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Géopolitique Friction – Neocons : Voyage dans les poudrières / Mossoul, Al Bab & Alep….

Voyage dans la poudrière : Mossoul

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25 Octobre 2016 , Rédigé par Observatus geopoliticus Chronique du Grand Jeu

Syrak-nord est en ébullition. Alep, Al Bab, Mossoul : si éclate une guerre régionale (voire plus…), c’est de l’une de ces trois villes qu’elle partira.

Penchons-nous aujourd’hui sur Mossoul. Depuis une semaine, la presstituée n’en a que pour cette bataille, suivie à la seconde près. Ce ne sont que communiqués victorieux, louanges au Tout-Puissant suzerain US et autres joyeusetés. Le but est évidemment de dresser le parallèle avec l’abominable ours des neiges qui tue bébés, vieillards et poissons rouges à Alep. Voyez, nous ne tuons pas de civils, nous sommes propres, nous, Môsieur ! Heu oui… sauf que la bataille de Mossoul n’a pas commencé…

Les opérations se bornent pour l’instant aux campagnes environnantes, à une dizaine de kilomètres de la ville. Pas un coup de feu, pas une bombe n’a été entendu à Mossoul même.

Sa libération prendra du temps – d’autant que Daech emploie la même tactique que Saddam en 1991 et allume les puits de pétrole – et causera force dommages collatéraux, comme à Alep, comme dans toutes les guerres. Nous verrons alors si la volaille médiatique et les chancelleries occidentales pousseront des cris d’orfraie sur les « crimes de guerre »…

Cependant, la situation n’est pas tout à fait identique. Il ne reste « plus que » quelques dizaines de milliers de civils à Alep, dont une partie est acquise aux djihadistes d’Al Qaeda ou d’Ahrar al-Cham, notamment les familles des combattants. Si les barbus ne se sont pas gênés pour tirer ces derniers jours sur les civils, fonctionnaires ou groupes rebelles dissidents qui souhaitaient quitter la ville en empruntant les corridors mis en place par Moscou, ils n’ont pas l’ensemble de la population contre eux. Mossoul, par contre, compte encore plus d’un million d’habitants, d’une population relativement hétérogène dont on ne connaît pas le degré de fidélité à l’Etat Islamique.

D’après des témoignages directs recueillis par votre serviteur, beaucoup considèrent les petits hommes en noir comme une force d’occupation et attendent la libération avec impatience. Mais dans quelle proportion ? Il y a quelques jours, une révolte a éclaté dans la ville même. Si elle a été vite réprimée, d’autres peuvent se déclarer et le califat est obligé de déléguer une fraction non négligeable de ses forces à la surveillance des rues.

Passons maintenant à la partie vraiment intéressante, les grandes manœuvres géopolitiques pour préparer l’après-Mossoul. Car si tout le monde s’accorde sur un point – l’élimination de Daech – quelle foire d’empoigne du côté de la coalition hétéroclite. Et encore, « hétéroclite » est un euphémisme. Jugez plutôt : armée irakienne, peshmergas kurdes, Iraniens, Américains, milices chiites, bataillon turc… N’en jetez plus !

Evidemment, tout cela ne se fait pas sans heurts et Ankara parle même, non sans exagérations, d’étincelle pouvant déclencher la Troisième Guerre Mondiale, rien que ça. Ce que les Turcs ne disent pas, c’est qu’ils sont eux-mêmes au cœur du cyclone et en grande partie responsables de cette situation…

La crise remonte à décembre dernier et nous étions les premiers à en parler :

La planète s’est réveillée sur l’étonnante information (évidemment passée sous silence dans les médias de l’OTAN) de l’incursion d’un bataillon turc et de deux douzaines de tanks en Irak du nord, dans la région autonome du Kurdistan, pour… former les combattants kurdes qui luttent contre Daech ! Un coup d’oeil au calendrier me rassure : nous ne sommes pas le 1er avril. Que viennent donc faire vraiment ces soldats turcs dans la région de Mossul ?

