Art de la guerre monétaire et économique

The War is Over : Le marché, la nouvelle frontière américaine….La privatisation est la stratégie atlantiste pour attaquer la Russie !

Le marché, la nouvelle frontière américaine…

21 janvier 2016 | Exclusivité Polémia.

Je vous livre le texte ci dessous pour vous montrer son importance. Il éclaire bien des aspects de la situation géopolitique présente. J’y vois le lien avec ma thèse qui est qu’en 2007 le Système Américain a rencontré ses limites ; limites d’expansion et limites de mise en valeur du capital, crise du profit, crise de solvabilité, et que c’est la prise de conscience de ces limites qui a conduit les élites, les dirigeants et les think tanks à reprendre cette idée de Nouvelle Frontière à déplacer. L’ennui est que ce choix de réactiver le moteur de la Nouvelle Frontière est en rupture avec la globalisation fondée sur la concertation et la coopération. Elle est aussi en contradiction avec l’ordre du monde qu’avait imposé l’Amérique jusqu’alors. Voir the World America made.

L’analyse de Jure Georges Vujic permet de rendre cohérents et intelligibles beaucoup de phénomènes qui sans cela restent disparates. En particulier la Nécessité d’aller vers l’homme universel, de briser les spécificités, les identités …C’est la Nécessité de la marche vers l’Impérialisme. Ici en Europe, les bourgeois Bobos ne le savent pas, mais ils sont un produit de ce mouvement.

BRUNO BERTEZ

Jure Georges Vujic est un écrivain franco-croate, avocat et géopoliticien, diplômé de la Haute Ecole de guerre des forces armées croates. Directeur de l’Institut de géopolitique et de recherches stratégiques de Zagreb, il contribue aux revues de l’Académie de géopolitique de Paris, à Krisis et à Polémia. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dans le domaine de la géopolitique et de la politologie.

TTIP

Le marché, la nouvelle frontière américaine Par Jure Georges Vujic

A l’heure postnationale, la frontière ne fait plus directement référence à un espace précis, un territoire national donné. Le marché absolutisé au nom duquel on déréglemente, déterritorialise, libéralise, est devenu, dans le contexte des négociations pour l’installation du grand marché transatlantique (le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP), la nouvelle et dernière frontière américaine, à la fois un front pionnier capitaliste global et virtuel, un espace financier apatride à conquérir, sans fins ni limites si ce n’est lui-même, unperpetuum mobile cynétique autoréférentiel à renouveler et reéinventer à l’infini.


La conception turnerienne de la frontière

On se souvient du rôle majeur qu’a joué dans l’histoire des USA le fameux paradigme de la nouvelle frontière, au point d’en constituer l’origine même du modèle américain basé sur l’esprit colon et pionnier ainsi que l’innovation. Une fois la frontière acquise et dépassée, la frontière qu’elle soit géopolitique, économique, culturelle et technoscientifique se devra être régénérée afin de rendre aux États-Unis leur vigueur passée mais aussi de légitimer leur marche en avant dans le monde. La frontière dans la conception américaine, se différencie substantiellement et philosophiquement de la conception européenne de la frontière conçue en tant que limite (limes) territoriale et constitue une notion spécifiquement américaine qui correspond à peu près au front pionnier des historiens français.

Dès le début de l’occupation du continent au XVIIe siècle, l’avancée vers l’intérieur va amener á la création de ce concept : la frontière ce sont les terres vierges non encore mises en valeur par les pionniers. Au fil des années, elle recule peu à peu vers l’Ouest jusqu’à sa disparition officielle en 1890….Cette disparition, qui correspond symboliquement aux dernières guerres indiennes (« frontier wars » en américain), va créer toute une mythologie dont le western littéraire. La fin du vieil Ouest et de son mode de vie est vécue avec inquiétude par un grand nombre d’Américains qui redoutent la disparition des vertus qui ont fait la force et la grandeur des Etats-Unis. Il convient de rappeler que dans l’esprit de Jackson Turner dans son étude La signification de la frontière dans l’histoire américaine, la frontière revêt une signification à la fois mentale, caractérielle, culturelle et géopolitique, le front pionnier ayant joué un rôle décisif dans la formation du caractère et des valeurs américaines : l’individualisme, le goût de l’action, le pragmatisme dont la spécificité provient en grande partie de cette expérience originale. La conception turnerienne de la frontière souffre dès le début d’une certaine aporie anti-européenne teintée d’exceptionnalisme américain, puisque sa réécriture de l’histoire américaine qui s’articule autour de la Conquête de l’Ouest s’oppose ainsi à l’interprétation de l’« École Teutonique » (« Teutonic School ») selon laquelle la démocratie américaine trouve son origine dans l’Allemagne médiévale et à l’« Eastern Establishment » qui interprète l’histoire américaine en fonction de l’Est, voire de l ‘Europe.

