Art de la guerre monétaire et économique

Le conflit latent entre marchés et démocratie

Le conflit latent entre marchés et démocratie

Si l’on en croit les médias, notamment anglo-saxons, jamais les marchés financiers ne se sont aussi bien portés. Les bourses ont atteint de nouveaux sommets, la plupart des Etats se refinancent à des taux proches de zéro et le prix du pétrole est en chute libre. Dans la foulée, les bourses vont continuer à progresser en 2015, c’est certain.

Et vous n’avez encore rien vu car les magiciens de la Silicon Valley ont décidé, sur la base de quelques formules mathématiques, de révolutionner le métier de banquier en faisant gagner en permanence tout le monde. Toutefois, en vertu du sophisme de composition qui démontre que ce qui est valable pour un petit groupe ne l’est pas pour une écrasante majorité, il est facile de comprendre que les Google et autres Facebook n’ont pas encore rayé de la carte la gestion de fortune traditionnelle!

Malgré l’optimisme ambiant, il y a pourtant quelques détails qui dérangent. Il existe en effet une corrélation quasi parfaite entre la hausse des grands indices boursiers américains et le gonflement du bilan de la Réserve fédérale depuis 2008. En d’autres termes, la planche à billets semble bien avoir été la méthode miracle qui a permis de maintenir les bourses à flot et de satisfaire les exigences des derniers travailleurs capables de faire grève sans risque, à savoir les salariés de l’Etat.

Ce qui nous amène au cœur de notre problématique: année après année, les marchés financiers ont su satisfaire le plus grand nombre grâce à une spectaculaire fuite en avant, orchestrée par des montages de plus en plus complexes. Or, à ce stade, un recul des indices n’aurait rien d’exceptionnel dans une perspective historique. Il suffirait donc d’une baisse de plus de 30% environ pour que des certitudes bien ancrées – pour ne pas dire des acquis sociaux – soient mises en danger.

Une fois n’est pas coutume, appuyons-nous sur un exemple genevois! Lors de la récente grève des TPG, les revendications des chauffeurs portaient sur les postes de travail et les conditions de retraite, non pas sur les revenus. Et pour cause: l’Etat est en mesure de bien rémunérer ses employés grâce à ce qui ressemble à des salaires à crédit.

Poursuivons le raisonnement: à partir du moment où des acquis sociaux seraient menacés, l’affrontement entre marchés financiers et partisans de droits démocratiques deviendrait plus que probable, chacune des parties fonctionnant selon ses règles spécifiques et surtout sa propre légitimité. La fermeture temporaire des marchés pourrait même être à l’ordre du jour.

La théorie économique a travaillé sur ce sujet plutôt aride qu’est le conflit latent entre marchés financiers et démocratie. A défaut, il a été convenu qu’un consensus devait prévaloir: celui du temps acheté qui ferait aussi office de temps gagné.

PAR FRANÇOIS GILLIÉRON Consultant indépendant Le 15/12/2014

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/fef47892-83bf-11e4-93e1-673e9b09404c/Le_conflit_latent_entre_march%C3%A9s_et_d%C3%A9mocratie

La grande mutation des bourses

De nombreuses plateformes concurrencent désormais les bourses historiques. Au grand profit des traders à haute fréquence

La capitalisation boursière américaine dépasse toujours outrageusement celle des autres marchés de la planète, comme le montrent les statistiques publiées régulièrement par la World Federation of Exchanges (WFE), suivie de loin par celle du Japon. Mais ces données peuvent être trompeuses, car une grande partie des échanges ne passe déjà plus par les bourses traditionnelles – seuls membres du WFE – comme c’est le cas notamment aux Etats-Unis, où BATS Global Market fait pratiquement jeu égal avec le NYSE, tandis qu’il est très présent sur le marché européen.

A l’origine de cette évolution spectaculaire, deux mouvements législatifs majeurs ont eu lieu de part et d’autre de l’Atlantique. Ainsi en 2005, les Etats-Unis ont procédé à une réforme de leur réglementation en matière boursière, en adoptant le National Market System (NMS), suivis en 2007 par l’Union européenne avec MiFID I, pour Markets in Financial Instruments Directive.