En fait, l’histoire n’est pas si aberrante qu’elle en a l’air. Il faut d’abord rappeler que le Kurdistan irakien est très polarisé entre deux tendances irréconciliables : d’un côté le PUK de Talabani, pro-PKK, pro-YPG, sans compromissions avec Daech ; de l’autre, le PDK de Barzani, pas en mauvais termes avec Ankara voire, fut un temps pas si lointain (2014), avec l’EI.

L’accord a été signé le 4 novembre durant la visite du ministre turc des Affaires étrangères à Erbil où règne Barzani ; il prévoyait l’établissement d’une base turque permanente dans la région de Mossul, témoin de combats entre les Peshmergas kurdes et Daech. Tiens, tiens, c’est précisément là que passe le pipeline Kirkuk-Ceyhan…

Bagdad n’a visiblement guère apprécié l’arrivée des tanks turcs et l’a fait savoir assez vertement. Le premier ministre Abadi a pris Erdogan au mot : « La présence non autorisée de troupes turques dans la région de Mossul est une atteinte à notre souveraineté ». Sultan, sultan, tu disais quoi après l’incident du Sukhoi ? Le parlement irakien a renchéri, appelant carrément à bombarder la colonne turque ! Aux dernières nouvelles, celle-ci a fait demi-tour et est rentrée chez elle. Bien tenté mais encore un plan qui tombe à l’eau, comme tout ce qu’entreprend Ankara ces temps-ci…

En ce qui concerne la fin du billet, nous n’avions qu’à moitié raison. Le bataillon turc a fait mine de quitter les lieux, est revenu… le tout dans des conditions assez obscures. Et au final, il est toujours là.

Ce qui, dans le contexte de la bataille de Mossoul qui s’annonce, provoque un échange verbal assez savoureux entre Bagdad et Ankara – la palme revenant au sultan déjanté qui, non content de s’inviter chez son voisin, a osé répliquer au premier ministre irakien de « rester à sa place ». Les chiites sont évidemment furieux, la rue manifeste, les milices reprennent leurs menaces et Bagdad parle de dérapage vers une guerre régionale. Les Turcs en rajoutent et menacent de faire dans le nord de l’Irak ce qu’ils ont fait dans le nord de la Syrie (nous y reviendrons une autre fois, car ça chauffe aussi à Al Bab).

Si, pour Erdogan, le facteur stratégique est évidemment central (couper la base arrière du PKK et contrôler le pipeline Kirkuk-Ceyhan), s’y ajoutent des considérations historiques (« Mossoul est historiquement turque » a-t-il déclamé) et surtout religieuses. Cela fait un certain déjà que le führerinho néo-ottoman d’Ankara se voit comme le nouveau protecteur du monde sunnite, quitte à irriter la maison des Seoud, et il craint par dessus tout le « nettoyage » des sunnites par les milices chiites une fois la reconquête de Mossoul achevée.

Tout cela créé un maelstrom inextricable au milieu duquel les Américains tentent de se dépatouiller. Ash Carter, le supremo du Pentagone, a dû prendre en catastrophe l’avion, sans bien savoir ce qu’il dirait. Le 21 octobre à Ankara : Oui, vous participerez à la libération de Mossoul. Le lendemain : En fait, peut-être pas… Quant à l’anguille Barzani, qui dans sa longue carrière a mangé à pratiquement tous les râteliers (Saddam, Iraniens, Américains, Turcs, Daech), il a retourné une énième fois sa veste : « Il doit y avoir un moyen de réconcilier Ankara et Bagdad à propos de la présence des soldats turcs. Nous ne pensons pas qu’une force puisse participer à la bataille sans le consentement de Bagdad« . Pas mal pour celui qui a invité l’année dernière ces mêmes Turcs à créer leur base sans l’accord du gouvernement irakien…

