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Le problème fondamental de la théorie de la valeur

Le problème fondamental de la théorie de la valeur

 «Il n’y a véritablement production de richesse que là où il y a création et augmentation d’utilité»

Jean-Baptiste Say, économiste 

 En rééditant, pour la première fois depuis 1907, «L’Individualisme économique et social» d’Albert Schatz, Les Belles Lettres permet à un public francophone de redécouvrir un ouvrage devenu une référence classique en économie aux États-Unis. Albert Schatz est le premier historien des idées à avoir proposé un panorama généalogique quasi-exhaustif des grandes conceptions de la pensée économique libérale depuis ses origines. L’originalité de son apport se tient aussi dans le fait qu’au terme «libéralisme», il préfère celui d’ «individualisme», soigneusement distingué de l’égoïsme, pour rendre compte du développement de la liberté individuelle en économie.  

Problème fondamental de l’économie politique, la valeur, but de la production, phénomène essentiel de la circulation, instrument de la répartition, met naturellement aux prises le rationalisme socialiste et réalisme individualiste. «Toute vérité ou toute erreur introduite dans les intelligences par ce mot, dira Bastiat, est une vérité ou une erreur sociale». La thèse socialiste consistera à fonder la valeur sur le travail, à voir en elle une qualité intrinsèque des choses, faite d’une sorte de gelée d’heures de travail (Arbeitsgallerte). Satisfaisante pour notre raison et pour notre sens de la justice, cette conception théorique conduira les socialistes du XIXe siècle à l’idée que le travailleur, seul créateur de valeur, est spolié par la répartition libre et que le «droit au produit intégral du travail» implique l’injustice fondamentale de tout prélèvement capitaliste. Le travail ne serait donc plus, comme pour Smith, suivi sur ce point par Malthus et Ricardo, un étalon philosophique et idéal de la valeur, distinct par nature du prix réel des choses. 

Les libéraux, au contraire, cherchent moins, après Smith, à définir la valeur idéale que la valeur réelle les conditions auxquelles les individus attribuent, à tort ou à raison mais par; la société devra être organisée de telle sorte que le travail soit effectivement la mesure de la valeur d’échange. La répartition, pour être juste, devra donc se fonder sur l’équivalence en travail, les choses ayant de la valeur dans la mesure du travail qu’elles renferment. 

l’effet de leur nature psychologique, de la valeur aux choses. Et il leur parait démontré que cette valeur n’est pas une qualité intrinsèque des choses, mais un simple rapport fixé, suivant des appréciations variables et subjectives de l’utilité, par l’opinion des échangistes. C’est ensuite seulement qu’ils cherchent à concilier ce fait, dans la mesure du possible, avec la justice individuelle et sociale. 

On cite généralement, comme représentants de la thèse libérale, J-B. Say qui fonde la valeur sur l’utilité et Walras qui la fonde sur l’utilité rare. «Il n’y a véritablement production de richesse, dit effectivement J.-B. Say, que là où il y a création et augmentation d’utilité», c’est-à-dire de la faculté qu’ont certaines choses de pouvoir satisfaire aux divers besoins des hommes. L’utilité d’une chose constituait donc d’après lui sa valeur réelle, et intrinsèque. Walras avait amendé sur ce point la doctrine de J.-B. Say en montrant que l’utilité n’est pas la cause de la valeur, puisqu’il peut y avoir utilité sans valeur, ce qui est le cas de l’air. L’utilité est, disait-il. 

Cette théorie n’avait rien de définitif et la critique en a été maintes fois présentée: on a justement signalé l’hétérogénéité et le lien insuffisant des idées de rareté et d’utilité; l’opposition inexpliquée de l’utilité et de la valeur d’échange, l’une très considérable, l’autre très faible pour des produits comme l’eau, le pain, le fer, opposition insuffisamment justifiée par l’idée de rareté, puisque des cerises de primeur et des cerises d’arrière-saison ont, suivant la fine remarque de M. Ch. Gide, une chose bonne et agréable en soi; tandis que la valeur n’est pas concevable sans un certain dénuement de l’espèce humaine, sans l’impossibilité pour certains hommes de jouir d’une certaine utilité ou d’en jouir à proportion de leurs besoins, cette utilité ayant seule une valeur. La valeur, concluait-il, est fille de la rareté et l’utilité d’un objet n’entre pour rien dans sa valeur, quoiqu’elle en soit la condition nécessaire. Et la rareté était définie par lui le rapport entre la somme des besoins et la somme des biens limités, entre la quantité demandée et la quantité offerte, la valeur croissant en raison directe des besoins ou de la demande et en raison inverse de la quantité des biens ou de l’offre. 

