Essentialisme

Céline, Nietzsche et le retour du paganisme

Céline, Nietzsche et le retour du paganisme

Par NICOLAS BONNAL Le 26 Septembre 2019

On va rapprocher deux génies, à l’heure où leur catholicisme romain s’effondre.

Païen le plus fou de notre littérature, païen déclaré même, Céline règle ses comptes (ou plutôt ses contes) au christianisme dans ces lignes des Beaux Draps :

« Propagée aux races viriles, aux races aryennes détestées, la religion de “Pierre et Paul” fit admirablement son œuvre, elle décatit en mendigots, en sous-hommes dès le berceau, les peuples soumis, les hordes enivrées de littérature christianique, lancées éperdues imbéciles, à la conquête du Saint Suaire, des hosties magiques, délaissant à jamais leurs Dieux, leurs religions exaltantes, leurs Dieux de sang, leurs Dieux de race. »

La catastrophe chrétienne suppose une confiscation spirituelle sans doute irréparable :

« Ainsi la triste vérité, l’aryen n’a jamais su aimer, aduler que le dieu des autres, jamais eu de religion propre, de religion blanche.

Ce qu’il adore, son cœur, sa foi, lui furent fournis de toutes pièces par ses pires ennemis.

Il est bien normal qu’il en crève, le contraire serait le miracle. »

Il ne faut pas jeter l’eau du bain avec le bébé. On pourra relire pour compléter la révolte contre le monde moderne de Julius Evola, quand notre grand auteur précise que ce qui était chrétien dans le christianisme n’était pas traditionnel et que ce qui était traditionnel n’était pas chrétien. Ferdinand le sent confusément :

« Ô bonheur de qui l’admire, l’écoute et se tait ! ne ternit la joie si fragile de se montrer riante à vous, fantastique et frêle comme l’enfance, éternelle, féerique au coeur… C’est la précieuse magie qui monte du sol et des choses et des hommes qui sont nés de là…

Venez ici… Venez là… écoutez ci… »

Le paganisme suppose un lien sacré, une célébration du monde par les danses, les vers, les musiques. La danse obsède Céline autant que son épouse finalement – dont il célébrait les origines arabes (une arabe de Poitiers !) et quelque part castagnettes :

« Il faudrait rapprendre à danser. La France est demeurée heureuse jusqu’au rigodon. On dansera jamais en usine, on chantera plus jamais non plus. Si on chante plus on trépasse, on cesse de faire des enfants, on s’enferme au cinéma pour oublier qu’on existe, on se met en caveau d’illusions, tout noir, qu’est déjà de la mort, avec des fantômes plein l’écran, on est déjà bien sages crounis, ratatinés dans les fauteuils, on achète son petit permis avant de pénétrer, son permis de renoncer à tout, à la porte, décédés sournois, de s’avachir en fosse commune, capitonnée, féerique, moite. »

Comme Sorel, grand auteur méconnu du siècle de Louis XIV, Céline relie ce christianisme triste et studieux avec nos satanées études. Et il tord le cou à son éducation qui chasse la magie :

« On se désintéresse du goût, de l’enthousiasme, de la passion, des seules choses utiles dans la vie… On apprend rien à l’école que des sottises raisonnantes, anémiantes, médiocrisantes, l’air de tourner con râbacheur. Regardez les petits enfants, les premières années… ils sont tout charme, tout poésie, tout espiègle guilleretterie… À partir de dix, douze ans, finie la magie de primesaut ! mués louches sournois butés cancers, petits drôles plus approchables, assommants, pervers grimaciers, garçons et filles, ragoteux, crispés, stupides, comme papa maman. Une faillite ! Presque déjà parfait vieillard à l’âge de douze ans ! Une culbute des étoiles en nos décombres et nos fanges !

Un désastre de féerie. »

Dernier titre de Céline, la féérie pour une autre fois ; sans oublier le rigodon, qui célèbre la danse perdue de nos ancêtres. Un peu de la Fontaine au passage notre génie choyé par Taine, saccagé par l’école. Fables et légendes…

« Mais je vois l’homme d’autant plus inquiet qu’il a perdu le goût des fables, du fabuleux, des Légendes, inquiet à hurler, qu’il adule, vénère le précis, le prosaïque, le chronomètre, le pondérable. Ça va pas avec sa nature. Il devient, il reste aussi con. Il se fabrique même une âme chimique avec de l’alcool à toutes doses, pour réagir contre l’angoisse, se réchauffer les aciers, se duper au monotone, il se délabre, cafouille, s’étiole, rote, on l’emporte, on l’incarcère, on le radoube, on rambine vitesse, il revient, tout est à recommencer… »

Couper la chanson, casser la musique de Bali et de la vie, objet de notre éducation moderne – destruction du paganisme.

« Tout ça c’est de la vaste escroquerie pour bluffer le bonhomme, l’appauvrir, le dégoûter de son âme, de sa petite chanson, qu’il aye honte, lui couper son plaisir de rêve, l’ensorceler de manigances, dans le genre Mesmer, le tripoter, le conditionner trépied de machine, qu’il renonce à son coeur, à ses goûts, muet d’usine, moment de fabrication, la seule bête au monde qu’ose plus du tout sauter de joie, à son caprice, d’une patte sur l’autre, d’une espièglerie qui lui passe, d’un petit rythme de son espèce, d’une fredaine des ondes.