Rappelons de même que le paradigme frontalier de Turner continuera de jouer un rôle central dans l’exportation du mythe américain et va contribuer à influencer pour les décennies à venir la représentation de l’Ouest cinématographique. Avec la fin de cette frontière pionnière vers 1891, correspondra aussi la décomposition progressive du mythe agrarien et d’une certaine mode de vie sauvage qui trouve son origine dans la pensée politique de Thomas Jefferson, un des pères spirituels de la nation. La notion de frontierproprement américaine trouve son expression culturelle et géopolitique dans le concept de « Destinée manifeste » et de l’exceptionnalisme américain. Cela permet aussi d’expliquer les nombreuses ingérences politiques du gouvernement américain ou des interventions militaires dans des États étrangers, notamment lors de la guerre froide. Après la Seconde Guerre mondiale et l’engagement des Etats Unis dans le monde, cette notion de frontière substituera dans le discours politique officiel en tant que mythe mobilisateur comme l’emploi de la formule « New Frontier » dans le discours électoral de J.F. Kennedy en 1960. La politique de la Nouvelle frontière s’inscrit alors dans le progressisme afin d’éviter au pays de se trouver dans une situation d’isolationnisme. Ainsi, les Etats Unis devaient à l’époque surmonter une nouvelle barrière de la crise économique, du chômage, de la ségrégation raciale et des inégalités économiques. La notion de nouvelle frontière servira progressivement de légitimation á l’interventionnisme « civilisateur » ou « humanitariste » américain dans le monde, interventionnisme qui, pour Tommaso PadoaSchioppa après la fin de la guerre froide, se fera de « façon raffinée » sous la présidence de Bill Clinton, puis de façon plus brutale sous George W. Bush sous la forme ouvertement impériale. La frontière géopolitique américaine, en perpétuelle mouvance et transformation, dans le contexte global de concurrence géoéconomique et énergétique sera instrumentalisée extensivement pour justifier le contrôle des routes maritimes stratégiques et des ressources énergétiques indispensables. C’est dans ce sens que les théoriciens du début du XXe siècle tel Alfred Zimmern plutôt que d’associer la notion d’empire américain à l’Empire romain se référaient plutôt au siècle de Périclès et à l’impérialisme athénien, quand Athènes dut constituer une marine puissante dans le cadre de la ligue de Délos pour sécuriser ses approvisionnements en grains en provenance de la Mer noire. Cette thèse reste vérifiable sur l’échiquier militaire et stratégique des Etats Unis dans le monde, au Moyen orient, en Afrique et surtout en Asie.

Libre-échangisme, TTIP et colonisation intérieure de l’Europe

L’histoire a montré que les pays disposant d’une forte puissance ont toujours cherché à étendre leur territoire. Il en a été ainsi pour l’Empire romain, l’Empire russe, l’Empire ottoman, la Chine, mais plus encore pour les empires coloniaux européens tels que l’Empire espagnol de Charles Quint, où le soleil ne se couchait jamais, l’Empire britannique et l’Empire colonial français, que ce soit par les conquêtes napoléoniennes ou la colonisation.

