de faire face aux bombardements. En Syrie également, ce sont les S 300 qui feront, ou ne feront pas, la différence et tout dépendra donc de la Russie.

interview: Mohammad Farrokh 

Les Syriens ont-ils les moyens de se défendre?

Les Russes ont dépêché sur place une batterie de S 300, servie par des Russes. Décideront-ils de l’activer? S’ils le font, ces missiles sont vraisemblablement efficaces. Si c’est pour détruire un missile de croisière, c’est une chose. Mais si c’est pour abattre des avions, il y aura des retombées politiques. Tout dépend donc de l’attitude des Russes.

Une seule batterie, c’est peu de chose…

Ces missiles ont une portée de 150 kilomètres. A l’époque de la guerre contre la Serbie, les experts de l’OTAN affirmaient qu’il aurait suffi d’une seule batterie aux Serbes pour se défendre. Les S 300 n’ont jamais été utilisés et s’ils le sont ce sera une première, mais les Russes sont excellents en matière de missiles et les S 300 sont supérieurs aux Patriots américains. Ces missiles sont pris au sérieux: Chypre en a acheté une batterie. Les Turcs ont fait de telles pressions pour qu’elle ne soit pas installée à Chypre qu’elle l’a finalement été en Crète. Le risque d’incident aurait été trop grand: un verrouillage radar est à lui seul considéré comme un acte hostile. Compte tenu de l’existence de ces missiles, on peut penser que les Occidentaux se contenteront d’une frappe aérienne de démonstration, insuffisante pour susciter une réponse russe. Ce  qui va dans ce sens, c’est que Moscou n’a pas rappelé l’existence de cette batterie de S 300.

Même sans cela, les Syriens ont abattu un F 5 turc…

Il s’agissait d’un seul avion de vieille génération et il était seul. L’attaque des Américains et de leurs alliés se fera après ouverture d’un couloir d’approche électronique. La couverture radar sera assurée par les Israéliens. Depuis la première Guerre du Golfe, la méthode du raid aérien est éprouvée. Jusqu’à présent il n’y a jamais eu de riposte à la hauteur, même si  les Serbes ont pu limiter l’efficacité des raids grâce à la densité de leur artillerie en créant un rideau de feu sur le modèle soviétique. Mais je ne sais pas si les Syriens ont cette capacité.

N’est-ce pas plus simple pour les Occidentaux d’envoyer des missiles de croisière?

C’est une hypothèse. Mais il faut pour cela que la cible soit cartographiée avec succès. Sinon, il y a passablement de victimes collatérales. S’il y a trop d’incertitude, l’aviation sera privilégiée.

Que penser de cette opération menée contre un régime laïque, soutenu notamment par la minorité alaouite, modérée entre les modérés, et la minorité chrétienne pour aider les islamistes?

C’est vraiment inquiétant. La fuite en avant des Etats occidentaux est provoquée par des considérations économiques et financières. L’idée est notamment de détourner l’attention du chômage à un moment où la situation de la France, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis est médiocre. Les victimes ont-elles vraiment été gazées et l’ont-elles été par le régime?  Le fait d’avoir été passablement trompée dans le passé, pensez aux armes de destruction massive de l’Irak, devrait rendre l’opinion prudente. D’après les contacts que j’ai eu avec des militaires de l’OTAN, les Américains ne comprennent pas les autres cultures, et leur attitude dans l’affaire syrienne en est un exemple. Ils soutiennent les rebelles qui combattent aux côtés des islamistes, alors que ces derniers sont les pires ennemis des Etats-Unis.

L’affaire peut-elle dégénérer en conflit plus vaste?

Une escalade et des dérapages sont possibles, par exemple si Israël profite de ces frappes pour attaquer l’Iran. Mais cela ne devrait pas dégénérer beaucoup plus car personne n’a les moyens de soutenir une guerre de longue durée. Avec leurs frappes sur la Lybie, les Français ont fusillé leur budget de la défense. Cahuzac, avant sa chute, parlait de renoncer au porte-avions Charles de Gaulle qui coûte trop cher à entretenir. Les Britanniques eux ont renoncé à utiliser la moitié des bâtiments de la Royal Navy et ont ramené leur armée de 100.000 à 80.000 hommes.

http://agefi.com/europe-monde/detail/artikel/syrie-le-systeme-anti-aerien-s-300-fournit-par-la-russie-peut-causer-de-lourdes-pertes-aux-americains-analyse-dun-expert-lausannois.html?catUID=16&issueUID=402&pageUID=12022&cHash=3d3eaa6433505ebd5341dc315646cc45

EN COMPLEMENT:  La Russie et l’ONU contre l’OTAN par Xavier Moreau

Xavier Moreau: Saint-Cyrien et officier parachutiste, titulaire d’un DEA de relations internationales à Paris IV Sorbonne, spécialisé sur les relations soviéto-yougoslaves pendant la guerre froide. Fondateur d’une société de conseil en sûreté des affaires, installé en Russie depuis 12 ans, travaillant également sur l’Ukraine, le Kazakhstan et la Serbie.

