Art de la guerre monétaire et économique

Mister Market and Doctor Conjoncture du Samedi 11 Octobre 2014: La glace est de plus en plus mince, alors que l’échec des politiques anti crise est patent Par Bruno Bertez

Mister Market and Doctor Conjoncture du Samedi 11 Octobre 2014:  La glace est de plus en plus mince, alors que l’échec des politiques anti crise est patent Par Bruno Bertez

Nous écrivons beaucoup plus sur les marchés financiers depuis quelques temps parce que nous considérons que le facteur risque a considérablement augmenté. La situation géopolitique reste grave, avec multiplication des conflits qui touchent de plus en plus de pays et qui remettent en cause, non seulement l’ordre du monde issu de la globalisation et de l’hégémon américain, mais en plus, l’ordre du monde issu de la seconde guerre mondiale. Vous savez que notre thèse est  que les conflits  géopolitiques  sont une conséquence de la crise qui a débuté en 2008. C’est un prolongement, une étape de cette crise. Nous n’y reviendrons pas pour l’instant, nous y reviendrons plus tard.

Nos craintes sont alimentées par le comportement nouveau des marchés financiers. La belle unanimité haussière est brisée. Les tendances sont devenues beaucoup moins assurées, les divergences se multiplient, les corrélations se brisent, les flux de capitaux s’agitent, la volatilité revient. Pour l’instant, les dégâts restent limités car on défend assez efficacement  les niveaux qui ont été atteints, c’est-à-dire les plus hauts de ces dernières semaines. Cependant, de nombreux indicateurs techniques, comme les moyennes mobiles, ont été franchis. Au plan des marchés et des titres individuels, les baisses sont quelquefois sévères.

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S&P500 Tests 200-day For First Time In Almost Two Years

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Les indices masquent ce qui peut être considéré comme un marché baissier subreptice. Les baisses de grands marchés de l’ordre de 10% sur les plus hauts sont encore dans les limites de ce que l’on peut appeler une correction. Mais attention, les mots ont une importance et il suffirait que l’on abandonne celui de « correction » pour que l’hypothèse d’un marché baissier se généralise. Un marché est considéré comme baissier si le recul devient supérieur à 20%. C’est une sorte de seuil magique car il déclenche bien souvent des ordres de vente en boule de neige. Et la situation économique et financière mondiale est telle qu’une véritable tendance baissière sur le prix des assets serait particulièrement négative. Elle ferait disparaître l’appétit pour le risque, renforcerait les comportements de prudence et donc les attitudes de rétention défensives. La liquidité globale se trouverait affectée.

Nous reviendrons d’ici peu sur l’ensemble des faits nouveaux qui justifient une attitude de prudence. En un mot comme en cent, et pour résumer, nous dirions que nous assistons, non pas à une sortie de crise, comme pourrait le laisser croire la fin prochaine des Taper américains,  mais à une prise de conscience de l’échec des politiques suivies depuis 2008. ce n’est pas Exit, c’est une nouvelle donne, une nouvelle étape.

Face à cette prise de conscience, concrétisée par la rechute des perspectives de croissance mondiale, les opinions et les avis des responsables divergent. Les uns, comme les Anglo-saxons et comme les institutions internationales type FMI ou OCDE, affirment qu’il faut aller plus loin et qu’on n’en a pas fait assez ; les autres, que l’on pourrait regrouper sous le nom de bloc orthodoxe ou bloc allemand, soutiennent que l’on a choisi une mauvaise voie et que non seulement on n’a pas réussi à apporter remède à la crise, mais  en outre on a considérablement augmenté la fragilité du Système et les risques qui y sont contenus.