Ainsi, la question de l’existence de l’Empire américain est plus que jamais d’actualité et Adrien Lherm reprend cette idée que les Américains profitent de la mondialisation sans l’imposer par la contrainte mais par l’hégémonie culturelle et le marché (théorie du soft power). A la suite de l’intégration territoriale définitive des territoires américains à la fin du XIXe siècle, le paradigme de la nouvelle frontière aurait dû disparaitre. Ce n’a pas été le cas et après cette date, on se remit à réfléchir sur le rôle qu’avait joué la frontière dans l’histoire et la psychologie collectives des Américains et réactualiser les thèses de Turner pour en faire des instruments de propagande et de »guerre de représentations » dans le monde. Néanmoins si la philosophie et les moyens du néoimperialisme américain ont changé, privilégiant les stratégies de marché et le softpower culturel, il n’en demeure pas moins que le capitalisme libre-échangiste, qui fut le fer de lance et le paradigme de la domination impériale britanique du XVIe. au XIXe siècle, aujourd’hui néolibéral et financialiste repose sur plusieurs stratégies de colonisation interne au niveau global. C’est ainsi que dans son historique Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire analyse le capitalisme comme une « forme de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée, de façon interne, d’étendre à l’échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes». Cette stratégie néocoloniale d’expansion, si, dans le passé, elle s’est manifestée dans les périphéries proches du centre, aujourd’hui on le voit bien, s’étend á des périphéries beaucoup plus lointaines, dans les macro-régions emergentes de l’Asie, au Moyen-orient mais aussi en Europe.

Dans le cadre de cette stratégie de colonisation interne, tout ce qui n’est pas une valeur d’échange négociable, tout ce qui constitue un obstacle á l’expansion du marché est considéré comme ennemi. Et c’est pourqui cette logique du marché nécessite la destruction des économies naturelles, et des cultures populaires dans lesquelles elles se sont historiquement enracinées. Bien sûr, afin de légitimer cette colonisation interne, les Etats Unis propagent via leurs relais atlantistes un discours, cosmoplite, sans-frontièriste et pro-imigrationiste, fondé sur l’universalisme abstrait et la démocratie de marché globale, nouveau front pionnier du grand marché planétaire.

Le TTYP constitue le principal outil juridique et économique d’assujetissement et de colonisation interne de l’Europe, puisqu’il permettra á long terme d’appliquer de façon uniforme á la nouvelle périphérie européenne, un processus général économique sociétal de généralisation du rapport social capitaliste. Par ailleurs, alors qu’on assiste à une mondialisation du marché, paradoxalement on assiste á une mondialisation du phénomène sécuritaire qui se manifeste par la prolifération des murs et des barrières sécuritaires. Néanmoins il faut se rendre á l’évidence, cette logique des murs n’est pas incompatible avec les dynamiques de colonisation interne, puisque d’une part les divisions internes et les fractures sociales et ethno-confessionnelles périphériques (surtout si elles se déroulent sur les territoires non américains) font le jeu des puissances de l’argent, et d’autre part qu’on constate que le complexe militaro-industriel est le plus grand bénéficiaire de la mutation de l’environnement sécuritaire depuis la fin de la guerre froide.

