Behaviorisme et Finance Comportementale

Niels Birbaumer: «On peut changer un cerveau sans l’accord du sujet»

Niels Birbaumer: «On peut changer un cerveau sans l’accord du sujet»

Niels Birbaumer vient parler de lecture des pensées à Genève. De la manipulation cérébrale à la généralisation du fitness mental, le neurobiologiste a une vision assez sombre de l’avenir

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Faut-il avoir peur? Oui, répond Niels Birbaumer. Ce professeur de neurosciences comportementales de l’Université de Tübingen vient parler de lecture des pensées, mercredi 4 septembre, à Genève*. Il n’est pas très rassurant: si on n’arrive pas encore à percer tous les détails de nos réflexions intimes, cela n’est plus qu’une question de temps et de moyens. Et les possibilités de manipulation sont vertigineuses. Interview pessimiste.

Le Temps: Où en est-on dans la lecture des pensées?

Niels Birbaumer: Avec des méthodes non invasives, on peut lire des réponses comme oui/non, ou des instructions simples, comme ouvrir/fermer la main. Soit en mesurant l’activité électrique du cerveau, grâce à des électrodes placées sur le crâne (EEG), soit en mesurant le flux sanguin, avec une nouvelle technologie appelée spectroscopie proche infrarouge (SPI). Le principe est le même. On pose aux patients une série de questions dont on connaît la réponse. L’ordinateur analyse les zones qui sont activées et apprend à reconnaître, pour chaque personne, les réponses «oui» et «non». On est par contre limité au cortex cérébral, jusqu’à 2-3 centimètres de profondeur. Ce qui nous empêche d’analyser les variations émotionnelles, par exemple. Pour cela, il faut avoir recours à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), mais ce n’est cliniquement pas très utile parce que l’appareillage est lourd et très cher. On ne peut pas l’utiliser au quotidien.

C’est le but?

– Il semble que, grâce à une combinaison d’EEG et de SPI, on puisse identifier les réponses «oui» et «non» chez un patient souffrant de syndrome d’enfermement total [état conscient mais paralysie complète, y compris des yeux, ndlr]. Nous ne l’avons montré que chez une personne pour l’instant, mais j’ai bon espoir pour les autres.

Pensez-vous qu’un jour, on pourra, par exemple, projeter le contenu visuel de nos pensées sur un écran?

– Bien sûr. Cela dépend juste de ce que vous me permettez de faire. Si vous me laissez implanter des électrodes dans votre cerveau, un peu partout dans votre système visuel, je peux le faire.

– N’implante-t-on pas déjà des électrodes chez des personnes épileptiques qui doivent être opérées?

– Ces patients ne conservent les électrodes que deux semaines. Pour arriver à quelque chose, il faut des années. Il n’y a qu’une personne, suivie par des chercheurs de l’université américaine Brown, qui a conservé des électrodes implantées directement dans son cerveau pendant cinq ans. Paralysée par une attaque, elle peut ainsi faire bouger un bras robotique dans toutes les directions, amener un verre à sa bouche et se nourrir. Pour un projet européen, nous avons obtenu la permission d’implanter, d’ici à la fin de l’année, pendant six mois, des électrodes chez des patients paralysés par une attaque sévère. L’idée est de les entraîner à faire bouger une prothèse fixée à leur main, puis de retirer progressivement cette prothèse. Nous espérons que le patient aura appris assez bien à activer les cellules nécessaires au mouvement pour qu’il puisse continuer à le faire lorsqu’on explantera les électrodes.

L’implantation permet d’avoir un signal plus détaillé. Et d’atteindre des régions plus profondes?

– On utilise déjà ces électrodes pour des patients qui souffrent de dépression ou de la maladie de Parkinson. En stimulant certaines régions du cerveau de ces derniers, on arrive à leur faire surmonter la paralysie. En théorie, il serait possible de faire la même chose en enregistrant l’activité de ces aires et en entraînant le patient à l’intensifier ou à la baisser. Pour l’instant, nous ne le faisons pas avec des électrodes mais avec l’IRMf. Jusqu’ici, les gens ont été capables d’apprendre à contrôler chaque région cérébrale profonde que nous avons sélectionnée. Nous pensons donc qu’il n’est pas nécessaire d’être si invasif et de faire ces stimulations profondes à haut risque.

Comment apprend-on à contrôler une aire cérébrale?

– Dans l’IRM, les participants regardent un écran où s’affichent des couleurs. On leur dit d’essayer de faire grandir ou rétrécir la zone rouge, par exemple.

– Que peut-on entraîner par ce procédé?

