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Chirac Jacques

Chirac Jacques

« Je vous surprendrai par ma démagogie. »
Jacques Chirac
Cité par Antoine Guiral dans Libération du 21 avril 2005.

Par Michel Onfray Le 1er Octobre 2019

Jacques Chirac fut tellement dévoué au général de Gaulle que, dans les années cinquante, aux sorties de métro, il vendait L’Humanité et militait pour ce que les staliniens appelaient alors la « paix » et qui n’était en fait qu’une invitation à laisser proliférer librement la politique impérialiste marxiste-léniniste sur toute la planète.

Jacques Chirac fut tellement proche du peuple et des gens, tellement simple, qu’il épouse Bernadette Chodron de Courcel le 17 mars 1956. Il vivra soixante-trois années avec elle en ne cessant de la vouvoyer. Ils achèteront en mars 1969 un château à Bity en Corrèze. Le château sera classé monument historique par le gouvernement Couve de Murville dans lequel il siégeait, ce qui lui permettra de le restaurer avec de l’argent public. Une subvention de la Mairie de Paris a permis d’acheter une parcelle jouxtant le château afin d’y implanter un centre de vacances pour personnes âgées. Ce centre n’a toujours pas vu le jour.

Jacques Chirac fut tellement un affidé du Général que, dans les années 60, il a longuement réfléchi afin de savoir si, oui ou non, il soutiendrait l’OAS qui militait pour l’Algérie française contre la politique menée par de Gaulle.

Jacques Chirac fut tellement compagnon des gaullistes qu’il a préféré détruire en plein vol la candidature du gaulliste historique Chaban-Delmas aux présidentielles de 1974 afin de soutenir la candidature d’un anti-gaulliste notoire, Giscard d’Estaing, dont le « oui mais » prononcé peu de temps avant le référendum initié par le Général en 1969, a causé la chute et le départ de Charles de Gaulle. L’un et l’autre préparaient ainsi leur entrée dans le camp des présidentiables.

Jacques Chirac fut tellement aux côtés des homme du 18 juin qu’il devient, le 27 mai 1974, le premier ministre dudit Giscard d’Estaing dont le projet politique libéral, européiste et américanophile triomphe depuis lors – avec une parenthèse socialiste entre mai 1981 et mars 1983. Chirac accéléra ce projet pendant ses deux mandats de président de la République.

Jacques Chirac fut tellement animé par la raison gaullienne qu’en vertu de l’intérêt général et du bien public qui anime l’esprit de la Constitution, il affirme le 6 juin 1976 « qu’un homme politique ne démissionne pas », avant de démissionner dans la foulée – une information rendue publique quelques jours plus tard  le 25 août 1976. Au président Valéry Giscard d’Estaing, il avait dit qu’il quitterait la politique en même temps que Matignon pour ouvrir une galerie d’art…

Jacques Chirac fut tellement dans le lignage de l’homme de l’Appel du 18 juin qu’en regard de la théorie de la souveraineté nationale du Général, il se fend d’un Appel de Cochin le 6 décembre 1978 fustigeant l’Europe libérale voulue par la Communauté économique européenne avant de voter « oui » à Maastricht le 20 septembre 1992, autrement dit de soutenir l’exact contraire. Pour quelles raisons? Il savait qu’un opposant à l’Europe maastrichtienne brûlait ses chances d’être élu président de la République – l’argent étant du coté des marchés, donc des maastrichtiens.

Jacques Chirac fut tellement dans l’ombre de la croix de Lorraine que, le 3 février 1981, il annonce sa candidature aux élections présidentielles contre l’avis des gaullistes historiques alors que l’un d’entre eux, Michel Debré, est déjà candidat. Pasqua, Juppé et Sarkozy le soutiennent. En coulisses, il manoeuvre pour faire élire Mitterrand en escomptant que le candidat socialiste, une fois élu, sera vite éjecté du pouvoir à cause de son incompétence et qu’il pourra ainsi tenter sa chance rapidement et en bonne position. L’incompétent est resté quatorze ans au pouvoir; et l’augure démenti autant de temps à attendre.

Jacques Chirac fut tellement gaulliste social que, dans la perspective des présidentielles à venir, alors que Mitterrand s’est converti au libéralisme en 1983, il prend un cap libéral plus radical encore qui fait les riches heures de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher. Il se rend aux Etats-Unis, rencontre Reagan, et affiche un atlantisme outrancier. Il participe au lancement d’un parti libéral avec Reagan et Thatcher. Il remporte un franc succès aux législatives.