Il existe un véritable marché de la frontière lequel combine la construction d’infrastructures, de systèmes d’armes, de renseignements, ainsi que des composantes terrestres, marines et aériennes comme les radars et les drones, un ensemble d’éléments qui appartiennent donc – encore aujourd’hui – à la sphère du militaire. Le marché du frontalier militaire représentait 17 milliards de dollars dans le monde en 2011 et, avec la fin de la guerre froide, la privatisation des marchés de défense, autrefois monopolistiques, a favorisé la conversion des entreprises de défense vers le privé. Il faut ajouter au coût de la construction des murs (de 1 à 6,4 millions de dollars par kilomètre aux Etats-Unis, par exemple) celui de leur entretien (environ 6,5 milliards de dollars pour la barrière Etats-Unis–Mexique sur les vingt prochaines années). Alors que le TTIP exige le démantèlement des barrières économiques et douanières protectionnistes ainsi que des avantages sociaux, les grandes corporations internationales concluent des accords juteux sur la construction de nouvelles barrières fortifiées. Le TTIP est l’ultime étape dans la concrétisation juridique de la marchandisation du monde avec cette possibilité, pour les grandes corporations américaines et internationales, de contourner la réglementation des Etats en s’appuyant sur un traité de libre-échange conclu par l’Etat sur le territoire duquel il entend exercer une activité économique : la substitution du common law au droit européen continental, la suppression des droits sociaux, l’intégration sécuritaire sous contrôle américain, le mécanisme d’arbitrage qui ressemble plus à des tribunaux spéciaux qui autorisent des multinationales à attaquer des Etats en justice (connu sous le nom de code ISDS). En outre, le TTIP, qui prône la libéralisation de ce grand marché, paradoxalement est conçu comme une barrière « géoéconomique » une nouvelle frontière atlantiste dans le cadre de le réorientation géopolitique de l’administration Obamienne vers la région Asie-Pacifique. L’unification de ce grand marché transatlantique permettrait en effet de bloquer via une politique de néo-containement l’accession de la Chine au statut de superpuissance économique globale en Asie-Pacifique et en Afrique.

Les stratégies de déstabilisation sont consubstantielles à la colonisation interne, puisque les guerres internes et les tensions ethniques et religieuses et le paradigme de choc de civilisation Islam/Chrétienté permettent de mieux manipuler et de contrôler. C’est comme si on avait à faire à de nouvelles guerres intra-indiennes à l’intérieur des réserves européennes entre « tribus » autochtones et allogènes, soumises à la colonisation interne.

Le mythe de la nouvelle frontière américaine s’est transformé peu à peu dans un contexte de crise des marchés financiers vers la quête d’un nouvel eldorado financier permettant de réaliser de nouveaux grands profits par les marchés-frontières. En effet, avec la crise des marchés financiers émergents, les USA sont conscients de la nouvelle étape de la mondialisation financière qui se joue actuellement. C’est pourquoi les bourses les plus attractives dans les pays émergents tels que la Tunisie où l’adoption de la Constitution a dopé les échanges, le Liban et la Jordanie, les pays du Golfe stimulés par la reprise des négociations à Genève entre les rebelles syriens et le régime de Bachar el-Assad, Le Pakistan, la Lituanie ou le Vietnam sont devenus les cibles privilégiées par les fonds en action à la recherche de rendement élevé. Enfin beaucoup d’entre eux ont une monnaie indexée sur le dollar. C’est la raison pour laquelle les centres financiers s’essayent à la finance dite des marchés-frontières dans le jargon de la finance.

La frontière zonale

A l’opposé de la frontière de type européenne et romaine, la frontière zonale renvoyant à la notion de zonalité correspond le mieux au terme turnerien de « frontier » désignant « la frange mouvante où se forge la nouvelle société. ». La zonalité en fait correspond le mieux á la logique du marché, puisque dans cette conception la frontière n’a pas de contenu précis, c’est un horizon spatial en perpétuel reconfiguration, lieu mouvant de naissance et de mutation de la nouvelle société américaine et occidentale. La frontière zonale se différencie alors de la forme linéaire de la frontière (qui peuvent se calquer sur les frontières naturelles ou bien résulter d’un tracé artificiel comme certaines frontières dites historiques) correspondant aux notion de « border » ou « boundary », limite séparant deux états souverains, dont le trace produit des modes d’exclusion définissant l’intérieur/l’extérieur, le dedans/le dehors etc. rendant possible le basculement immédiat d’un espace à un autre. La nouvelle frontière s’inscrit donc dans un processus global de déterritorialisation et dans le contexte du TTIP dans un processus d’extra-territorialisation et d’extra-judiciairisation. En ce sens, loin d’avoir renoncé á la dynamique géopolitique de la frontière, les Etats Unis consacrent le marché global en projet politique, économique, culturel, sociétal totale. La frontière-marché est éminemment réticulaire, et s’imbrique étroitement aux réseaux financiers techniques alors que les États sont « conviés » sous la menace de la discipline monétariste (consensus de Washington, FMI, WTO ) à mettre en œuvre toutes les modalités nécessaires et sans entraves aux circulations et flux spécifiques  du marché, indispensables à la domination de l’oligarchie financière globale. Le processus de relativisation et de désouverainisation de l’État, issu de la multiplication des interactions à l’échelle mondiale des réseaux financiers et économiques techniques transforment le « fait territorial » en simples « limites gestionnaires ».