Les Kurdes justement. Barzani, toujours lui, s’est brusquement réveillé et a annoncé sans rire qu’il était temps de reprendre Mossul à l’EI. On se demande ce qu’il faisait depuis deux ans… Bon connaisseur de la région, Patrice Franceschi l’expliquait il y a peu :

Depuis qu’il est autonome, le Kurdistan irakien est divisé en deux. Au Nord, c’est le clan de Massoud Barzani, au Sud, celui de Jalal Talabani. Au Nord, Barzani, qui a le pétrole, est dans les mains des Turcs. Ils font des pressions colossales sur lui. Quand il n’obéit pas, les Turcs referment le robinet et il n’y a plus d’argent. Barzani ferme donc la frontière avec le Kurdistan syrien et ne soutient d’aucune manière le Rojava [Kurdistan autonome syrien, ndlr]. Au Sud, et c’est par là qu’on peut passer, le clan de Jalal Talabani, leader de l’Union Patriotique du Kurdistan (UPK), est moins dans les mains des Turcs. Il soutient les gens du Rojava syrien et parvient à les alimenter. Ça fait un peu d’oxygène qui passe. Mais c’est très peu ! Les Turcs font des pressions colossales que même les Américains n’arrivent pas à lever réellement pour que les Kurdes d’Irak ne soutiennent pas ceux de Syrie, pour les asphyxier.

Je les connais bien pour aller depuis de longues années au Kurdistan irakien et je suis très déçu de leur part. Les «barzanistes» jouent le jeu de la Turquie et, de surcroît, ne font absolument pas ce qu’il faut contre l’ennemi commun qu’est l’Etat islamique. Je suis aussi souvent du côté irakien près Mossoul et franchement les Kurdes irakiens ne se battent pas.

C’est ce qu’on avait dit en 2014, qu’ils avaient déguerpi et qu’ils n’avaient pas soutenu les Yazidis et les Chrétiens qui fuyaient Daech quand ils n’étaient pas massacrés par les djihadistes…

Ce sont les YPG syriens et le PKK turc qui ont sauvé les Chrétiens et les Yazidis, pas les peshmergas irakiens ! Les articles de presse sur les peshmergas de Barzani qui combattent les djihadistes sont à mourir de rire. Une poignée de soldats du Califat isolés dans des masures parviennent à tenir en respect un bataillon entier de peshmergas pendant une journée. Alors évidemment qu’à la fin de la journée, ces malheureux djihadistes sont morts! L’inverse serait inquiétant. Je connais bien les Peshmergas irakiens, ils ont pris vingt kilos en vingt ans de confort.

Les peshmergas de Barzani font la Une des médias parce que tout est organisé sur le terrain pour les médias. Ils ont des «fixeurs» pour accompagner les journalistes qu’il suffit de payer 500 dollars la journée. Mais sur le terrain, c’est de la rigolade : en deux ans face à Mossoul, ils n’ont pas avancé d’un mètre. Alors, oui, il serait temps qu’ils s’y mettent un petit peu ! Les Américains leur ont fourni des blindés, des Humvee (blindés légers de l’Armée américaine, ndlr.) et quantité d’armements. A l’inverse, en deux ans, les YPG en Syrie ont conquis un territoire qui est grand comme trois fois le Liban et ce contre une armée djihadiste infiniment plus puissante, à la fois en nombre d’hommes et en matériel.

Le lecteur ne sera pas surpris, nous avons plusieurs fois abordé la question. Notons au passage la pique à l’indécrottable boussole qui indique le Sud, le jamais fatigué BHL qui s’est encore planté du tout au tout avec son film Peshmergas, ode aux combattants immobiles de Barzani…

Et aujourd’hui, coup de tonnerre : les Kurdes creusent des tranchées sur le tracé de leur future frontière provinciale et annoncent qu’ils n’avanceront plus. La bataille de Mossoul se fera sans eux. Décidément, les « gros ventres » décrits par Franceschi se sont contentés du minimum syndical. Coup d’intox pour faire monter les enchères, accord secret préalable avec Bagdad, décision unilatérale ? A suivre… Relevons au passage que la polémique base turque dont nous avons parlé plus haut se trouve en territoire kurde, à quelques kilomètres de ces tranchées.