Cependant cette théorie des libéraux avait été corrigée, dès les premières années du XIXe siècle, par le travail en sous-œuvre des «poetae minores», injustement éclipsés par la gloire de ceux qu’on appelle, assez arbitrairement d’ailleurs, «les Grands Économistes». Je veux parler des travaux intéressants ou tout à fait remarquables d’auteurs comme Condillac, Lauderdale, Samuel Bailey et surtout Louis Say, frère de Jean-Baptiste, qui me paraissent avoir très nettement orienté les recherches dans le sens où elles devaient être conduites par les écoles contemporaines. 

Nous trouvons en effet, chez les auteurs de ce groupe, ce premier principe fondamental que ce n’est pas dans l’échange qu’il faut chercher l’explication de la valeur. L’échange juxtapose des valeurs déjà existantes. Pour pénétrer la nature de la valeur, c’est la valeur d’usage qu’il convient de considérer. «Dès qu’une chose quelconque, dit Louis Say, est capable de satisfaire un de nos besoins ou désirs, elle a par cela même de la valeur. C’est cette capacité qu’elle possède de pouvoir satisfaire un de nos besoins ou désirs quelconques, qui forme sa véritable valeur intrinsèque. Mais souvent une chose dont on ne veut ou ne peut pas faire usage est capable par sa cession de vous procurer une ou plusieurs autres choses désirées; alors son possesseur peut considérer en elle l’utilité de sa cession, la valeur de sa cession, valeur qui est toute autre chose que sa valeur propre ou intrinsèque. 

A cette première distinction s’en ajoute immédiatement une autre entre le fondement et la mesure de la valeur. Il semblerait au premier abord, dit Samuel Bailey, que les idées de mesurer et de produire la valeur soient suffisamment distinctes pour échapper au danger d’être confondues. Il n’en est que plus remarquable que les deux idées elles-mêmes et les termes qui les expriment aient été changés, mêlés et substitués l’un à l’autre, avec une inconscience totale, apparemment, des différences qui existent entre eux». Quel est tout d’abord le fondement de la valeur? C’est à tort qu’on a cru le trouver dans le travail. «Ce n’est jamais le travail qu’on achète, qu’on livre, qu’on paie, dit Louis Say, mais c’est toujours un certain ouvrage ou une certaine façon d’ouvrage… L’homme, par sa force et son adresse, par ses facultés industrielles, donne naissance à des produits qui ont de l’utilité et qui, par cela même, ont une valeur réelle, nais il faut bien se pénétrer de cette vérité que ce sont les résultats du travail de l’homme qui ont de la valeur, mais non pas le travail en lui- même, considéré d’une manière abstraite… Que signifient d’ailleurs ces expressions acheter ou commander une quantité de travail? Rien du tout. On achète une chose dont on a besoin, on commande un ouvrage qu’on veut qu’on fasse, on commande une quantité d’ouvrage quelconque, mais on ne commande jamais purement une quantité de travail; ce n’est jamais du travail qu’on veut, mais toujours telle ou telle sorte d’ouvrage; tant mieux s’il est obtenu avec une plus petite quantité de travail. 

Aussi bien, le seul fondement de la valeur est-il d’ordre psychologique. Il est constitué par l’appréciation subjective de l’utilité d’un objet. La valeur, dit très nettement Samuel Bailey, quoique présentée comme une qualité inhérente aux objets extérieurs ou comme une relation entre eux, implique un sentiment ou un état d’esprit qui se manifeste dans la détermination de la volonté. Ce sentiment ou état d’esprit peut être le résultat de considérations variées, relatives aux richesses échangeables, et une recherche des causes de la valeur est en réalité une recherche portant sur ces circonstances externes qui agissent assez régulièrement sur l’esprit humain dans l’échange des choses nécessaires, utiles ou convenables à l’existence, pour être sujets d’inférences ou de calculs». 