Conclusion

La frontière classique cède la place á la frontière gestionnaire sous l’effet des politiques de privatisations et les constructions supra étatiques, qui prennent leur place dans des systèmes de gouvernance mondial, apparaissent ainsi comme des réponses à la nouvelle donne mondiale. Les Etats ou l’appareil étatique sont relégués aux fonctions de maintenance sécuritaires et la sous-traitance sur le modèle néolibéral, marchand de la gestion de l’espace sociétal qui peut être sous le coup des inégalités sociales en proie á une territorialité du repli que produit l’hétéronomie sociale, sous certains aspects rappelle une gestion ségrégationniste du territoire (ghettoïsation et phénomène des banlieues).

Cette nouvelle conception de la frontière-marché qui vante les mérites du cosmopolitisme, du métissage généralisé, de la suppression des frontières, constituerait l’aboutissement de cette longue marche obsessionnelle mondialiste visant á unifier le monde par un marché unique rédempteur, traduction de vieux songe messianique américain de paix universelle et d’humanité unifiée.

Par Jure Georges Vujic
18/01/2016

Les intertitres : ils sont de la rédaction

http://www.polemia.com/le-marche-la-nouvelle-frontiere-americaine/

La privatisation est la stratégie atlantiste pour attaquer la Russie


Paul Craig Roberts et Michael HudsonPar Paul Craig Roberts et Michael Hudson – Le 8 février 2016 – Source thesaker.is

Il y a deux ans, des dirigeants russes ont discuté de plans visant à privatiser un groupe d’entreprises nationales dont le producteur de pétrole Rosneft, la banque VTB, Aeroflot et la compagnie des chemins de fer russes. L’objectif déclaré était de rationaliser la gestion de ces sociétés ainsi que de persuader les oligarques de commencer à rapatrier les capitaux qu’ils font fuir depuis deux décennies et de les réinvestir dans l’économie russe. Une participation étrangère était recherchée dans les cas où le transfert de technologie et les techniques de gestion de l’Occident seraient susceptibles d’aider l’économie.

Mais les perspectives économiques russes se sont détériorées lorsque les États-Unis ont poussé les gouvernements occidentaux à imposer des sanctions économiques à la Russie et que les prix du pétrole ont chuté. Cela a rendu l’économie russe moins attirante pour les investisseurs étrangers. La vente de ces sociétés se fera donc à des prix beaucoup plus bas aujourd’hui qu’ils l’auraient probablement été en 2014.

Entre-temps, la hausse combinée du déficit du budget intérieur et du déficit de la balance des paiements a donné des munitions aux partisans des privatisations pour que l’on procède aux ventes. La faille dans leur logique est leur hypothèse néolibérale voulant que la Russie ne peut tout simplement pas monétiser son déficit, qu’elle doit pour survivre vendre davantage d’actifs importants. Nous mettons en garde la Russie de ne pas être si naïve en acceptant cette thèse néolibérale dangereuse. Les privatisations n’aideront pas à réindustrialiser l’économie russe, mais aggraveront sa transformation en une économie rentière dont les bénéfices sont retirés au profit de propriétaires étrangers.

Il est vrai que le 1er février dernier, le président Poutine a posé un certain nombre de conditions à ces privatisations pour éviter une répétition de la braderie désastreuse de l’ère Eltsine. Cette fois, les actifs ne seraient pas vendus à des prix cassés, mais refléteraient leur véritable valeur potentielle. Les sociétés vendues seraient toujours sous l’autorité de la Russie et non pas exploitées par des propriétaires de l’extérieur. Les étrangers ont été invités à participer, mais les entreprises resteraient assujetties à la législation et à la réglementation russes, y compris aux restrictions les obligeant à maintenir leur capital en Russie.