Freight rates have halved year-over-year…

 

Of course, the question is – when will stocks re-align with global fundamentals…

 

Maybe that explains this…

L’un des affrontements-clés est celui qui oppose les inflationnistes de la BCE réunis autour de Draghi et la partie conservatrice de l’Europe dont le chef de file est l’Allemagne. On en parle peu car le combat qui se déroule est à fleuret moucheté, mais il faut savoir qu’il est vif; les annonces de Draghi selon lesquelles il voulait augmenter la taille du bilan de la BCE en procédant à des achats de titres privés ne sont qu’une escarmouche. Le clan orthodoxe l’a très bien vu. Il sait que la monétisation des packages de titres privés que propose Draghi n’est qu’une étape. Pour eux, l’objectif de Draghi est de suivre les traces des Anglo-saxons, c’est-à-dire de procéder à des achats de titres souverains, ce que l’on appelle des Quantitative Easing. Bien entendu ces achats de titres souverains porteraient sur les titres les plus fragiles, ceux des pays dits du Sud. Pourquoi soutenir et acheter ce qui bénéficie déjà d’une forte demande ? Les achats de Draghi seraient un soutien déguisé.

La levée de bouclier à laquelle on assiste depuis quelques jours contre les nouvelles initiatives de Draghi n’est pas simplement technique.  Ce qui est en jeu, c’est bien sûr la qualité du bilan de la BCE, mais ce qui se profile derrière cet enjeu, c’est la conception même du rôle de la Banque Centrale et de la monnaie. Le clan orthodoxe refuse que la monnaie soit utilisée de façon fiscale et qu’en fait elle serve à masquer l’incurie des gouvernements et du personnel politique. Le clan orthodoxe a beau jeu de démontrer que Draghi brouille les lignes entre le monétaire et le fiscal et que, ce faisant, il prend des décisions non démocratiques.  Il fait ce que des pays, comme la France et l’Italie, demandent afin que les responsables de la conduite des affaires de ces pays n’encourent pas le risque de l’explosion sociale. Si ce n’est pas de la politique, cela y ressemble.

Ce que les observateurs négligent, c’est précisément un autre aspect de la situation politique européenne. La montée du mécontentement en Allemagne. Elle se manifeste par une grogne des intellectuels, des élites, de l’aile droite bavaroise de la coalition de Merkel et surtout par la montée du parti anti-euro AfD, Alternative fur Deutschland. La montée du parti AfD, très rapide depuis six mois, est une manifestation politique du rejet de l’aventurisme de Draghi. Ceci s’enracine dans la réalité de la situation allemande : d’une part les Allemands ont déjà fait les efforts qu’ils demandent aux autres ; d’autre part ils savent que leur situation privilégiée est fragile et ils ne veulent pas la mettre en danger. La ligne d’affrontement n’est plus entre Draghi et Merkel, elle traverse aussi maintenant l’Allemagne. Cette ligne existe également ailleurs en Europe, mais elle est brouillée par la propagande et les mystifications : ce qui recueille le mécontentement anti-euro, c’est ce que l’on appelle pour la stigmatiser, l’extrême droite. On ferait mieux de dire la droite populiste, ceci traduirait mieux la réalité sociologique. Et puis dans populiste il y populaire, ce qui exprime le fond des choses, c’est à dire le refus des peuples.

On voit tout de suite le lien entre la nouvelle phase de la crise et la situation que nous décrivons. Pour lutter contre ce que les élites prétendent être des tendances déflationnistes, on veut aller plus loin dans les politiques de type anglo-saxonne, mais une coalition de pays et de citoyens  de plus en plus forte se manifeste pour refuser cette voie.  Alors que faire ?

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BRUNO BERTEZ Le Samedi 11 Octobre 2014

illustrations et mise en page by THE WOLF

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8 réponses »

  1. Plutôt que de parler de « droite populiste », on ferait mieux d’employer l’expression plus positive et plus réaliste de « droite populaire » ….. mais la « pensée unique » préfère la sémantique stigmatisante!!

    • Tout est possible, mais « droite populiste » a un sens précis en politique tandis que droite populaire n’en a pas. Les nuances sont importantes et ce n’est pas pour rien que le vocabulaire est riche.