Jacques Chirac fut tellement opposé à l’extrême-droite anti-gaulliste, qu’il légitime et justifie l’accord  passé entre son parti et le Front national de Jean-Marie Le Pen pour emporter la municipale partielle de Dreux en mars 1983. Il estimait alors que ceux qui, à gauche, font des alliances avec le PCF pro-soviétique n’ont pas de leçons à donner au parti… gaulliste!

Jacques Chirac fut tellement gaulliste que, le 20 mars 1983, il accepte de devenir le premier ministre de Mitterrand, installant au sommet de l’Etat une « dyarchie » dont le Général avait pourtant dit lors de sa conférence de presse de 1964 qu’elle était absolument impensable. Il inaugure une cohabitation qui rend possible le viol de la Constitution par le président de la République qui, dans l’esprit du général de Gaulle, devait remettre son mandat  en jeu en démissionnant après avoir perdu ce genre de consultation électorale. La cohabitation viole l’esprit de la Constitution. Elle est un coup d’Etat institutionnel.

Jacques Chirac fut tellement gaulliste de gauche que, le 16 avril 1986,  sa politique comme Premier ministre s’avère ultra-libérale : suppression de l’Impôt sur la grande fortune créée par les socialistes, privatisations de entreprises publiques, flexibilité du marché du travail, au détriment des travailleurs et à l’avantage du patronat, bien sûr, facilités accordées en matière de licenciement. Cette brutalité contre les plus modestes s’accompagne de brutalités policières sous la férule du couple Pasqua et Pandraud qui tient le ministère de l’Intérieur – Malek Oussekine y perd la vie dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986 après les coups infligés par une brigade volante motorisée lors d’une manifestation.

Jacques Chirac fut tellement respectueux de ses fonctions officielles que, le 28 août 1986, il reçoit Madonna à l’Hôtel de Ville de Paris. Il fut dit que, lors d’un concert au parc de Sceaux en 1987, la chanteuse avait lancé sa petite culotte dans le public et que, singulièrement, elle était tombée sur les genoux du Premier ministre qui s’en était emparé.

Jacques Chirac fut tellement ami des peuples premiers et de leur art, qu’en guise de réponse aux demandes indépendantistes des Kanaks, le 5 mai 1988, il donne l’ordre de massacrer ceux des Néo-Calédoniens qui se trouvent dans la grotte d’Ouvéa pour avoir pris des militaires en otage après que ces derniers eurent attaché des Kanaks à des poteaux et qu’ils les eurent maltraités devant leurs parents. Il s’agissait alors pour Chirac, entre les deux tours de l’élection présidentielle, de montrer qu’il était un homme d’ordre sans états d’âme, capable de séduire certains électeurs radicaux du Front national. Bilan: des tirs d’arme à feu, mais aussi l’usage de lance-flammes, de grenades, le recours à des exécutions sommaires, pour un total de dix-neuf morts kanaks. Autre bilan: Mitterrand est réélu.

Jacques Chirac fut tellement antifasciste et opposé au FN que, lors de l’élection présidentielle de 1988, alors qu’il est opposé au second tour à François Mitterrand, il rencontre secrètement Jean-Marie Le Pen afin de négocier au mieux une alliance. Pasqua organise la rencontre. Le Pen avoue quatre rencontres dont une alors que Chirac était à Matignon, et ce dans son bureau. Chirac a toujours dit qu’il n’avait jamais rencontré Le Pen avant de dire, lorsque des témoins ont parlé (dont Pasqua) qu’on lui avait forcé la main, et de prétendre ne plus se rappeler le nombre de rencontres.

Jacques Chirac fut tellement écologiste que, vaincu par Mitterrand aux présidentielles de 1988, le maire de Paris affirme en 1989 que, bientôt, il se baignera dans les eaux de la Seine assainie par sa politique municipale. Faut-il préciser qu’il n’en sera plus jamais question? En même temps, il fait cause commune avec les anti-gaullistes de l’UDF pour aller aux européennes qu’il remporte.

Jacques Chirac fut tellement anti-lepéniste qu’après avoir opté pour le libéralisme sur le terrain économique il donne une orientation franchement à droite de sa vision de la société. Le 19 juin 1991, à Orléans, il parle « du bruit et de l’odeur » des immigrés, il défend quelques temps plus tard la suppression du droit du sol. Jean-Marie Le Pen n’est pas loin ni de ce libéralisme économique ni de cette intolérance sociétale.