Les sociétés qui seront privatisées ne peuvent pas non plus être achetées en recourant au crédit bancaire interne auprès de banques de l’État. Le but est d’obtenir de l’argent liquide avec ces rachats, qui proviendraient idéalement des avoirs en devises étrangères détenus par les oligarques à Londres et ailleurs.

Poutine a sagement exclu la vente de la plus grande banque russe, Sperbank, qui détient une bonne partie des comptes d’épargne des habitants du pays. L’activité bancaire doit évidemment rester pour l’essentiel un service public de par sa capacité à créer du crédit, l’argent étant un monopole naturel à caractère intrinsèquement public.

Malgré ces mesures protectionnistes ajoutées par le président Poutine, il y a des raisons sérieuses allant à l’encontre des privatisations récemment annoncées. Ces raisons vont au-delà du fait que les ventes se feraient dans des conditions de récession économique résultant des sanctions occidentales et de la chute des prix du pétrole.

L’excuse citée par les dirigeants russes pour vendre ces sociétés à ce moment-ci est la nécessité de financer le déficit du budget intérieur. Cette excuse montre que la Russie ne s’est toujours pas remise du mythe occidentalo-atlantiste désastreux selon lequel la Russie doit dépendre des banques et des porteurs d’obligations de l’étranger  pour créer de l’argent, comme si la Banque centrale de Russie ne pouvait pas le faire elle-même par la monétisation du déficit budgétaire.

La monétisation des déficits budgétaires est précisément ce qu’a pratiqué le gouvernement des États-Unis et ce que les banques centrales occidentales font depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La monétisation de la dette est une pratique courante en Occident. Les gouvernements peuvent aider à relancer l’économie en imprimant de l’argent au lieu d’endetter des pays auprès de créanciers privés, qui sapent les fonds du secteur public au moyen des paiements d’intérêts qui leur sont dus.

Il n’y a aucune raison valable de lever des fonds auprès de banques privées pour fournir de l’argent au gouvernement lorsqu’une banque centrale peut en créer autant sans avoir à payer d’intérêts sur les prêts. Sauf que les économistes russes ont été imprégnés de la croyance occidentale que seules les banques commerciales peuvent créer de l’argent et que les gouvernements doivent vendre des obligations portant intérêt dans le but de lever des fonds. La croyance erronée voulant que seules les banques privées devraient créer de l’argent en faisant des prêts entraîne le gouvernement russe sur la même voie que celle qui a conduit la zone euro dans une économie sans issue. En privatisant la création du crédit, l’Europe a fait passer la planification économique des mains des gouvernements démocratiquement élus au secteur bancaire.

Il n’y a pas de raison que la Russie accepte cette philosophie économique pro-rentière qui saigne un pays de ses revenus publics. Les néolibéraux n’en font pas l’apologie pour aider la Russie, mais pour la mettre à genoux.

Fondamentalement, ces Russes alliés avec l’Occident – les intégrationnistes atlantistes – qui veulent que la Russie sacrifie sa souveraineté à l’intégration à l’empire occidental, utilisent l’économie néolibérale pour prendre Poutine au piège et briser le contrôle de la Russie sur sa propre économie, que Poutine a rétabli après les années Eltsine, lorsque la Russie a été pillée par des intérêts étrangers.

Malgré un certain succès dans la réduction du pouvoir que les oligarques ont acquis dans le sillage des privatisations d’Eltsine, le gouvernement russe se doit de maintenir des entreprises nationales à titre de puissances économiques qui font contrepoids. La raison pour laquelle les gouvernements exploitent des chemins de fer et d’autres infrastructures de base, c’est pour réduire le coût de la vie et des activités commerciales. Par contre, les propriétaires privés cherchent à faire monter les prix autant qu’ils le peuvent. C’est ce qu’on appelle l’extraction de rente. Les propriétaires privés mettent en place des péages qui font augmenter le coût des services liés aux infrastructures privatisées. C’est le contraire de ce que les économistes classiques entendaient par marché libre.