      Moi je préfère populiste car cela suggère un coté primaire, non élaboré, spontané, voire archaïque. Je ne méprise pas ce côté, au contraire, je le respecte et je considère que c’est de lui, du refus primaire des peuples qu’il faut partir. Mais je prétends qu’il faut ensuite le travailler, l’élaborer, le mettre en forme politique. Ce n’est pas prétention élitiste, c’est simplement la reconnaissance de la complexité, de la modernité et du fait social dans son ensemble. Les leaders dits populistes ne se préoccupent pas de tenter d’élever la conscience politique, bien souvent ils préfèrent les entretenir dans ce côté primaire.

      L’une des questions que je me pose en passant et que vous me suggérez est celle-ci : peut-il exister des chefs populistes qui se fixeraient comme objectif, en même temps que la conquête du pouvoir, l’élévation de la conscience populaire?

      Le fait social est riche, complexe, dialectique, il ne suffit pas d’être primaire et mécaniste, il n’y a pas qu’à….
      De populiste, il n’y a pas que ce que l’on désigne comme tel, c’est à dire les partisans de Marine, toute une fraction du PS est populiste, une partie des petites troupes de Mélenchon également.

      Si vous prenez la politique étrangère et l’économie, vous avez là des matières hyper complexes qui ne sont pas simplement redevables d’un traitement populiste.
      Ce que je défends c’est l’idée méthodologique, qu’il faut partir de ce que l’on voit, du réel et ensuite à partir de là, le remonter, le décortiquer pour l’articuler politiquement. Qu’est-ce que le politique? C’est ce qui touche à la vie de l’ensemble de la Cité, c’est l’élévation au niveau du groupe et de son intérêt général. Dans la mise en forme il y a une transmutation, une élévation, un dépassement.

      Et ne vous y méprenez pas, ce n’est pas parce que je considère que l’on doit redonner la priorité à l’individu, à la liberté individuelle, que je nie la dimension politique. Nous sommes à la fois des individus et des êtres politiques. Simplement l’un, le citoyen, ne doit pas étouffer l’autre, l’individu, alors que c’est de plus en plus le cas.

      Dans un système qui tendrait à se rapprocher de la démocratie, les impulsions devraient partir du bas et non être imposées du haut; mais ce n’est pas pour cela que l’on doit refuser ce que Chevènement appelle « Le pari de l’intelligence ».

      • @ Bruno Bertez :

        « peut-il exister des chefs populistes qui se fixeraient comme objectif, en même temps que la conquête du pouvoir, l’élévation de la conscience populaire? »

        C’ est peut-être un peu chauvin et naïf de ma part, mais je mettrais Oskar Freysinger parmi eux.

        Petite vidéo récente qui aide à cerner le bonhomme :

        • Pour répondre aussi à « Résistant Valaisan », la démocratie est plus facile à pratiquer en Suisse qu’en France, qui est sans doute l’un des rares pays développés où la notion d’intérêt général (cf le consensus allemand) ait quasiment disparu. Rappelons nous (pour les juristes) nos cours d’histoire des idées politiques…. Je crains fort que la France ait atteint le seuil en deçà duquel la démocratie ne soit plus la solution.

        • Votre exemple est bien venu.

          Freysinger Conseiller national et Conseiller d’Etat en Suisse va dans cette direction; il est clair, cohérent et didactique. Au plan du contenu j’apprécie particulièrement sa position en politique étrangère et son analyse de la vassalisation de l’UE. Sa défense de la neutralité de la Suisse est convaincante, je dirais qu’il s’adresse aux gens au dessus du niveau de la ceinture.