Irakiens, Turcs, Kurdes… la fiesta ne serait pas complète sans les Iraniens et les Américains. Et l’on apprend que l’Arsène Lupin du Moyen-Orient, le redouté chef des Gardiens de la Révolution, Qassem Someimani est présent sur le terrain pour coordonner les milices chiites. Milices qui, par la voix de l’exalté Moqtada Sadr, avaient d’ailleurs appelé à attaquer les troupes américaines, on s’en souvient. Soleimani est la bête noire de la CIA, le commandant de l’ombre responsable de la mort de dizaines de soldats US pendant l’occupation de l’Irak, le faiseur de rois de Bagdad. On le crédite de tout et peut-être d’un peu trop d’ailleurs, mais une chose est sûre : c’est l’un des hommes les plus importants du Moyen-Orient. Le voir aujourd’hui se balader non loin des forces spéciales états-uniennes ne manque décidément pas de sel…

Et puisqu’on parle de Téhéran, une dernière information pour compliquer encore la donne si c’était possible. Le Ministère des Affaires étrangères iranien, solidaire avec Bagdad, critique sans ambages la présence militaire turque et la violation de la souveraineté irakienne qui en découle.

Résumons : Irakiens vs Turcs ; Iraniens vs Turcs ; Iraniens vs Américains ; milices chiites vs gouvernement irakien (nous n’en avons pas parlé mais il existe des bisbilles entre eux) ; milices chiites vs Américains ; Kurdes barzanistes qui trahissent tout le monde… Vous avez dit « coalition » ?

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2016/10/course-a-alep-al-bab-mossoul.html

Voyage dans la poudrière (II) : Al Bab & Alep

27 Octobre 2016 , Rédigé par Observatus geopoliticus

Deuxième partie de notre promenade volcanique. Mais avant de quitter l’Irak, revenons sur un dernier aspect de la bataille de Mossoul, qui n’est pas le moins important et que l’on pourrait résumer par cette question toute shakespearienne : porte ou pas porte de sortie ?

Selon un certain nombre d’observateurs, l’empire ayant vu son plan A (Assad doit partir) tomber complètement à l’eau et assistant impuissant à la reconquête d’Alep par les loyalistes, il active un plan B à minima : laisser une porte ouverte à l’ouest à Daech pour qu’un flot de djihadistes fuyant Mossoul s’engouffrent en Syrie et y renforcent le sunnistan. Une source anonyme russe confirme (ça vaut ce que ça vaut).

C’est également indirectement corroboré par le comportement d’une partie des combattants de la coalition, ce qui met une nouvelle fois en lumière l’invraisemblable bric-à-brac de celle-ci. Peut-être soupçonneux des intentions américaines et fermement décidées à éviter des difficultés supplémentaires à leur allié Assad, les milices chiites irakiennes annoncent qu’elles vont coupertoute retraite possible aux petits hommes en noir du califat. De fait, certaines se dirigent déjà vers Tal Afar, prenant à revers Mossoul et isolant la ville. Si les Américains pensaient utiliser la grande bataille du nord de l’Irak pour mettre Damas en difficulté, leurs « alliés » au sein de la coalition sont en train de court-circuiter le stratagème…