On parle d’un accord qui aurait été passé avec les oligarques. Ceux-ci vont acquérir des entreprises d’État avec l’argent tiré des précédentes privatisations qu’ils ont placé à l’étranger, puis réaliseront un autre coup du siècle lorsque l’économie russe aura récupéré suffisamment pour leur permettre de faire de nouveaux gains excessifs.

Le problème, c’est que plus le pouvoir économique passe du contrôle public au contrôle privé, moins le gouvernement peut faire contrepoids aux intérêts privés. De ce point de vue, aucune privatisation ne devrait être autorisée à l’heure actuelle.

Les étrangers devraient encore moins être autorisés à devenir propriétaires d’actifs nationaux russes. Dans le but de recevoir un paiement ponctuel en devises étrangères, le gouvernement russe se tournera alors vers des flux de revenus futurs auprès d’étrangers qui pourraient provenir, et proviendront, de la Russie. Ce rapatriement des dividendes interviendra même si la gestion et le contrôle restent géographiquement en Russie.

Vendre des biens publics en échange d’un paiement ponctuel, c’est ce qu’a fait la ville de Chicago lorsqu’elle a vendu 75 ans de source de revenus provenant de ses parcmètres en échange d’un seul paiement. L’administration municipale de Chicago a ainsi reçu de l’argent pour un an en renonçant à 75 ans de revenus. En sacrifiant ses recettes publiques, elle a permis à la richesse immobilière et aux fortunes privées de ne pas être taxées, et aux banques d’investissement de Wall Street de gagner une fortune.

Ce cadeau a également suscité un tollé public. Les nouveaux acheteurs ont augmenté sensiblement les frais de stationnement dans les rues et ont porté plainte contre l’administration municipale de Chicago pour dommages lorsque la ville a fermé les rues lors de défilés publics ou les jours fériés, interférant ainsi avec l’activité commerciale des rentiers liée à leurs parcmètres. Au lieu d’aider Chicago, cela a contribué à pousser la ville vers la faillite. Il n’y a pas de quoi s’étonner que les atlantistes souhaitent voir la Russie subir le même sort.

Recourir aux privatisations pour résoudre un problème budgétaire à court terme crée un problème à long terme. Les bénéfices des entreprises russes sortiront du pays, diminuant ainsi le taux de change du rouble. Si les bénéfices sont payés en roubles, ceux-ci peuvent être déversés sur le marché des changes étrangers et échangés contre des dollars. Cela déprimera le taux de change du rouble et augmentera la valeur de change du dollar. En fait, en permettant à des étrangers d’acquérir des biens nationaux russes, on les aide à spéculer contre le rouble.

Bien sûr, les nouveaux propriétaires russes de biens privatisés pourraient eux aussi transférer leurs profits à l’étranger. Mais au moins le gouvernement russe réalise que les propriétaires qui relèvent de la compétence de la Russie sont plus faciles à réglementer que les propriétaires capables de contrôler des sociétés depuis l’étranger et de garder leur fonds de roulement à Londres ou dans d’autres centres bancaires à l’étranger (tous soumis à l’influence diplomatique des États-Unis et aux sanctions de la Nouvelle guerre froide).

À la base des discussions sur les privatisations, on devrait aborder la question de la nature de l’argent et de la raison pour laquelle il devrait être créé par les banques privées plutôt que par les banques centrales. Le gouvernement russe devrait financer son déficit budgétaire en ayant une banque centrale qui crée l’argent nécessaire, exactement comme le font les États-Unis et le Royaume-Uni. Il n’est pas nécessaire que le gouvernement russe fasse cadeau de ses recettes futures à perpétuité dans le seul but d’éponger le déficit d’une seule année. C’est la porte ouverte à l’appauvrissement et à la perte de l’indépendance économique politique.

La mondialisation a été inventée comme un instrument de l’Empire américain. La Russie devrait se protéger de la mondialisation, non s’y ouvrir. La privatisation est le moyen de saper la souveraineté économique et d’accroître les profits en augmentant les prix.