– Avant tout, les émotions négatives ou positives. Nous entraînons par exemple des gens qui souffrent de schizophrénie à augmenter l’activité cérébrale d’une zone qui s’appelle l’insula. Par la suite, ils arrivent beaucoup mieux à reconnaître certaines expressions faciales, une capacité qui leur fait habituellement défaut. Nous avons aussi des patients qui sont des criminels psychopathes. Nous les entraînons à accroître l’activité de la région responsable de la perception de la peur. Ils sont ensuite plus aptes à ressentir de la peur ou de l’anxiété. Cela fonctionne aussi chez des gens sains. Nous avons également entraîné des personnes à intensifier l’activité de tout leur circuit de conscience visuelle. Après cela, elles percevaient des choses que l’on ne voit normalement que de manière subconsciente, comme des images durant moins de 20 millisecondes.

N’est-il pas dangereux de manipuler le cerveau, surtout de personnes souffrant de maladies que l’on comprend assez mal, comme la schizophrénie?

– La procédure est non invasive et les patients choisissent de s’y prêter ou non. On constate qu’après coup, ils reconnaissent mieux les expressions faciales. Je ne vois pas le danger, à moins qu’il n’y ait un effet secondaire, comme – ce qui est arrivé – le fait qu’en apprenant à mieux identifier les expressions négatives, ils perdent une partie de leur faculté à reconnaître des visages heureux. Mais vous pouvez y remédier en entraînant la zone «heureuse».

– N’est-il pas délicat de toucher à des émotions comme la peur, que ce soit chez des psychopathes ou des gens sains?

– Les psychopathes ne ressentent pas de peur, c’est un problème parce qu’ils n’arrivent pas à anticiper les conséquences de leurs actes. Quant aux gens sains, nous les avons entraînés à augmenter mais aussi à diminuer l’activité de la région concernée. Ils ressentent ensuite plus ou moins de peur que d’habitude. Mais ces effets ne durent que quelques heures. Pour les prolonger, il faut s’entraîner plus longtemps.

– Ce type d’expérience soulève des questions qui vont bien au-delà de la science.

– Oui, comme toutes celles qui affectent directement le cerveau. A mon avis, les problèmes éthiques concernant la stimulation profonde sont encore plus aigus, parce qu’on peut modifier le cerveau à sa guise en le stimulant. Les procédures d’entraînement sont moins dangereuses, mais les questions restent les mêmes. Par l’entraînement, on peut changer chaque région cérébrale, et ceci sans que le sujet soit forcément au courant. Quand je lui demande de faire croître telle couleur sur l’écran, je n’ai pas besoin de lui dire ce que je suis en train de faire. Dans de mauvaises mains, ce type de technologie peut devenir extrêmement dangereux.

Vous dites qu’il faut se préoccuper de la perméabilité de notre cerveau. Comment peut-on se protéger?

– Par les moyens démocratiques usuels: surveillance par des comités d’éthique, publication obligatoire des données, etc.

Vous êtes surveillé de près?

– Oui. Mais il y a des gens qui ne le sont pas, les militaires par exemple. L’armée américaine investit des millions dans la technologie de reconnaissance cérébrale, sans que personne sache ce qu’ils font. Pour l’instant, pas grand-chose: ils sont trop bêtes. Mais on ne peut pas compter éternellement sur la bêtise.

Est-ce que cette technologie est susceptible de modifier notre quotidien?

– Un jour, nous aurons tous notre stimulateur cérébral de poche, pour mieux nous concentrer, mieux penser, être plus rapide, mieux communiquer… Les gens l’utiliseront sans aucune supervision. Ils seront branchés dessus en permanence, comme aujourd’hui sur leur téléphone portable. La question est de savoir si c’est bien ou pas. Personnellement, je suis pessimiste.

Si vous êtes si pessimiste, pourquoi continuer à travailler au développement de cette technologie?

– Parce que, sur le long terme, j’imagine que cela peut aider des gens. C’est ce qu’on se dit tous pour se lever le matin, non? En tout cas, en médecine, c’est l’argument qu’on donne toujours. Et ça finit souvent par arriver. Mais les craintes que la technologie en question ne tombe entre de mauvaises mains finissent en général elles aussi par se réaliser.

* «Lire dans les pensées avec l’imagerie cérébrale», 18h30, Uni Mail, salle MR 380, entrée libre.

Par Lucia Sillig/ Le Temps 31/8/2013

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/3a35a952-119e-11e3-8d09-2a8cafc534bc/On_peut_changer_un_cerveau_sans_laccord_du_sujet

1 réponse »

  1. On a eu une crainte voisine avec les psychotropes « pilule du bonheur » Il ne s’est rien passé. Je reste très positif sur ce sujet de recherche qui pourrait nous aider à développer notre spiritualité. Je veux dire qu’il est très difficile pour le commun des mortels de rentrer en « état de conscience modifiée » par la méditation, la prière ou la contemplation. Si l’IRM peut nous faciliter la difficile étape de l’initiation, je suis preneur. Je suis toujours admiratif de voir les contemplatifs de toute confession pouvoir rentrer en état de conscience modifiée par leur simple volonté après des années d’initiation.

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