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Jaron Lanier «L’idéal démocratique d’Internet est en péril»

Jaron Lanier «L’idéal démocratique d’Internet est en péril»

Jaron Lanier, gourou californien d’Internet, dresse un réquisitoire contre la gigantesque concentration de richesses et de pouvoir qui est en train de s’opérer sur la Toile à l’insu des internautes

Qui possède le futur? C’est la question-titre du livre de Jaron Lanier, Who Owns the Future? (Simon & Schuster, 416 p.), publié en mai par ce gourou d’Internet, créateur à répétition de start-up et inventeur des termes de «réalité virtuelle». Il décrit un phénomène qu’il n’avait pas anticipé: la concentration des richesses dans un univers de réseaux censé aplanir les inégalités. L’économie, dit-il, repose de plus en plus sur l’information. Celle-ci n’étant pas assez monétisée, la richesse collective se dilue. Le tout-gratuit est sur le point de ruiner la classe moyenne et l’économie de marché.

– Vous affirmez dans votre ouvrage qu’Internet détruit la classe moyenne. Que voulez-vous dire?

Jaron Lanier: L’automatisation commence à détruire l’emploi, comme si la vieille peur du XIXe siècle devenait la réalité. A l’époque, il y avait cette inquiétude énorme que l’emploi des gens ordinaires soit menacé par le progrès des machines. Quand les voitures ont remplacé les chevaux, les gens pensaient que cela devenait tellement facile de conduire qu’il n’y aurait plus de raison de payer pour le transport. Tous ceux qui travaillaient avec les chevaux allaient perdre leur emploi. Mais les syndicats étaient encore puissants. Ils ont imposé l’idée qu’il est normal de payer quelqu’un, même si le travail est moins pénible et qu’il est plus facile de conduire un taxi que de s’occuper de chevaux.

Avec Internet, les choses deviennent tellement faciles que les gens rejettent cet arrangement payant. C’est une erreur. Cela a commencé avec Google, qui a dit: on vous donne un moteur de recherche gratuit; en contrepartie, votre musique, vos photos, vos articles vont aussi être gratuits. Avec l’idée d’un équilibre: vous avez moins de revenus mais vous avez accès à des services gratuits. Mais ce n’est pas équilibré. Bientôt, les consommateurs vont accéder aux produits grâce aux imprimantes 3D. Graduellement, les choses physiques deviennent contrôlées par les logiciels, et tout devient gratuit.

Mais certains s’enrichissent…

– L’objectif, au début d’Internet, était que l’on donne du pouvoir à tout le monde parce que tout le monde aurait accès à l’information. En fait, Google, et tous ceux qui collectent les informations au sujet des autres parce qu’ils offrent ces services gratuits, deviennent de plus en plus puissants. Plus leurs ordinateurs sont gros, plus ils sont puissants. Même si vous regardez la même information que Google, Google en retire beaucoup plus de pouvoir que vous.

L’autre remarque à faire est que, dès que quelqu’un prétend avoir une technologie qui peut remplacer les gens, c’est faux. Exemple: la traduction automatique. Vous pouvez prendre un document en anglais, l’entrer dans un ordinateur et le ressortir en français. Cela ne sera pas du bon français, mais quelque chose va ressortir.

– C’est gratuit. Quel est le problème?

– Les sociétés qui font de la traduction automatique collectent des millions d’exemples de documents qui ont été traduits par des vraies personnes. Ils repèrent des morceaux de phrases qui sont semblables à ceux de votre document, les traduisent paquet par paquet et assemblent le puzzle. Cela ressemble à un cerveau électronique gigantesque mais, en fait, il s’agit du travail de tonnes de gens qui ne sont pas payés et ne savent même pas qu’ils sont utilisés.

Pour chaque nouvelle technologie qui prétend remplacer l’humain, il y a en réalité des gens derrière le rideau. Il faut garder trace de ceux qui fournissent un vrai travail et leur permettre d’être indemnisés. L’automatisation dépend systématiquement des informations produites par un nombre élevé de gens, ce qu’on appelle le big data. Ces données ne viennent pas des anges ou de phénomènes surnaturels: elles viennent des hommes! Si on les payait pour ces données, on pourrait soutenir l’emploi.

– Quelles sont ces données qui ont tant de valeur?

