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L’intérêt de la banque et/ ou de ses clients ? Par Henri Schwamm

L’intérêt de la banque et/ ou de ses clients ? Par Henri Schwamm

Les pratiques des grandes banques sur le marché des devises sont sous examen. Mais la question est plus globale.

Les autorités de surveillance bancaire cherchent à savoir si les grandes banques procèdent à des manipulations sur le marché des devises. Manifestement, elles ne leur font pas confiance. Des instituts britanniques tels que Standard Chartered et Barclays ou les groupes américains (Citigroup et JP Morgan Chase) ont laissé entendre récemment qu’ils ont licencié des opérateurs sur devises. UBS, Credit Suisse, Deutsche Bank et Royal Bank of Scotland (RBS) ont indiqué avoir reçu des superviseurs des demandes de renseignements sur leur commerce de devises.

Le marché des devises est considéré comme le segment le plus important des marchés financiers internationaux. Important, mais pas réglementé pour autant. Le plus souvent, le commerce de devises (dollars, livres sterling, francs, etc.) ne s’effectue pas en bourse. Il est fractionné et fait l’objet de transactions bilatérales, hors bourse. Selon les dernières statistiques disponibles de la Banque des Règlements Internationaux (BRI), 5300 milliards de dollars ont été engagés en avril 2013 sur ce marché. Si l’on en défalque les opérations swap et d’options, reste encore toujours un volume de plus de 2000 milliards de dollars. Quatre instituts – Deutsche Bank, Citigroup, Barclays et UBS – se partagent la moitié du marché. Quand on dit que le marché des devises est réputé liquide, on entend signifier par là qu’une seule transaction n’exerce pas une grande influence sur les cours. Il est donc difficile d’agir consciemment sur les cours. Les autorités de surveillance ne précisent pas officiellement la nature de leurs soupçons. Deux reproches reviennent toutefois régulièrement dans les conversations: le Front Running (opération d’initié) et la manipulation de valeurs de référence (Benchmark) sur le marché des devises, par exemple des cours World Markets/Reuters. Ce qui intéresse probablement aussi les autorités, c’est la possibilité d’ententes passées entre opérateurs.

Reste la question de fond: les cours des devises sont-ils manipulables malgré l’importance du marché? Des paires de devises font l’objet de transactions 24 heures sur 24. Ce qui signifie également que l’imposant volume diminue rapidement, pour peu que l’on retienne un moment déterminé. On constate en outre qu’aux heures creuses, quand la liquidité baisse, il est plus facile d’influencer le marché. On observe par ailleurs des différences entre les devises: les marchés pour des paires de devises exotiques, comme par exemple le forint contre le dollar canadien, sont moins liquides que le commerce dollars contre euros. De plus, le marché est fragmenté, ce qui signifie que la liquidité est répartie sur différentes plates-formes commerciales. Malgré tout, on ne saurait prétendre que l’ensemble du marché des devises peut être manipulé en permanence.

Dans le flot continu des cours de devises, un nombre significatif d’acteurs cherchent un point fixe susceptible d’être utilisé comme cours de change pour un jour donné. Les taux World Markets/Reuters se sont imposés comme références. Le «London Fix» est la plus populaire d’entre elles. Il est communiqué quotidiennement à 16 heures. Les banques sont exposées à des conflits d’intérêts entre l’exécution optimale des ordres de leurs clients et leur propre portefeuille de négociation (trading book). Les intérêts peuvent aussi diverger à l’intérieur des établissements. Il arrive que des opérateurs sur devises disposent d’un avantage d’information leur permettant d’acheter ou de vendre des devises à un cours avantageux. On parle dans ce cas de Front Running.

Dans la pratique, il est difficile de distinguer entre l’exploitation d’une information confidentielle et la tactique de l’opérateur consistant à couvrir une position. En Suisse, pour les titres, le Front Running est interdit par la loi sur les bourses. Mais les devises ne sont pas des titres. Ce qui n’empêche pas UBS d’interdire le Front Running au motif qu’il est à l’origine de conflits d’intérêts. Pour sa part et à propos des cours World Markets/Reuters, l’agence d’information Bloomberg estime qu’en concentrant leurs ordres avant et pendant la communication du Benchmark, les opérateurs peuvent faire monter ou baisser les cours. Des paires de devises peu liquides s’y prêtent particulièrement. À cette fin, des ententes entre opérateurs seraient nécessaires, ne serait-ce que parce que ce type de pratique recèle des risques. Un autre gros commerçant pourrait adopter une position contraire. La comparaison avec le scandale LIBOR est tentante mais pas fondée. Alors que le LIBOR résulte – encore – de simples estimations bancaires, le Benchmark sur le marché des devises est calculé de manière automatisée à partir de transactions de marché réelles. Pour le client, la question de confiance ultime se pose de savoir ce qu’en définitive les banques considèrent comme plus important: l’intérêt du donneur d’ordre ou leur propre intérêt?

Henri Schwamm  Université de Genève/ Agefi.Suisse 14/1/2014

http://agefi.com/forum-page-2/detail/artikel/les-pratiques-des-grandes-banques-sur-le-marche-des-devises-sont-sous-examen-mais-la-question-est-plus-globale.html?catUID=21&issueUID=500&pageUID=14944&cHash=25077dc1dc44a2725922d9c2c6b07ed8

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