De Mossoul et son inextricable panier de crabes, suivons maintenant la course du soleil vers l’ouest et dirigeons-nous vers les deux autres Sarajevo des temps modernes, susceptibles de déclencher une conflagration au moins régionale et peut-être plus si affinités : Alep et Al Bab. Si la première est une vénérable cité de la plus haute antiquité, la seconde est un trou perdu sans intérêt qui n’a jamais été aussi fameuse qu’à l’heure actuelle. Distantes d’une trentaine de kilomètres, elles sont le témoin d’une lutte féroce qui dépasse largement ce qui n’est pour l’instant qu’une guerre des mots et des postures dans le nord irakien. Ici, quatre parties se font la guerre…

D’abord, une carte (n°2) pour comprendre :

Carte n°2

En noir, l’Etat Islamique. En jaune, les YPG kurdes et leurs alliés arabes au sein des SDF. En vert, l’ASL « modérée » soutenue par la Turquie au nord (opération Bouclier de l’Euphrate ; laissons pour l’instant de côté ceux qui se trouvent à l’ouest d’Alep et qu’Ankara semble avoir plus ou moins abandonnés). En rouge, l’armée syrienne et ses alliés.

On le voit, tous les chemins mènent à Al Bab. C’est une véritable course poursuite entre les Kurdes d’Efrin et l’ASL sultanisée, qui suivent des routes parallèles (flèches jaune et verte) et n’hésitent pas à se faire des crocs-en-jambe au passage. L’objectif stratégique kurde est de faire la jonction entre leur partie occidentale (Efrin) et leur partie orientale (région de Manbij, conquise de haute lutte contre Daech et dont ils ne sont finalement pas partis) pour établir leur rêvé Rojava. Le but des Turcs est de les en empêcher à tout prix. Le tout sur fond de reflux daéchique.

Notons que ce conflit était dans les tuyaux depuis longtemps et nous parlions déjà de ce fameux corridor Azaz-Jarablous en décembre dernier. A l’époque, il s’agissait pour Ankara de garder une fenêtre ouverte pour l’approvisionnement de l’EI tout en bloquant bien évidemment la réunion des territoires kurdes. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts… L’EI et la Turquie se sont brouillés tandis que les Kurdes ont passé l’Euphrate (ligne rouge fixée par Ankara) et pris Manbij, obligeant Erdogan à passer en catastrophe au plan B : remplacer son ancien allié daéchique par l’ASL, toujours dans le but de créer une zone tampon et entraver la constitution du Rojava.

Notons, chose étrange, que les Kurdes orientaux (ceux de Manbij justement) ne bougent pas. Il faut sans doute y voir là un pacte kurdo-américain. Sous intense pression de Washington, le PYD chapeautant les YPG avait en effet promis de quitter Manbij mais les unités combattantes avaient refusé de s’exécuter et étaient restées sur place, à la grande fureur du sultan. Embarrassés et ballotés entre leur deux alliés, les Américains ont sans doute fait promettre aux Kurdes orientaux de ne pas aller plus loin, laissant leurs petits camarades d’Efrin se débrouiller seuls.

Nous en sommes là et les combats font rage (quelques exemples ici, ici ou encore ici) entre l’ASL et les YPG depuis une semaine, spécialement dans le saillant (cercle rouge sur la carte), point de départ de la course vers Al Bab. Jamais à court de contradictions, les Américains voient à nouveau deux de leurs alliés s’entretuer mais, ô ironie du sort, ils sont rejoints dans cette position inconfortable par… les Russes !

Car Moscou est tout aussi embêté que Washington. La réconciliation entre le Kremlin et le sultan est peut-être venue un poil trop tôt et Erdogan use toutes les ficelles disponibles pour tenter de rattraper partiellement le fiasco de sa politique syrienne. Nous avertissions il y a deux mois :

La Russie, elle, fait un dangereux triple grand écart : alliance avec Assad, alliance politique avec le PYD, rabibochage avec Erdogan.