– Les sociétés qui possèdent les puissants ordinateurs créent des modèles de chacun d’entre nous. Google a un modèle de vous. De même que l’Agence nationale de la sécurité américaine (NSA), Facebook, et même certaines organisations criminelles. Elles collectent des données sur vous et les utilisent pour faire des projections. Le but est de modifier les comportements.

– Pour vous manipuler?

– Les manipulations sont infimes. Cela peut être trouver le moyen de vous faire accepter un prêt qui n’est peut-être pas aussi intéressant qu’un autre. Ou comment vous inciter à faire tel ou tel achat. C’est un système froid, fondé seulement sur les statistiques. Il travaille très lentement. Mais, sur la durée, cela fait beaucoup d’argent. C’est comme cela que Google est devenu si riche: les gens qui paient Google peuvent obtenir une toute petite modification du modèle de comportement. C’est un système géant de modification comportementale.

Un système différent du modèle traditionnel de publicité, qui a toujours été une forme de rhétorique, de persuasion, de style. Ici, il n’y a aucune créativité. C’est une forme de manipulation sans esthétique, mais très graduelle et très fiable, parce que ce sont juste des statistiques.

Il s’agit aussi de manipuler le type d’informations que vous recevez. Si vous allez sur la Toile, vous ne voyez plus les mêmes informations qu’un autre: celles que vous voyez sont organisées spécifiquement pour vous par ces algorithmes. C’est un monde où tout est ouvert et où, en même temps, la plupart de ce que les gens voient est manipulé. Les gens qui manipulent ont des ordinateurs bien plus puissants que la plupart d’entre nous.

– Qui possède les plus gros ordinateurs?

– Personne ne le sait. Ils sont conservés dans des «villes» ­gigantesques d’ordinateurs. Ils sont en général placés dans des endroits isolés, près de rivières, qui permettent de refroidir les systèmes. Peut-être appartiennent-ils à Google, peut-être à la NSA. Personne ne le sait. En Europe, la plupart de ces ­ordinateurs se trouvent en Scandinavie.

Le problème n’est pas qui a accès à l’information, mais qui fait quoi avec cette information. Si certains ont des ordinateurs beaucoup plus puissants, cela ne peut pas créer une société équitable. Au lieu d’essayer de plaider pour la transparence et le respect de la vie privée, nous devrions nous préoccuper de ce qui est fait avec les données accumulées. Nous vivons à une époque où il y a deux tendances contradictoires. D’un côté, tout le monde dit: n’est-ce pas formidable, cette décentralisation du pouvoir, grâce à Twitter, etc. De l’autre, la richesse est de plus en plus centralisée. Comment est-il possible que le pouvoir soit décentralisé et la richesse de plus en plus centralisée? En fait, le pouvoir qui est décentralisé est un faux. Quand vous tweetez, vous donnez de vraies informations aux gros ordinateurs qui traquent vos mouvements.

– Comment rémunérer nos tweets?

– Je préconise un système universel de micropaiement. Les gens toucheraient une rémunération – fût-elle minime – pour l’information qui n’existerait pas s’ils n’existaient pas.

Cette idée circulait déjà dans les années 1960, avant même qu’Internet soit inventé. C’est juste un retour aux origines. Si on arrivait à savoir combien les entreprises sont prêtes à payer pour avoir des informations, cela serait utile… Les gens pensent que le montant serait infime. Mais si on regarde en détail, c’est faux. Les données concernant M. Tout-le-monde ont beaucoup de valeur. Cela serait un soutien économique puissant pour la nouvelle classe moyenne. Chaque donnée individuelle aurait une valeur différente. Certaines seraient plus cotées parce qu’elles sortent de l’ordinaire.

– Vous êtes devenu antitechnologie?

– Pas du tout! J’ai participé à l’arrivée des technologies d’Internet, que je critique maintenant! Mais il faut regarder les résultats dans le monde réel. J’avais pensé que l’âge d’Internet permettrait une augmentation fantastique de la richesse et des opportunités. A la place, on voit une concentration intense des richesses. C’est un phénomène mondial.

Si la technologie concentre les richesses, elle va devenir l’ennemi de la démocratie, peu importe le nombre de tweets. Je refuse l’autosatisfaction quand je vois tous ces gens ordinaires qui perdent pied alors que leur situation ne devrait que s’améliorer grâce aux progrès technologiques.