Jacques Chirac fut tellement garant de la nation française qu’en 1990 il se disait « absolument hostile à une monnaie unique » mais qu’il a voté « oui » à Maastricht le 20 septembre de la même année bien que ce traité prévoie… la monnaie unique! Chirac opte pour Maastricht pour de basses raisons électoralistes de politique politicienne: à cette époque, un partisan du « non » gâche toutes ses chances de devenir président de la République. Avec ce traité, Chirac brade la souveraineté nationale française.

Jacques Chirac fut tellement social qu’à l’heure de la campagne présidentielle de mai 1995 il se souvient qu’il y avait une fibre sociale chez le Général, chantre de la participation et de l’association capital-travail. C’est pourquoi il effectue un virage à 180 degrés et se réfère à la « fracture sociale » – que sa politique maastrichtienne et libérale a aggravée…- qui devient la formule de sa campagne. Il est élu président de la République contre Jospin. Quelques mois plus tard, le 11 décembre 1995, il annonce à la télévision qu’au vu de l’état des finances, il renonce au pan social de ses engagements de campagne.

Jacques Chirac fut tellement écologiste et ami de la nature qu’à peine élu président de la République, il reprend les essais nucléaires dans le Pacifique le 13 juin 1995. Plus question ici des peuples premiers dont on dit qu’il les aime ou de leur art: six explosions atomiques ravagent les fonds sous-marins et polluent les atolls de la Polynésie française.

Jacques Chirac fut tellement gaullien qu’il pulvérise la doctrine gaullienne d’un Etat de Vichy conçu comme une parenthèse qui n’affecte en rien la République française qui, elle, était incarnée dans la personne du Général depuis son Appel du 18 juin 1940. Le 16 juillet 1995, à l’occasion de la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv’, Chirac président de la République confesse la responsabilité de « la France » dans la déportation des Juifs vers les camps de la mort.

Jacques Chirac fut tellement républicain que, le 22 février 1996, il annonce la disparation à venir du Service national qui était une école civique de brassage social et de construction du citoyen. En se professionnalisant, l’armée cesse d’être une affaire républicaine pour devenir une branche de l’industrie technologique française de l’armement. Trois mois plus tard, il n’y a plus de conscription.

Jacques Chirac fut tellement admiratif du général de Gaulle qu’ayant pris l’initiative de dissoudre l’Assemblée nationale le 1er juin 1997 pour des raisons de tactiques politiciennes – conforter son Premier ministre Alain Juppé mal en point dans les sondages et se débarrasser des balladuriens -, il perd les élections, mais n’en tire pas la conclusion gaullienne qu’il devrait démissionner et remettre son mandat en jeu: il viole une seconde fois la Constitution en décrétant, comme Mitterrand avant lui, une cohabitation qui va durer cinq ans. Le socialiste Lionel Jospin devient Premier ministre.

Jacques Chirac fut tellement animé par la pureté gaullienne que, le 21 septembre 2000, on découvre un vaste dispositif qui permettait à la mairie de Paris de distribuer des emplois fictifs à des militants de son parti et de récupérer des sommes d’argent liquide considérables qui permettaient aux Chirac de vivre en nabab avec des frais de bouche babyloniens. Ceux qui écrivent aujourd’hui la légende en disant qu’il en allait ainsi de tous les partis oublient que ni de Gaulle, ni Pompidou, ni Giscard n’ont eu à répondra à la justice de pareilles affaires.

Jacques Chirac fut tellement gaulliste que, le 24 septembre 2000, il supprime le septennat, un dispositif majeur dans l’esprit du Général, au profit du quinquennat. Il a derrière la tête qu’un quinquennat lui sera plus facilement redonné qu’un septennat. Il transforme ainsi le chef de l’Etat en Premier ministre, sinon en président du Conseil de la IV°, et rend impossible la différence entre le président qui préside et le gouvernement qui gouverne. Les législatives deviennent l’épicentre de la vie politique: d’une certaine manière, le régime redevient parlementaire.

Jacques Chirac fut tellement soucieux de réunir les Français que, le 21 avril 2002, se retrouvant face à Le Pen au second tour, il se fait évidemment réélire triomphalement au second le 5 mai 2002 avec un score de maréchal, 82,21%, avec un vote massif de tout le monde – sauf des électeurs de Le Pen et Mégret. Redevenu président, oubliant qui l’avait fait roi, il constitue un gouvernement totalement de droite.