Comme les ONG financées par l’Occident en Russie sont une cinquième colonne agissant contre les intérêts nationaux de la Russie, les économistes néolibéraux russes le sont aussi, qu’ils le réalisent ou non. La Russie ne sera pas à l’abri des manipulations occidentales tant et aussi longtemps que son économie ne sera pas fermée aux tentatives de la remodeler dans l’intérêt de Washington et non dans son propre intérêt.

L’article original a été publié sur le site de Paul Craig Roberts

http://lesakerfrancophone.fr/la-privatisation-est-la-strategie-atlantiste-pour-attaquer-la-russie

EN BANDE SON 

8 réponses »

  1. Dans cet esprit, je vous suggère de lire ce qu’écrit F. Roddier (un astronome et physicien à la retraite) sur « la thermodynamique des systèmes ouverts » et la récente formalisation de la 3ème loi de la thermodynamique de maximisation, par la Nature, du flux d’énergie les traversant. C’est passionnant, voire fascinant.

    Cela explique les évolutions des super-amas de galaxies à la chimie, la vie, Darwin (modernisé), l’homme et ses sociétés … et l’économie et ses crises dans une vision dépassant celle des économistes qui ne correspond qu’au cas peu intéressant des systèmes fermés ou celui du modèle quasi linéaire de dissipation de chaleur par conduction alors qu’au-delà d’un certain seuil critique (un certain niveau d’activité économique) la nature passe en mode non-linéaire (convection, chaos) pour pouvoir dissiper plus efficacement l’énergie.

    Tout se passe comme si le système dominant, le libéralisme financiarisé, la pensée unique, l’empire comme on voudra l’appeler avait atteint ses limites, il doit se recomposer s’il lui en reste le temps et les ressources ou disparaître au profit d’autres système plus petits mais plus agiles (un nouveau monde multipolaire) qui entreront en concurrence et devront évoluer jusqu’à trouver le prochain système le plus efficace. Passage d’une évolution ‘Z’ à celle en ‘r’ des biologistes. Ces transitions s’effectuent de façon imprévisible et brutale par des « cascades » énergétiques (crises économiques, cyclones ou avalanches).

    p.ex. http://www.francois-roddier.fr/?p=376 mais je vous conseille de lire dans l’ordre ses courts billets faciles à lire. Vous pouvez aussi chercher ses conférences par « vidéo Roddier économie »

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    • Jim Rickards
      ‏@JamesGRickards
      .@llJOSEPHXll @FamRodriguezYap Media are in elite bubble and last to see reality. They missed the Trump phenomenon. They’ll miss #Brexit too

      je constate:
      l’avant derniere vague de baisse a eu lieu avec la victoire de trump et le score de bernie
      la dernière: le lendemain ou il est monté à >40%

      l’etat profond US à l’instar de la commision européenne est en train de crever de l’intérieur.

      J'aime

      • Donald J. TrumpCompte certifié
        ‏@realDonaldTrump
        It is so important to audit The Federal Reserve, and yet Ted Cruz missed the vote on the bill that would allow this to be done.
        RETWEETS
        5 462
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        12:37 – 22 févr. 2016

        ron paul for poutus!

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      • difficile d’etre plus clair!
        il va les buter « jusque dans les chiottes »

        je soutiens que ses scores peuvent avoir un impact considerable sur le SP500
        si jamais il était élu par exemple:
        murdoch peut fermer boutique
        aapl goog vont peut être payer des taxes=> -50% du cours de bourse?
        quid de tesla? (ebe negatif sans les subventions)
        quid des biotechs?

        J'aime

  2. … »visant á unifier le monde par un marché unique rédempteur, traduction de vieux songe messianique américain de paix universelle et d’humanité unifiée. »

    ce n’est pas américain mais communiste!
    et surtout c’est la suppression de la saine concurrence entre les pouvoirs.

    Par ailleurs, ses gens ne savent pas gérer des pays. Ils ne savent faire que grossir, croissance absortion au lieu d’une saine croissance organique dans le cadre d’une concurrence libérale entre les pays. Cela s’appelle un CARTEL et ce sont des communistes

    J'aime

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