 Propos recueillis par ­Corine Lesnes/Le Monde 21/10/2013

http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/10/20/jaron-lanier-si-la-technologie-concentre-les-richesses-elle-va-devenir-l-ennemi-de-la-democratie_3499690_3234.html

Le juteux commerce des données de réseaux 

L’action Google a dépassé la barre des 1000 dollars. La nouvelle performance boursière Google met en lumière la capacité des réseaux sociaux, services et plateformes à monétiser les informations des internautes qui utilisent leurs services gratuits et dont les commentaires, avis et photos vont davantage être exploités. 

Ces performances sont en grande partie dues à la publicité, première source de revenus du géant de l’internet. Afin de poursuivre sa croissance, dans une économie numérique où la recommendation et la prescription guident l’achat, Google fait évoluer son offre publicitaire. 

Le 11 octobre, il a annoncé une évolution de ses conditions générales d’utilisation (CGU). A partir du 11 novembre, date où la mise à jour est prévue, Google pourra associer les photos de profil, les commentaires et les avis des utilisateurs à des publicités. Google appelle cela les «recommandations partagées» et ces recommandations pourront être monnayées auprès des annonceurs.  

Concrètement, «si vous recherchez un restaurant italien via la recherche Google et si l’un de vos amis en a recommandé un à proximité de chez vous, une annonce contenant son avis peut vous être proposée», explique sur son site Google, qui, outre son moteur de recherche, offre une myriade de services gratuits (mails, agenda, plans, réseau social Google+, YouTube, boutique d’application Google Play, etc…).  

Google a d’ailleurs fusionné en mars 2012 une soixantaine de règles d’utilisation en une seule, regroupant ainsi les informations de ses services autrefois séparés. 

«La publicité est tout en bas de l’échelle de prescription et la recommandation est tout en haut, car c’est un des facteurs qui influence le plus les comportements. Là, on mélange les deux», décrypte Arthur Kannas, de l’agence de conseil en communication et marketing interactif Heaven.  

«A l’avenir, on pourra vérifier l’efficacité de ce pouvoir de prescription car les gens décryptent, affinent leur jugement et peuvent ensuite prendre du recul», ajoute-t-il, rappelant que Facebook doit «sans cesse gérer l’équilibre entre ce qui est bon pour les annonceurs et les utilisateurs».  

Cette pratique était déjà employée par Facebook qui a reformulé début septembre ses conditions d’utilisation.  

«Vous nous autorisez à utiliser vos noms, photo de profil, contenu et informations dans le cadre d’un contenu commercial», cela implique que «vous autorisez une entreprise ou une autre entité à nous rémunérer pour afficher votre nom et/ou la photo de votre profil avec votre contenu ou vos informations sans vous verser de dédommagement», écrit Facebook. 

Cette «clarification», selon Facebook qui nie tout changement de politique, intervient après une décision de la justice américaine du 27 août le condamnant à verser 20 millions de dollars à un groupe de plaignants pour avoir utilisé les mentions «J’aime», les noms ou les portraits d’utilisateurs à des fins publicitaires. 

Par ailleurs, six organisations de défense des libertés sur internet se sont inquiétées auprès des autorités américaines de sa volonté d’utiliser commercialement les données de ses utilisateurs sans leur consentement. 

Tant Google que Facebook laissent la possibilité à ses utilisateurs de désactiver cette option cochée par défaut. 

Pour Olivier Ertzscheid, maître de conférences à Nantes en sciences de l’information, «c’est la confirmation qu’il faut pousser toujours un peu plus loin les formats publicitaires, car le le modèle économique actuel atteint ses limites», déclare-t-il. Internet et les réseaux sociaux «viennent de réinventer l’homme-sandwich», écrit-il sur son blog affordance.info. 

Olivier Bomsel, économiste à l’école Mines-Paris-Tech, rappelle que la publicité et le bouche-à-oreille ont «toujours existé» pour financer des contenus ou services. «Ce que permettent les systèmes actuels, c’est d’élever la finesse et la productivité des publicités et de nos réseaux», ajoute l’auteur de plusieurs ouvrages dont «Gratuit! Du déploiement de l’économie numérique».

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