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Débâcle des économies émergentes : le dernier chant du canari dans la mine par Albert Edwards

Débâcle des économies émergentes : le dernier chant du canari dans la mine par Albert Edwards

Les marchés émergents ont révélé une fois encore leur lot d’aberrations. Leur édifice s’est effondré, la faiblesse sous-jacente de leur balance des paiements ayant été aggravée en premier lieu par la dépréciation du yen puis par la menace d’un resserrement de la politique monétaire de la Fed. La Chine a fait volte-face ; après avoir réprimandé Ben Bernanke pour avoir poursuivi un programme d’assouplissement quantitatif trop agressif en 2010, elle le met en garde aujourd’hui contre les effets négatifs de la réduction des achats d’actifs par la Fed sur les marchés émergents ! Je ne comprends pas pourquoi tout le monde, à l’exception des activistes qui semblent peupler les banques centrales occidentales, estime qu’un assouplissement quantitatif pourrait être la solution aux problèmes de l’économie mondiale. Mais les brèches n’ayant été que colmatées, celles-ci sont devenues abyssales. Au risque de passer encore pour un hurluberlu, je réitère mes prévisions d’un indice S&P à 450 points, de rendements des bons du Trésor US 10 ans inférieurs à 1% et d’un cours de l’or supérieur à 10 000 $ l’once.

Albert Edwards et l’autre grande star parmi les analystes: Dylan Grice

Ces dernières semaines ont démontré de façon probante la stupidité de l’un des principaux thèmes d’investissement observés depuis la Grande Récession de 2008 – à savoir que pour les économies développées, écrasées par une dette excessive et en plein processus de désendettement sur plusieurs années, le fait d’investir dans des marchés émergents produirait non seulement des rendements plus élevés, mais était également moins risqué. Nos lecteurs réguliers savent que nous avons longtemps critiqué cette idée, ayant revisité le concept des BRIC en « Bizarre Rationalité d’Investissement dans la Croissance ».

Toutefois, mon ancien collègue Dylan Grice a signalé le risque qu’il y a à annoncer les choses avant tout le monde. Dans sa dernière lettre aux investisseurs, il cite le rabbin Shlomo Riskin : « quand vous avez une longueur d’avance sur les autres, vous êtes un génie. Quand vous avez deux longueurs d’avance, vous êtes un hurluberlu. » Arizona Jewish

Post, 18 septembre 1998 (cf. Edelweiss Journal, juillet 2013 – lien).

 Cette théorie explique pourquoi notre prévision de fin 2012 – selon laquelle les économies émergentes se dirigeaient vers une crise de la balance des paiements et une débâcle monétaire similaire à celle de 1997 – est passée complètement inaperçue. Notre hypothèse d’une dévaluation du renminbi suscite aujourd’hui la même indifférence.

L’économie et les marchés mondiaux sont beaucoup plus vulnérables à une résurgence de la crise de 2008 que l’enthousiaste consensus ne voudrait nous le laisser croire. Pour le moment, les investisseurs estiment que les difficultés ne concernent que quelques économies émergentes qui ont laissé le déficit de leur balance des paiements courants échapper à tout contrôle. Il s’agit, selon moi, du début d’un processus dans lequel le domino le plus instable tombe et entraîne l’ensemble de l’édifice précaire et propice aux risques, bâti par nos responsables politiques.

Mes perspectives restent inchangées. Les troubles qui agitent actuellement les marchés de change émergents devraient conduire à une nouvelle récession mondiale, qui s’accompagnerait de vagues de déflation déferlant de l’Asie vers l’Ouest, la Chine étant finalement contrainte de dévaluer sa devise en raison de sa perte incessante de compétitivité, particulièrement vis-à-vis de ses rivaux émergents. Le marché actions américain, structurellement baissier, entrera alors dans la troisième grande phase de son long et chaotique périple de l’Age de glace. La puissance de feu budgétaire ayant déjà été largement utilisée, l’assouplissement quantitatif fera l’objet d’une augmentation exponentielle, les « colombes » de la Fed roucoulant pour rassurer le monde qu’il peut encore être sauvé. En réalité, comme l’indique Marc Faber, à cause d’elles, le monde court plutôt à sa perte. En fin de compte, une nouvelle phase d’assouplissement quantitatif agressif devrait mener, selon moi, à une inflation incontrôlable. Les responsables politiques ne savent pas déterminer le seuil au-delà duquel un programme d’assouplissement quantitatif a épuisé toutes ses vertus. Mais, avant que ce scénario ne se produise, je reste résigné à être l’hurluberlu de la citation du rabbin Riskin.