Nous avions déjà fait un parallèle entre les faux-massacres attribués aux Serbes en Bosnie et au Kosovo, et les tentatives de montages du même type en Syrie. La manipulation des cadavres des civils, la volonté de faire fi des inspections de l’ONU, le règne absolu de la mauvaise foi et du mensonge, le soutien total au terrorisme, sont bien les marques de la diplomatie américaine.

La question est de savoir désormais si les États-Unis vont intervenir. Le rôle de la France et de l’Angleterre n’étant important que pour donner une légitimité à cette fameuse communauté internationale, incarné en fait par les États-Unis et eux seuls.

Pour continuer notre parallèle avec le Kosovo, il faut prendre en compte plusieurs facteurs.

Premièrement, les opérations au sol au Kosovo ont été un échec. La mafia albanaise, même encadrée par les services secrets occidentaux, s’est faite laminer par les unités serbes. L’OTAN n’a jamais osé venir affronter les Serbes directement, consciente de la faible valeur combattive du soldat américain face à son homologue serbe. De plus dans le cas de la Syrie, les États-Unis n’ont pas 250.000 hommes prêts à envahir le pays comme pour l’Irak.

Deuxièmement, le bombardement par des missiles de type « Tomawak » n’aura pas plus d’effet sur l’armée syrienne que sur l’armée serbe. Rappelons que l’action de « Raytheon » avait été diminuée de moitié après les résultats de la campagne de bombardement sur la Serbie. Du point de vue militaire, ces bombardements n’auront en effet que peu d’efficacité. Les troupes syriennes combattent imbriquées avec les islamistes dans des zones urbanisées. Il restera aux Américains les bombardements pour terroriser les populations civiles, ce qui constitue leur spécialité, mais qui en Serbie a au contraire mobilisé la population contre l’envahisseur. Ils pourront cependant être utilisés pour éviter la débandade des islamistes, en leur faisant croire à une intervention américaine. L’enjeu étant d’arriver à Genève 2 avec quelque chose à négocier.

Troisièmement, les bombardements aériens à haute altitude. Ils n’auront guère plus d’efficacité que les missiles, et comme eux pourraient viser les cibles fixes des infrastructures civiles ou militaires, aéroports, centrales électriques, bâtiments administratifs ou de télévision, etc. En outre la DCA syrienne, même avec des bombardements à haute altitude, risque de faire des dégâts dans une aviation habituée à bombarder impunément les civils comme les militaires.

Quatrièmement, les bombardements d’appuis au sol. Dans ce cas-là, les pertes seront encore plus grandes, et à moins que l’armée turque envahisse la Syrie, elles seront sans effet réel sur les résultats des combats, à moins de concéder la perte de dizaines d’avions.

Cinquièmement, la suprématie aérienne. C’est un objectif auquel l’OTAN peut prétendre, avec également de nombreuses pertes à la clé, et toujours un faible impact sur les combats au sol. Le fait que le ciel serbe fut américain n’a rien changé sur les combats d’infanterie.

Sixièmement, l’action diplomatique. Ce qui fit basculer la volonté au demeurant très faible de Milošević en 1999, fut le soutien insignifiant de la Russie et pour finir, la pression de Viktor Tchernomyrdine sur le Président serbe. La Russie d’alors avait un Président malade, une oligarchie corrompue et pro-américaine et était ruinée après la crise de 1998. Seule l’action symbolique du Premier Ministre de l’époque, Evguéni Primakov, sauva en partie l’honneur de la Russie. Rappelons tout de même que Milošević obtint satisfaction sur tout ce qu’il demandait déjà à Rambouillet.

Aujourd’hui, la Russie de Vladimir Poutine est tout sauf un pays faible, et ce sont les pays occidentaux, qui sont ruinés et qui ne peuvent plus se permettre d’autres aventures militaires. Les systèmes S-300 sont sans doute déjà en Syrie, même s’ils n’ont pas encore été livrés. Dans ce cas les pertes en chasseurs bombardiers seront importantes. Le dernier sondage montre que seuls 9% de la population américaine est favorable à une intervention. Comment expliquer la mort de pilotes dans un conflit qui, une fois de plus, ne mènera qu’à une impasse ?

Si l’on part du principe, pas toujours évident, que les États-Unis sont un acteur rationnel, l’agitation actuelle ne se justifie une nouvelle fois, uniquement par le fait qu’il faut donner de l’espoir aux djihadistes, pour éviter une débandade complète, et que le conflit syrien s’arrête avant même la réunion de Genève 2. Il est possible que les menaces soient suivies de bombardements, mais leur efficacité restera limitée et risque de provoquer une escalade dans la région où l’Iran n’a pas l’intention d’abandonner son allié. Pour les États-Unis, l’enjeu est de taille, une défaite des islamistes par l’armée syrienne les privera de leur meilleur allié depuis l’Afghanistan, en passant par la Yougoslavie, jusqu’à aujourd’hui. Plus que jamais, la Russie, comme le prévoyait Emmanuel Todd en 2002, est la puissance pacificatrice nécessaire à l’ordre multipolaire, qui quoi que fassent les États-Unis, se met en place peu à peu.

 http://alexandrelatsa.ru/2013/08/la-russie-et-lonu-contre-lotan/#more-6775

L’article original a été publié sur Realpolitik-tv

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