Comment que le nègre va gagner ! Qu’il va venir abolir tout ça ! toute cette forcènerie sinistre ! lui l’Anti-machine en personne ! qui déglingue tout ! raccommode rien ! l’Anti-Raison force de la nature ! Il l’aura beau pour trépigner toute cette valetaille abrutie, ces chiens rampants sous châssis !… »

Céline fait le lien entre les animaux et nous, entre leurs célébrations et les nôtres en voie de disparition :

« Tous les animaux sont artistes, ils ont leurs heures d’agrément, leurs phases de lubies, leurs périodes de rigodon, faridon, les pires bestioles biscornues, les moins engageantes du règne, les plus mal embouchés vautours, les tarentules si répugnantes, tout ça danse ! s’agite ! rigole ! le moment venu !

Les lézards aveugles, les morpions, les crotales furieux de venin, ils ont leurs moments spontanés, d’improvisation, d’enchantement, pourquoi on serait nous les pires sacs, les plus emmerdés de l’Univers ?

On parle toujours des têtards, ils se marrent bien eux, ils frétillent, ils sont heureux toute la journée. C’est nous qu’on est les pires brimés, les calamiteux de l’aventure.

À quoi tout ça tient ? à l’école, aux programmes. »

Privilégier la libre expression païenne !

« Le Salut par les Beaux-Arts !

Au lieu d’apprendre les participes et tant que ça de géométrie et de physique pas amusante, y a qu’à bouleverser les notions, donner la prime à la musique, aux chants en choeur, à la peinture, à la composition surtout, aux trouvailles des danses personnelles, aux rigodons particuliers, tout ce qui donne parfum à la vie, guilleretterie jolie, porte l’esprit à fleurir, enjolive nos heures, nos tristesses, nous assure un peu de bonheur, d’enthousiasme, de chaleur qui nous élève, nous fait traverser l’existence, en somme sur un nuage. »

Peut-être que le programme de Céline a fait un peu mouche finalement. Atelier de création, atelier de musique ? Quelle horreur ! Il avait prévu pourtant ailleurs cette crétinisation par la culture si bien décrite par son presque disciple Alain Paucard :

« Il faut réapprendre à créer, à deviner humblement, passionnément, aux sources du corps, aux accords plastiques, aux arts éléments, les secrets de danse et musique, la catalyse de toute grâce, de toute joie et la tendresse aux animaux, aux tout petits, aux insectes, à tout ce qui trébuche, vacille, s’affaire, échoue, dégringole, trimbale, rebondit, recommence de touffes en brin d’herbe et de brin d’herbe en azur, tout autour de notre aventure, si précaire, si mal disposée… »

Le paganisme c’est cette volonté de vivre différemment son rapport à son corps et à la réalité. On pense à Thoreau et à son refus des actualités :

« Que pense de nous la coccinelle ?… Voilà qui est intéressant ! Point du tout ce que pense Roosevelt, ou l’archevêque de Durham…

Que le corps reprenne goût de vivre, retrouve son plaisir, son rythme, sa verve déchue, les enchantements de son essor… L’esprit suivra bien !… »

L’art du futur réconciliera race et patrie :

« L’art n’est que Race et Patrie ! Voici le roc où construire ! Roc et nuages en vérité, paysage d’âme.

Que trouvons-nous en ce pays, des Flandres au Béarn ?… Chansonniers et peintres, contrées de légère musique, sans insister… peut-être une fraîcheur de danse, un chatoiement de gaîté au bord des palettes, et d’esprit en tout ceci, preste de verve et badinant… et puis doux et mélancolique… Je veux bien !… Tout est merveille et m’enchante et chante qui m’élève du sol !… de véritable nature des hommes qui sont nés de là… C’est le choix d’une fleur au jardin, nulle n’est méprisable… entre toutes nulle n’est vilaine, toutes ont leur parfum… Point de mines mijaurées ! »

Dans les beaux draps le message se fait lyrique, il occupe vingt bonnes pages ce mouvement de résurrection du paganisme en république :

« Tout est sacré de ces miracles… les plus infimes accents… trois vers, deux notes, un soupir…

De cy l’on peut tout recréer ! les hommes, leurs races, et leur ferveur… Panser leurs blessures, repartir vers des temps nouveaux. Il faut retourner à l’école, ne plus la quitter de vingt ans. Je voudrais que tous les maîtres fussent avant tout des artistes, non artistes-cuistres à formules, abrutisseurs d’un genre nouveau, mais gens au cours du merveilleux, de l’art d’échauffer la vie, non la refroidir, de choyer les enthousiasmes, non les raplatir, l’enthousiasme le “Dieu en nous”, aux désirs de la Beauté devancer couleurs et harpes, hommes à recueillir les féeries qui prennent source à l’enfance.

Si la France doit reprendre l’âme, cette âme jaillira de l’école. L’âme revenue, naîtra Légende, tout naturellement ».

On se rapproche de Nietzsche et de Zarathoustra. Zarathoustra :

Mais, dites-moi, mes frères, que peut faire l’enfant que le lion ne pouvait faire ? Pourquoi faut-il que le lion ravisseur devienne enfant ?

L’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation.

Céline :

« Bien sûr il faudra tout l’effort ! Ne point labeur ménager !

Tant de scrupules et mille soucis ! d’application merveilleuse, une fièvre, une ferveur, peu ordinaire de nos jours.

Mais l’enfance n’est point chiche du divin entrain dès qu’elle approche des féeries.

L’école doit devenir magique ou disparaître, bagne figé.

L’enfance est magique. »

On s’arrête là…

EN BANDE SON :

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