Jacques Chirac fut tellement écologiste en défendant pendant des décennies la politique agricole productiviste à l’origine de la disparition de la biodiversité et de la pollution des sols et des sous-sols français, il fut tellement le compagnon de route de syndicats agricoles qui défendaient ces politiques polluantes, il le fut également tellement en activant les essais nucléaires français dans les eaux polynésiennes qu’il peut bien effet déclarer à Johannesburg le 2 septembre 2002 que « la maison brûle » et devenir ainsi un parangon d’écologie!

Jacques Chirac fut tellement non-aligné que, le 17 février 2003, en ne s’associant pas à la guerre américaine contre l’Irak, un pays et un dictateur avec lequel il entretenait des relations politiques et politiciennes intéressées, il devient un héros de l’histoire de France. De cette immense popularité planétaire ainsi obtenue dans les pays arabes il ne fit rien de positif! En préférant ne pas, comme dit Bartelby, Chirac semble avoir laissé dans l’Histoire la seule trace qui vaille pour beaucoup en quarante années de vie politique.

Jacques Chirac fut tellement gaulliste que, le 29 mai 2005, ayant perdu par référendum (54,67%) le projet de Constitution européenne qu’il soutenait, il est resté au pouvoir sans estimer que le référendum sur la régionalisation perdu par le Général en 1969 aurait pu lui servir de leçon. Ce que le peuple avait refusé par référendum, les socialistes et ses partisans, dont Sarkozy devenu président après lui, le lui imposeront avec le traité de Lisbonne le 13 décembre 2007.

Jacques Chirac fut un tel ami de l’Afrique noire que, le 20 juin 2006, il inaugure le musée des Arts premiers quai Branly. En 2016, pour ses quatre-vingt-ans, celui-ci devient le musée Jacques-Chirac. On ne sait si Jacques Foccart, l’homme de la Françafrique qui remplissait les valises de billets qui voyageaient entre le continent africain et les officines se réclamant du gaullisme mais aussi du mitterrandisme pendant des années, était présent  quand le ruban fut coupé. Une grande partie du musée est remplie d’œuvres pillées – Michel Leiris raconte tout ça dans L’Afrique fantôme.

Jacques Chirac fut tellement gaullien que, redevenu simple citoyen, il ne peut plus arguer de son immunité. Les affaires tombent alors les unes après les autres: le 21 novembre 2007, mise en examen pour détournement de fonds publics, puis, en décembre 2009, nouvelle mise en examen pour prise illégale d’intérêts. Le 15 décembre 2011, il est condamné à deux ans de prison avec sursis pour détournement de fonds publics et abus de confiance. Il ne fait pas appel. On se demande pourquoi. Bernadette Chirac née Chodron de Courcel estime que cette condamnation constitue un affront.

Le 26 septembre 2019, Jacques Chirac meurt au domicile parisien que lui prêtait son ami François Pinault rue de Tournon. Il a longuement habité quai de Seine dans un autre appartement, prêté par la famille libanaise Hariri. Logé dans les palais de la République, les Chirac n’ont jamais payé un loyer de leur vie. Il eut des amis reconnaissants.

Jacques Chirac aimait tellement la Corrèze et les Corréziens, la campagne et les campagnards, la ruralité et la province, les paysans et les vaches, qu’il est enterré au cimetière du Montparnasse à Paris depuis le lundi 30 septembre 2019.

Michel Onfray

Post scriptum: Dans son édition du dimanche 29 septembre, le Journal du dimanche annonce que Jacques Chirac est, avec le général de Gaulle, « le meilleur président de la V° République ».

Un mot pour finir: Jacques Chirac a également associé son nom aux motocrottes parisiennes. Ces engins motorisés conduits par des « motocrotteurs » ont été aussi appelés « caninettes » ou « chiraclettes » (source: Wikipédia).

De Gaulle n’a rien inventé dans ce genre qui puisse lui permettre de rivaliser.

https://michelonfray.com/interventions-hebdomadaires/chirac-jacques?mode=text

EN BANDE SON :

2 réponses »

  1. Et l’on a entendu d’autres avatars du personnage, plus intimes, toujours aussi reluisants. Les arts primitifs comme bouée ultime et réelle, on acceptera de lui concéder cela.

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