Ces positions sont objectivement inconciliables et la marmite commence à déborder : un choix devra être fait dans ce billard à trois bandes. A moins d’un retournement de situation abracadabresque dont, il est vrai, Poutine a le secret, une, peut-être deux parties devront être sacrifiées. Bien malin qui peut deviner ce qui se passe en ce moment dans la tête de Vladimirovitch et, d’après les informations qui parviennent à nous autres humbles Béotiens, les signaux paraissent très contradictoires. C’est parti, ne vous perdez pas en route…

  • Assad et les Turcs

Il semblait qu’un grand marchandage ait eu lieu entre Damas et Ankara sur le dos des Kurdes. C’était la position de votre serviteur et c’est toujours celle d’observateurs avertis tel que Frédéric Pichon :

L’été 2016 a véritablement rebattu les cartes au Nord de la Syrie. Il semble que la timide réconciliation entre Ankara et Moscou se soit faite sur le dos des Kurdes syriens, et que cela a fait les affaires de Damas. Le problème des Kurdes du PYD, c’est qu’ils ont multiplié tour à tour les alliances de circonstance: avec les Américains, les Russes, les Syriens ce qui les a fait passer pour des partenaires non fiables. À présent, la Turquie les vise tout particulièrement car elle a toujours considéré que le problème kurde était prioritaire pour elle: même si Ankara semble s’être convertie tardivement à la lutte anti-Daech, les Turcs ne considèrent pas autrement le PYD que comme une organisation terroriste. Et Damas n’ira pas à leur secours car cela fait partie aussi du «contrat» avec Erdogan qui de son côté a fermé sa frontière.

Soit. Mais comment expliquer alors, fait nouveau, le ton très menaçant du gouvernement syrien ? Après les bombardements aériens turcs sur les Kurdes, Damas (et Moscou derrière ?) a sèchement averti que tout avion turc serait désormais purement et simplement abattu et que les troupes turques seraient considérées comme des « forces d’invasion« . Lavrov n’est pas non plus resté muet, mettant en garde Ankara que toute nouvelle incursion aérienne « rencontrerait une résistance », sans préciser s’il s’agirait des systèmes anti-aériens russes ou syriens.

Un semblant de calme était revenu hier, l’ASL sultanisée cessant ses attaques contre les YPG « pour des raisons internationales ». Cette formulation naïvement honnête est amusante même si on ne sait pas qui de Washington ou de Moscou a fait pression sur Ankara. Cela n’a en tout pas empêché les Kurdes de continuer leur mouvement d’enveloppement, coupant pratiquement la route d’Al Bab aux rebelles pro-turcs.

On constate que les chemins parallèles devant mener les deux ennemis à Al Bab ont brusquement bifurqué à 90° pour se faire face, sous le regard amusé de Daech qui n’en demandait pas tant. Les YPG semblent en plein bourre, ayant repris plusieurs villages à l’ASL pourtant soutenue par l’armée turque. Et aujourd’hui, les rebelles ont affirmé avoir été bombardés par des avions syriens et/ou russes soutenant l’avancée kurde ! On retrouve également cette accusation sur ce site pro-rebelle(cartes globalement justes et bien faites mais infos généralement très biaisées) et, fait rare depuis le vrai-faux putsch de juillet, elle est relayée par la presse turque.

Ainsi, sous couvert que ce ne soit pas une intox des djihadistes modérés, Moscou et Damas voleraient au secours des Kurdes, Poutine mettant un stop aux ambitions dévorantes d’Erdogan. Peut-être… Le sultan s’est cru obligé de préciser aujourd’hui que le but de l’incursion turque était Manbij, pas Alep. Encore heureux ! La bande de territoire kurde d’une quinzaine de kilomètres est tout ce qui sépare les chars turcs de l’armée syrienne, évitant à Moscou un choix très difficile et sans doute une nouvelle rupture avec Ankara. Une petite aide aérienne pour calmer les ardeurs turco-ASL n’est donc pas impossible, avant que l’irréparable ne se produise et qu’une bataille rangée éclate entre la Russie et l’un des membres les plus importants de l’OTAN, entraînant la région et peut-être plus dans la catastrophe.