Reste la question d’une mesure de la valeur, et ici une distinction s’impose entre la valeur en usage et la valeur d’échange. La première est mesurable et Louis Say l’explique en des termes où il est difficile de ne pas reconnaître l’idée de l’utilité finale. «Le degré d’utilité de chaque objet est mesuré par la grandeur de l’inconvénient qui viendrait à résulter de sa privation, et il est facile de juger de la grandeur de cet inconvénient, en examinant ce dont on se prive en général le moins facilement, à mesure d’une diminution de revenu pécuniaire, parce qu’alors on fait porter les retranchements sur les choses dont la suppression est suivie des moins grands inconvénients». 

Il dit encore: «La véritable manière de reconnaître la valeur réelle effective propre à une chose, c’est par la plus ou moins grande difficulté qu’on éprouve à s’en passer et l’on juge enfin de cette plus ou moins grande difficulté en examinant les choses dont on se détermine à se passer successivement, à mesure d’une diminution de revenu pécuniaire soit foncier, soit industriel, celles dont on ne se passe qu’à la dernière extrémité, sont sans nul doute celles qui, à prix pécuniaire égal, ont le plus de valeur effective. 

La valeur d’échange, par contre, échappe à tout procédé de mesuration. Elle est, dit Samuel Bailey, quelque chose d’analogue à la distance et désigne la relation contingente et mobile dans laquelle se trouvent deux objets l’un vis-à-vis de l’autre en tant que richesses échangeables. «C’est une contradiction absolue que de supposer une valeur invariable à un objet, au milieu de l’universelle variation des autres choses». 

La valeur d’échange, dit Louis Say, «est tout à fait indéterminée, immesurable, parce qu’elle dépend de circonstances tenant, non seulement à ce qui a rapport à l’objet, mais aux circonstances qui affectent soit l’argent, soit les autres objets à acquérir par la cession». Elle s’établit par l’effet d’un ensemble de circonstances psychologiques et économiques variables que fixe, pour chaque échange, le débat qui s’élève entre l’acheteur et le vendeur: «Une chose limite cependant le prix pécuniaire des objets, c’est l’étendue combinée des besoins et des facultés pécuniaires de ceux qui désirent ces objets; car, si les besoins et les facultés pécuniaires des demandeurs étaient très limités, les propriétaires quelque exclusive que fût leur propriété, seraient obligés de conformer leurs prétentions à ces besoins et à ces facultés pécuniaires s’ils voulaient décidément céder leur propriété contre un prix pécuniaire. 

L’observation attentive des faits conduit donc à rejeter la construction rationnelle mais a priori des théoriciens du socialisme. Il n’y a pas dans les choses de qualité intrinsèque qui leur confère immédiatement et pour toujours de la valeur. Quelle que soit donc la somme de travail dépensée dans un acte productif, il est concevable que son auteur n’ait créé aucune valeur et qu’il ne puisse rien obtenir par l’échange libre. Inversement, un objet créé avec peu de travail peut avoir une valeur, s’il correspond au besoin qu’éprouve à un moment donné un échangiste donné. Cette conclusion, en apparence si contraire à toute justice économique, est en réalité la condition du fonctionnement harmonieux du système individualiste et conduit, par son intermédiaire, à la seule justice commutative qui soit conciliable avec le progrès social. Il suffit, pour s’en convaincre, de condenser et de synthétiser les observations des classiques. 

L’individu agit dans le domaine économique sous l’impulsion de l’intérêt personnel. Il cherche donc à se procurer un maximum de satisfactions avec un minimum d’efforts. Or, dans une société où règnent la division du travail et la libre concurrence, chaque producteur ne subsiste que d’échange. Il va donc s’efforcer de produire non pas indifféremment une richesse quelconque, mais une richesse répondant au plus grand nombre possible de besoins individuels les plus intenses, puisque cette richesse aura une valeur d’échange d’autant plus grande qu’elle répondra mieux à ces besoins. L’individu est donc conduit, par son seul intérêt, à prendre souci du besoin social, à y adapter son effort. La production libre a ainsi tendance à s’adapter d’elle-même au besoin social.

Source Agefi Suisse Mardi, 01.10.2013

http://agefi.com/marches-produits/detail/artikel/%3C%3Cil-ny-a-veritablement-production-de-richesse-que-la-ou-il-y-a-creation-et-augmentation-dutilite%3E%3E.html?catUID=19&issueUID=425&pageUID=12706&cHash=a2b87430a7224c4906786a1951c9f399

Catégories :Agefi Suisse, Libéralisme

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