  2. En Allemagne il y a aussi une autre chose qui a changé: c’est le jugement sur merkel à propos de son attitude avec Poutine qui est macro mortifère
    la video de 2011 avec Todd prend son importance: « il n’est pas exclu que les allemands joue finalement la carte Russe… » contre la carte anglosaxone
    (y ai reflechi mais +-la totalité de la geopolitique mondiale dépend depuis 300ans des choix alemands vis à vis de la Russie ou a contrario de l’ouest…dés guillaume 2, bismark…

    ensuite attaquer les index européens, faire monter le USINDEX permet de mettre un pistolet sur la tempe de la BCE pour un QE
    il est temps de prendre les choses en mains car les populistes sont à 10% maintenant partout en europe (allemagne +ukip) avant qu’ils ne soient à 30% et détruisent la BCE sous sa forme actuelle

    (le flash crash 2010: c’est un flingue sur la tempe pour le QE
    1907…
    1922/29 puis le crash c’est un flingue sur la tempe (façon rotschild comme vous le disiez: on fait monter pour mieux tuer- pur régler le pb de l’etalon or aux us et UK
    je pense qu’on a raconté beaucoup de bêtise sur 1987 et qu’il pourrait s’agir d’un flingue sur la tempe: 1987 consacrant l’avènement de Greenspan)

    vous avez bien raison de dire qu’en l’état les prévisions sur index sont risquées
    cependant le point de moindre résistance est le NASDAQ
    les us sont vulnérables de ce coté là amha.

    vous noterez que l’ineffable Edward Quince (lol le pseudo) est déja au tribunal façon Pecora mais pas encore pour contrefaçon

    • Bonjour,

      Mes connaissances en économie sont hélas trop limitées mais elles sont cependant suffisantes pour comprendre, à défaut d’expliquer, la situation actuelle. Par contre, je me retrouve complètement dans vos propos lorsque vous affirmer: « Ce que je défends c’est l’idée méthodologique, qu’il faut partir de ce que l’on voit, du réel et ensuite à partir de là, le remonter, le décortiquer pour l’articuler politiquement. » Ces propos font écho à cette phrase de Bismarck qui déclarait: « De toutes les données qui sont offerts à l’homme politique, il y en a une qui est invariable dans le temps, c’est la géographie. » J’y pense constamment quand il faut analyser un problème. La réflexion purement intellectuelle est nécessaire mais elle est souvent stérile lorsqu’elle ne s’appuie pas sur le réel ou, pour dire plus simplement, « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. »..
      « Vous savez que notre thèse est que les conflits géopolitiques sont une conséquence de la crise qui a débuté en 2008. » Ces conflits risquent, de mon point de vue, d’être d’autant plus violent que cette crise s’avère autrement plus violente que celles que nous avons connues par le passé. Je dirai que, en dépit des efforts déployés, nous n’en sommes qu’aux prémices et que le pire est à venir. Je peux comprendre le soucis des gouvernements français de ne pas provoquer l’explosion qui attend un pays qui vit depuis quarante ans dans le déni et le mensonge mais j’ai bien peur que leur lutte ne soit vaine (sur ce point, je vous recommande le film de Woody Allen, « Jasmine blue », magnifique allégorie du sort qui attend le pays). Et puis, rien ne pourra leur faire pardonner leur aveuglement et leur bêtise. Comment ne pas voir que l’épouvantable conflit au Moyen-Orient sur les territoires de la Syrie et et de l’Irak est, certes, le fruit de l’aveuglement occidental, USA en tête (l’Iran et le chiisme, cibles prioritaires des américains vu leur programme nucléaire et leurs velléités guerrières, sortiront quoiqu’il se passe, victorieux de cet épisode), mais aussi lié à la fuite en avant auquel se livrent les pétro-monarchies qui voient avec effroi l’indicible à leurs portes (il ne fallait pas le financer sans réfléchir) et leur manne diminuer, sans que rien ne puisse la remplacer, manne sans qui ils ne sont rien.
      J’attends donc avec impatience votre billet géopolitique un peu comme il ne faut pas les lires « Les conséquences économiques de la Paix » de Keynes sans lire « Les conséquences politiques de la Paix » de Bainville. Pour bien comprendre ce qui s’est passé entre 1918 et 1945 en Europe, la lecture de ces deux brillantissimes ouvrages est indissociable.

      Bonne soirée

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