Le site Internet Zero Hedge, extrêmement divertissant, continue de présenter les graphiques indiquant que l’évolution des rendements obligataires et des marchés actions cette année est similaire à celle de 1987 (cf. graphique ci-dessous). Ces comparaisons sont toutefois à prendre avec précaution…

Le krach de 1987 s’est accompagné d’un resserrement de la politique monétaire américaine et de craintes de récession

Source : Zerohedge

Je me rappelle très bien le krach de 1987. J’étais alors économiste/stratégiste chez Bank America Investment Management. Bien évidemment, le catalyseur immédiat du krach boursier a été la crainte d’une récession américaine provoquée par la crainte que les Etats-Unis se trouvent contraints de relever fortement leurs taux pour défendre le dollar. Ces peurs avaient été suscitées par une hausse des taux allemands alors que le G6 venait de décider de stabiliser le dollar lors de l’Accord du Louvre de février 1987, après avoir sanctionné pendant deux ans la faiblesse du dollar. La perspective d’une récession avait paniqué les investisseurs. Mais à la suite d’une hausse des rendements obligataires américains cette année-là, les valorisations boursières avaient considérablement augmenté et étaient devenues extrêmement vulnérables aux craintes de récession, pourtant infondées. La machine s’était ensuite emballée. Une telle situation serait bien évidemment impossible aujourd’hui, n’est-ce pas ?

Voici l’un des principaux enseignements que j’ai tirés de mes 30 années d’activité sur les marchés. Il ne s’agit pas seulement de prédire ce qui va se produire, mais d’anticiper les événements que les marchés redoutent. En fait, la récession n’a pas eu lieu et le krach de 1987 s’est transformé en formidable opportunité d’achat.

Quant à cette année, le « Dr Copper » affirme depuis un certain temps que tout ne va pas pourle mieux sur le front de la croissance mondiale, et ce bien avant que les marchés aient perçu l’asphyxie des économies émergentes.

Le marché actions américain choisit d’ignorer le cycle mondial

Source : Datastream

Cette semaine, le vice-ministre des finances chinois, Zhu Guangyao, et le vice-gouverneur de la Banque centrale, Yi Gang, préviennent que « la Réserve fédérale américaine doit examiner quandet à quel rythme diminuer son programme de relance afin d’éviter de fragiliser les économies des marchés émergents » (merci à Mish Shedlock via dsshort.com). Tout ce que je peux dire, c’est que les Chinois ont changé de discours. Car en novembre 2010, alors que la Fed lançait une nouvelle série de mesures d’assouplissement quantitatif, Xia Bin, un conseiller de la Banque centrale chinoise, avait déclaré : « Une émission démesurée de dollars constitue le risque majeur pour l’économie mondiale…. Tant que le monde n’impose aucune contrainte en matière d’émission de devises mondiales comme le dollar – et ce n’est pas chose facile – la survenance d’une nouvelle crise est inévitable, comme certains Occidentaux avisés le déplorent. »

En 2010, nous trouvions infondés les griefs des Chinois contre l’assouplissement quantitatif américain alors même qu’à cette époque, conjointement à beaucoup d’autres économies émergentes, ils poursuivaient leur propre forme d’assouplissement quantitatif en intervenant sur les marchés de change. Mais comme nous l’avons indiqué récemment, leur intervention sur les marchés de change émergents s’est traduite par une détérioration des fondamentaux de la balance des paiements similaire à celle de 1997 qui a laissé de nombreuses économies émergentes extrêmement vulnérables à la crise. Il a toujours semblé que les nations émergentes présentant un déficit plus élevé de la balance des paiements courants seraient plus vulnérables (à savoir le Brésil, l’Inde, la Turquie, l’Indonésie et l’Afrique du Sud).

Mais d’autres infortunes pourraient bientôt se matérialiser. La Chine a disparu de l’écran radar le mois dernier, sous l’effet d’une embellie des indicateurs, mais elle est amenée à revenir sur le devant de la scène. Notre économiste spécialiste de la Chine, Wei Yao, estime que « cette volte-face est similaire à celle du T4 2012, lorsque la tendance au ralentissement observée sur plusieurs trimestres s’est inversée, peu de temps après le glissement politique vers un assouplissement « prudent ». Mais cette reprise de la croissance n’a pas duré plus d’un trimestre. » Un ralentissement persistant de la croissance du crédit étouffera l’inflation des prix des logements observée actuellement (cf. graphiques ci-dessous), la croissance des ventes de biens immobiliers ayant déjà atteint un plus haut. D’après les projections de Wei, les indicateurs chinois devraient rechuter au T4.

La croissance du crédit chinois continue de baisser Les prix des logements en Chine continuent d’augmenter dans la plupart des grandes villes… pour le moment

Source : Datastream

Je laisse le mot de la fin au stratégiste de CL Asia, Russell Napier, (je lève mon chapeau au « Bull and Bear Breakdown »). « Nombreux sont ceux qui parlent d’une contraction du crédit et d’une crise bancaire en Chine. Je ne suis pas de cet avis. Les autorités auront le choix d’accepter cette contraction ou de dévaluer leur monnaie et de lancer un nouveau cycle de crédit afin de préserver la croissance. La dévaluation sera vraisemblablement l’option privilégiée… En effet, le (récent) rebond du SHIBOR n’a pas annoncé un séisme bancaire mais plutôt une prochaine dévaluation du renminbi. » Cette étape marquera la chute du plus gros des dominos. Et comme lors du krach de 1987, les marchés réagiront à la crainte d’une dévaluation et de la déflation qu’elle provoquera à l’Ouest, davantage qu’à l’événement lui-même.

Mieux vaudrait d’ailleurs ne pas se trouver sous ce domino pour éviter d’être enseveli sous les décombres.

Source : Société Générale 29 août 2013 Stratégie Monde Hebdo

albert.edwards@sgcib.com

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