Avec des modalités différentes, ces deux législations ont visé à doper la concurrence au profit de la clientèle, en attirant de nouveaux opérateurs sur le marché. Il en a résulté une multiplication des plateformes, offrant de nouvelles possibilités d’échanges en termes de vitesse, de coûts et de transparence, sous forme électronique. Par ailleurs, une partie des transactions est aujourd’hui exécutée de manière anonyme dans ce qu’on appelle des «dark pools», où les investisseurs institutionnels peuvent transmettre leurs ordres sur de gros blocs de titres, en toute discrétion et sans provoquer de remous.

Resserrement des spreads et courtages réduits

La mutation dans la structure des marchés a profondément modifié la manière de passer les ordres. Auparavant, un ordre de bourse, même de grande taille, était en principe traité sur la bourse nationale. Tout cela a disparu, pour laisser place à des «smart order router» qui guident l’ordre vers le meilleur prix possible sur les différentes plateformes. Etant donné la fragmentation des marchés, il faut scinder les ordres de grande taille en une multitude de petits ordres sur chacune des bourses, car le nombre de titres disponibles sur chacune des places d’échanges s’est beaucoup réduit.

Cette transformation des marchés a eu pour effet de resserrer les spreads – c’est-à-dire les écarts entre le prix offert et demandé –, tandis que les courtages baissaient également de manière sensible.

Le trading à haute fréquence

La rapidité de cette évolution s’explique grandement par l’apparition du trading à haute fréquence (THF), où les transactions s’opèrent à des vitesses foudroyantes et toujours plus grandes, selon des algorithmes (suite d’instructions) sous forme de programmes informatiques. Le développement de ce phénomène a pris une telle ampleur que le THF représente aujourd’hui pas moins de 60% des échanges sur le marché américain et 30% sur les marchés européens.

Le rôle joué par les traders à haute fréquence est très controversé. Mais tout dépend de leur activité, qui peut correspondre à du «market making», c’est-à-dire en proposant continuellement un prix auquel ils achètent une action et un prix supérieur auquel ils la vendent, dans l’espoir de dégager l’écart – le spread – entre les deux, mais en révisant les prix en fonction des changements de marché de manière infiniment plus rapide que l’être humain ne pourrait le faire. Certains observateurs estiment ainsi qu’ils jouent un rôle bénéfique en aidant à diminuer la volatilité et les spreads, et en augmentant la liquidité.

En revanche, ces robots traders peuvent s’avérer de véritables prédateurs lorsqu’ils tentent d’engranger des gains en créant de légères distorsions de prix à court terme ou en étant systématiquement plus rapides que la plupart des autres intervenants. C’est le cas décrit par Michael Lewis dans son best-seller «Flash Boys», où l’on voit les traders à haute fréquence profiter de ce que les différentes tranches d’ordres n’arrivent pas exactement en même temps sur toutes les plateformes. Ce décalage leur permet de tirer parti de l’information liée au paquet de titres atteignant la première bourse, grâce à leur accès ultrarapide au carnet d’ordres. Ils peuvent ainsi devancer le flux de demandes d’exécution destiné aux autres places d’échanges: s’il s’agit d’un ordre d’achat, par exemple, ils acquièrent les titres avant le donneur d’ordre pour les lui revendre éventuellement, mais plus cher.

Grandes manœuvres autour des marchés traditionnels

Parallèlement à cette accélération grandissante des échanges, les grands marchés traditionnels connaissent également de grands changements. C’est ainsi que NYSE Euronext était acquis par IntercontinentalExchange (ICE) – bourse de produits dérivés – en 2013. Le nouveau propriétaire n’était toutefois guère intéressé par les activités au comptant d’Euronext, qu’il a remises sur le marché au printemps 2014, en conservant toutefois Liffe, bourse européenne de produits dérivés.

Par ailleurs, en Asie, ce sont les bourses de Tokyo et d’Osaka qui ont fusionné au début de 2013, pour donner naissance au Japan Exchange Group. Cette démarche était soutenue depuis longtemps par les autorités nippones, pour contrer la concurrence des places asiatiques comme Hongkong, Shanghai et Singapour. La fusion avait d’autant plus de sens que Tokyo domine largement le marché des actions japonaises, tandis qu’Osaka est spécialisée sur le marché des produits dérivés.

PAR PIERRE NOVELLO  Journaliste indépendant Le 15/12/2014

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/fe0df45e-83c3-11e4-93e1-673e9b09404c/La_grande_mutation_des_bourses

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