A moins que… Byzantinisme moyen-oriental oblige, d’autres signes contradictoires viennent encore compliquer la donne. Des rumeurs faisaient état, il y a dix jours, d’une possible et prochaine rencontre entre de hauts responsables turcs et Assad à Damas. Officiel cette fois : le 4+1 et Ankara coopèrent et échangent des renseignements. Comment comprendre cette information alors que l’Irak et la Turquie sont au bord de la rupture et que les avions syro-russes bombardent peut-être les rebelles cornaqués par Ankara ? Décidément, tout cela est très très confus. Churchill avait coutume de dire de la Russie qu’elle était un rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme. Il avait juste oublié le Moyen-Orient…

  • Assad et les Kurdes

Le casse-tête n’est pas fini ! On vient de le voir, Damas éructe contre l’invasion turque et soutient peut-être / sûrement / assurément (barrez la mention inutile) les YPG. Sauf que le gouvernement syrien refuse résolument toute idée de fédération kurde. C’est une vieille idée russe que nous avions évoquée il y a plusieurs mois :

Les Kurdes ont pris Poutine au mot hier et annoncé aujourd’hui même la création d’une région fédérale sur tous les territoires qu’ils contrôlent (en jaune sur la carte), c’est-à-dire la majeure partie de la frontière syro-turque mis à part le couloir de plus en plus étroit encore tenu par Daech [celui-là même que l’ASL sultanisée tente d’occuper actuellement, ndlr]

Cette décision unilatérale des Kurdes syriens, soutenue en sous-main par Moscou, est somme toute logique puisqu’ils ont été une nouvelle fois exclus des négociations de Genève par les Américains sous l’intense pression d’Ankara. Ces pourparlers servent d’ailleurs plus à sauver la face occidentale (merci Poutine) et, pour les Russes, à saucissonner la rébellion qu’à régler réellement le conflit syrien : des quatre principales forces sur le terrain – régime d’Assad, YPG kurdes, Al Qaeda et Etat Islamique – trois ne sont pas concernées ! Absurde…

Ainsi, le PYD (qui rappelons-le est le parti kurde chapeautant les YPG combattantes) a décidé de proclamer la région fédérale « Rojava-Nord de la Syrie » en précisant toutefois bien, sans doute à la demande de Moscou, que la nouvelle entité reste sous l’autorité de Damas. Ce faisant, il provoque la fureur de toutes les composantes du conflit.

Erdogan est à nouveau sur les charbons ardents, qui voit son cauchemar se réaliser : la création d’un Kurdistan autonome à sa frontière, future base-arrière de la rébellion du PKK. Et le sultan ne peut rien y faire : les S400 russes restent en Syrie. Les Saoudiens sont tout aussi excédés : Rojava sera un obstacle définitif à toute possibilité future d’un couloir sunnite entre l’Irak chiite et la Syrie alaouite en direction de la Turquie.

Les Américains, pris par surprise, refusent également de reconnaître la constitution d’une région unifiée et autonome kurde, arguant sans rire (et avec une invraisemblable hypocrisie) du danger de « démantèlement de la Syrie ». On ne les avait pas connus aussi soucieux de l’intégrité territoriale syrienne quand ils supportaient l’établissement d’une principauté salafiste dans la partie orientale du pays. Toujours est-il que cette « trahison » américaine risque de rester longtemps dans les mémoires kurdes…

Ironie du sort, Assad et son opposition sont, pour une fois, eux aussi sur la même longueur d’onde et refusent absolument de reconnaître la nouvelle région fédérale.

