Art de la guerre monétaire et économique

Comment Taine et Bernanos expliquent Macron Par Nicolas Bonnal

Comment Taine et Bernanos expliquent Macron

On se plaint de Macron. Alors un peu d’histoire…

Le dix-neuvième siècle comme siècle de la lucidité française ? Voici Taine qui écrit dans ses Carnets de voyage (chapitre Reims) :

« Le trait dominant de la province, telle que notre constitution la fait, c’est que l’homme n’y a pas de quoi s’occuper. Il se débat d’abord, puis s’alanguit. C’est la vie latente des animaux hibernants. »

Après il généralise sur la vie de l’élite provinciale, et sa généralisation n’est pas sans nous rappeler le « quiet désespoir » dont avait parlé notre Thoreau :

« La France est et restera une démocratie agitée par les écrivains et gouvernée par des fonctionnaires. L’influence des hommes intelligents y est viagère et à fleur de peau, parce que la grande propriété manque. — Les propriétaires ruraux n’ont pas d’autre emploi que d’administrer leurs biens. Quelques-uns ont pour débouché la société de Saint-Vincent de Paul ; d’autres prêtent les livres de la bibliothèque populaire et visitent les écoles. Mais ils n’agissent pas ; la vraie initiative manque. Ils sèchent sur pied, deviennent moroses, se plaignent que le gouvernement les éteint. Rien à faire, ni action, ni association. Impossible d’innover en religion, de rien commencer en politique. Il a fallu l’autorisation gouvernementale pour établir la société de Saint-Vincent de Paul, qui est purement charitable, avec cette seule condition que les membres seront catholiques pratiquants. »

C’est que vide de la vie ordinaire est là déjà :

« L’effet de la province est d’atténuer l’individu, de dépenser ses facultés en petites manies et en petits emplois : pour les femmes, faire la cuisine, soigner le ménage, le potager, empêcher que rien ne se perde, s’arranger un jardin, exceller à fabriquer des fleurs artificielles, des crucifix, des boîtes, se visiter et bavarder comme une roue qui tourne, aller à l’église, dire le chapelet ; pour les hommes, aller au café, au cercle, dîner longuement. Il s’agit de tuer le temps. On est par profession juge de paix, joueur de bilboquet, pêcheur à la ligne, etc. — On se donne comme devoir de gérer son bien, d’économiser ; on devient l’esclave de sa maison, de son jardin. On s’accorde comme plaisir de jouer aux dominos, d’aller boire un verre de bière au café. »

Taine règle son compte à la religion catholique deux-cents ans avant ce pape et la messe à la télé :

« La puissance de la religion ici consiste en ce qu’elle est une occupation, une mécanique régulière qui tue les heures, comme la puissance du clergé consiste en ce qu’il est un corps de fonctionnaires. — Le mysticisme est pour quelques âmes malades et choisies, une sur trente tout au plus. »

C’est pour le curé de campagne de Bernanos.

Ce bon libertarien ajoute :

« L’état de la France ressemble à l’état de siège ; à chaque instant la liberté de l’individu est sacrifiée à l’État. »

Certains ont reproché au peuple des cathos-bobos et retraités de se jeter dans les bras de Macron. Mais voici comment selon Taine on se jetait, par peur du terrorisme alors socialiste, dans les bras du prince-président :

« Tout dépend, dans un État, du degré et de l’espèce d’impression que la somme des individus reçoit d’un événement donné. Avec l’excitabilité, les inquiétudes soupçonneuses, les prévisions lointaines, la logique immédiate des Français, le gouvernement absorbant et compressif devient nécessaire. — Voyez la terreur produite par le socialisme en 1851 ; ils se sont jetés entre les bras du Président. »

J’en reviens toujours au journal de Flaubert qui écrit à la même époque :

« 89 a démoli la royauté et la noblesse, 48 la bourgeoisie et 51 le peuple.

Il n’y a plus rien, qu’une tourbe canaille et imbécile. Nous sommes tous enfoncés au même niveau dans une médiocrité commune. L’égalité sociale a passé dans l’esprit. On fait des livres pour tout le monde, de l’art pour tout le monde, de la science pour tout le monde, comme on construit des chemins de fer et des chauffoirs publics. L’humanité a la rage de l’abaissement moral, et je lui en veux de ce que je fais partie d’elle. »

Et comme on évoquait Bernanos après Thoreau, on ajoutera ces lignes définitives :

« Ma paroisse est dévorée par l’ennui, voilà le mot. Comme tant d’autres paroisses ! L’ennui les dévore sous nos yeux et nous n’y pouvons rien. Quelque jour peut-être la contagion nous gagnera, nous découvrirons en nous ce cancer. On peut vivre très longtemps avec ça.

L’idée m’est venue hier sur la route. »

Et son curé de campagne :

« Je me disais donc que le monde est dévoré par l’ennui. Naturellement, il faut un peu réfléchir pour se rendre compte, ça ne se saisit pas tout de suite. C’est une espèce de poussière.

Vous allez et venez sans la voir, vous la respirez, vous la mangez, vous la buvez, et elle est si fine, si ténue qu’elle ne craque même pas sous la dent.

Mais que vous vous arrêtiez une seconde, la voilà qui recouvre votre visage, vos mains. Vous devez vous agiter sans cesse pour secouer cette pluie de cendres. Alors, le monde s’agite beaucoup.

On dira peut-être que le monde est depuis longtemps familiarisé avec l’ennui, que l’ennui est la véritable condition de l’homme. Possible que la semence en fût répandue partout et qu’elle germât çà et là, sur un terrain favorable. Mais je me demande si les hommes ont jamais connu cette contagion de l’ennui, cette lèpre ? Un désespoir avorté, une forme turpide du désespoir, qui est sans doute comme la fermentation d’un christianisme décomposé. » 

Il est vrai que c’était avant mai 68 et Eurodisney, avant BFM et Brégançon !

NICOLAS BONNAL

Sources

  • Nicolas Bonnal – Le choc Macron ; Chroniques sur la Fin de l’Histoire (Amazon.fr, Kindle et broché)
  • Georges Bernanos – Journal d’un curé de campagne (ebooksgratuits.com)
  • Gustave Flaubert – Correspondance 2e série (1850-1854), ebookslib.com
  • Hippolyte Taine – Carnets de voyage (notes sur la province), Paris, Hachette, 1897 (sur Wikisource)

EN BANDE SON :

1 réponse »

  1. Macron est le produit d’un système, et son serviteur.
    Il a été fabriqué et vendu aux français par les médias appartenant aux financiers, afin de réaliser un programme servant les intérêts de ces mêmes financiers.
    Ces derniers ont jugé qu’ils pouvaient désormais se passer des politiques : Fillon en a fait les frais…
    L’ élection de Macron est un cas d’école qui montre les limites de la démocratie.

    J'aime

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