Espagne

Cet obscur objet du désir : La Catalogne-objet

La Catalogne-objet

par Fernand Le Pic Antipresse Dimanche 8 Octobre 2017

Le 1er octobre, 42 % des Catalans inscrits ont donc voté pour leur indépendance inconstitutionnelle à plus de 90 %. Une majorité stalinienne faite d’une minorité réelle. Qu’à cela ne tienne, le droit à l’autodétermination ne prévoit pas de quota, seulement l’existence d’un «peuple», déterminé à se gouverner lui-même, sans ingérence extérieure. Mais quel peuple? L’imprécision du concept trahit la facture récente du libellé. C’était dans les années soixante, du temps où l’on demandait à l’ONU d’organiser la décolonisation. Mais on n’oubliait pas de rappeler que l’intégrité territoriale primait sur le sécessionnisme. Puis vinrent les années OTAN. Avec la création du premier État éprouvette du Kosovo, on démontrait scientifiquement que l’insémination artificielle fonctionnait aussi pour les sujets de droit international. La Russie, plus traditionnelle dans sa conception du lignage, préféra toutefois rapatrier sa fille Crimée, de peur justifiée qu’on l’enrôlât comme mère porteuse. Vision rétrograde et punissable de sanctions, comme on le sait.

Et voici que la Catalogne exige à présent le divorce et que l’État espagnol le lui refuse. Tentative d’éclaircissement, entre un citoyen d’Opinion et un militant associatif:

«Mais Madrid n’a pas le droit! Le divorce c’est légal maintenant en Espagne, non?

— Non pas celui-là. Pas encore.

— Mais le Kosovo alors?

— Ah non, vous faites erreur, le Kosovo, c’était une répudiation unilatérale autorisée par la sharia sous tutelle de l’OTAN.

— Mais c’est pire qu’un divorce!

— Pas dans le contexte.

— Ah bon?

— Oui, les milices armées de l’UÇK étaient des victimes d’un régime sanguinaire.

— Ah ça change tout alors. Les Catalans aussi?

— Oui, ils sont victimes de discrimination fiscale, ce qui est une nouvelle forme de racisme.

— Comme les Rohingyas?

— Exactement, dès que vous êtes discriminé, vous êtes victime. C’est facile. D’ailleurs vous avez noté les extrêmes violences policières en Catalogne. Il y a tout de même eu trois victimes sérieuses, dont un mort par infarctus. C’est le retour du franquisme.

— Est-ce un génocide?

— Presque! Et nous attendons d’un moment à l’autre une déclaration officielle du Secrétariat aux droits de l’homme en ce sens. En tout cas, toutes nos ONG se mobilisent sur tous les réseaux sociaux pour éviter le bain de sang. Maintenant excusez-moi, j’ai une autre cause à soutenir ce soir et je dois aller récupérer les fonds nécessaires à cette fin.

— Auprès de qui?

— Ça, je ne peux pas vous le dire, il faut juste aller sur notre site. Vous pourrez y trouver plein d’infos très bien faites et libres de droits, ainsi que des objets promotionnels. Le paiement par Bitcoin est autorisé.»

De nos jours, on se plaint d’un deux poids deux mesures, lorsqu’il s’agit ici de soutenir la sécession du Kosovo et de s’opposer au droit à l’autodétermination des Criméens. Ni la légalité interne, ni le droit international ne sont plus les paramètres objectifs sanctionnant un événement aussi grave qu’une sécession, une migration invasive, un coup d’État en Technicolor ou encore un processus de subversion religieuse gradualiste.

Ce qui compte dans l’analyse politique actuelle, c’est le taux de concentration de la victimisation, tel qu’il est arrêté et diffusé par le consensus normatif des médias. Cet indice représente la force motrice du couple «victimants-victimaires», lequel annule et remplace l’antique relation démocratique «mandants-mandataires» [1]. Plus cet indice de victimisation est noté haut par le victimant (les médias, les ONG, les «gouvernances»), plus le «victimaire» est souverain. «Victimicité fait loi» pourrait-on dire sans trop se tromper.

Si l’on veut adapter les cartes ou les plans-reliefs de campagne à cette nouvelle réalité, il est donc aujourd’hui nécessaire d’y délimiter les réserves territoriales de victimisation, certifiées médiatiquement, et de pouvoir y tracer les couloirs de migration les reliant les uns aux autres. C’est ce que certains appellent l’«Open society».

Tant pis si la victimisation n’est pas un fait en soi mais seulement une attitude psychologique. Tant pis si elle ne témoigne généralement que d’une fatale insatisfaction refoulée, doublée d’une carence affective infantile. La légitimité géopolitique moderne ne repose plus sur des «gloires communes» (Renan). Elle se fonde politiquement sur l’assouvissement d’un désir d’appropriation, et économiquement sur la compensation réparatrice de toutes frustrations. Ce que nous dit le traitement médiatique et politique différencié de la Catalogne, du Kosovo, de la Crimée ou autre, c’est que la clause de «peuple souverain» est abrogée. On lui préfère définitivement les objets du désir inassovi.

NOTE
  1. L’usage du néologisme «victimaire» permet notamment de ne pas confondre les acteurs de ce transfert de souveraineté avec de vraies victimes objectives de crimes réels, qui n’intéressent plus personne.

EN BANDE SON : 

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