Ayant de la suite dans les idées, Moscou a envoyé une délégation il y a un mois afin d’en discuter les modalités avec le gouvernement et des représentants kurdes, dont Salih Gedo qui explique que « les Russes avaient un document prêt qui était en notre faveur. Ils voulaient instaurer le fédéralisme en Syrie et protéger les droits des Kurdes ». Ce que Damas a refusé, arguant du danger d’une division du pays avec, pour une fois, la pleine approbation du sultan de son lointain palais d’Ankara…

  • Au fait, et Al Bab ?

Dans ces conditions, cher lecteurs, difficile de dire qui prendra Al Bab, avec l’aide de qui et quelles en seront les conséquences. Mais une dernière possibilité existe : l’armée syrienne elle-même ! C’est la flèche rose en pointillé sur la carte n°2. Après tout, c’est encore elle la plus proche de la ville et d’importants renforts sont arrivés dernièrement, dont les fameux Faucons du désert, force d’élite reconnue mais qui avait essuyé une terrible déconvenue lors de l’attaque de Taqbah en juin contre Daech. Officiellement, tout ce joli monde est destiné à Alep, où ça chauffe, mais une petite pointe ni vu ni connu vers Al Bab n’est pas impossible. Nos petits faucons pourraient ainsi prendre une revanche sur leur Némésis

Alep justement.

Alors que les loyalistes resserrent toujours plus leur étreinte autour la partie barbue de la ville, notamment au nord, une grande offensive djihadiste venant de l’ouest (ça ne s’invente pas !) est annoncée depuis plusieurs jours afin de rompre le siège. On parle même de 12 000 hommes, ce qui n’est pas rien mais représente un pari extrêmement risqué pour l’avenir de la rébellion : que cette opération tourne au fiasco et les réserves seront très entamées, facilitant la future reconquête loyaliste d’Idlib (dernière province de la Syrie utile échappant au gouvernement). Bref, un sacré quitte ou double. Les renforts de Damas évoqués plus haut seront donc peut-être totalement alloués à la défense d’Alep et il n’est pas sûr de voir la petite excursion en direction d’Al Bab…

Prenant les devants, le Hezbollah et l’armée syrienne ont attaqué préventivement, mettant la main sur plusieurs points stratégiques sur la route qui sera empruntée par les modérément modérés, au prix parfois d’acrobaties et de combats dignes des temps héroïques :

Pendant ce temps, les voies de ravitaillement des assaillants sont arrosés par les Sukhois. Et puisqu’on en parle… La grande affaire de la MSN a été, ces derniers jours, le passage de la terrible et abominable flottille russe à destination de la Syrie. Tremblez jeunes gens, l’ours rôde et va vous croquer tout cru.

Les délires ont succédé aux délires, la palme revenant incontestablement aux Britanniques qui ont, ne rigolez pas, « surveillé chaque centimètre du passage des navires ». Comme si les Russes, dans un grand remake de la Bataille d’Angleterre, allaient bombarder Londres !

Dans cet océan de démence collective, évidemment organisée, quelques voix raisonnables tout de même, comme cet éditorial du Spectator (en contradiction avec la une du magazine) ou cet article ironique de The Independent. Cela n’empêche pas l’OTAN de faire pression sur l’Espagne pour empêcher la flottille russe d’y faire relâche. Sans surprise, Madrid a succombé et annulé la permission préalablement accordée.

Au-delà de ces bisbilles dignes de la cour d’école, qu’en est-il donc de ce corps expéditionnaire aéronaval ? Une bonne analyse technique est donnée ici (on passera l’habituelle ouverture sur l’empire anglo-sioniste – l’auteur n’ayant visiblement pas saisi le changement tectonique en cours au Moyen-Orient -, le reste est intéressant). Suffisant pour résister, le cas échéant, à une attaque en règle des Américains sur la Syrie ? Sans doute pas. Pour faire suffisamment peur et donner à réfléchir à deux fois avant d’entreprendre une telle folie ? Sans doute. Avertissement sans frais à Washington voire, si les choses dérapent vers Al Bab, au sultan. L’ours est prêt, il ne reculera pas.

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